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Portrait de Françoise Vergès
© La Fabrique / Anthony Francin
Vous êtes politologue, théoricienne féministe décoloniale et antiraciste. En 2019, vous avez cofondé l’association « Décoloniser les arts ». Comment en êtes-vous venue à vous questionner sur l’institution muséale ?
Françoise Vergès : « Il n’est pas possible de travailler sur l’esclavage ou le féminisme sans s’intéresser à la question de la représentation. Il faut se demander comment le pouvoir construit des représentations qui ont des effets concrets dans la société. J’ai toujours été une grande passionnée de la manière dont on raconte les histoires et les objets. Cela m’a amené à questionner l’endroit où sont placées ces choses-là : le musée. Je ne m’intéresse pas seulement à ce qu’il y a sur ses murs, mais à tout son fonctionnement. C’est ce qui m’a conduit à travailler sur un projet de musée à l’île de La Réunion [le maison des Civilisations et de l’Unité réunionnaise ; Françoise Vergès est originaire de La Réunion, NDLR] qui a prolongé ma réflexion encore plus concrètement : ça veut dire quoi de faire un musée au XXIe siècle ?
Françoise Vergès, Programme de désordre absolu, Décoloniser le musée, Mars 2023
256 pages • © La Fabrique
Votre essai s’intitule « Programme de désordre absolu », c’est une formule que vous empruntez à Frantz Fanon dans « Les Damnés de la Terre » (1961) pour illustrer votre thèse : l’impossible décolonisation du musée occidental. Alors que le musée semble de plus en plus disposé à affronter son passé colonial, comme au Rijksmuseum à Amsterdam ou au musée d’Histoire de Nantes, pour vous cette ambition est-elle totalement illusoire ?
Ce sont des réformes et des aménagements qui sont extrêmement importants, et qu’il faut absolument soutenir. Mais quand je dis que la décolonisation est impossible, c’est qu’on ne va pas décoloniser une institution si le reste de la société n’est pas décolonisé et si les inégalités demeurent. Que va faire le musée face à la crise climatique ? Que va-t-il faire face aux questions qu’ont posées les jeunes qui ont lancé de la soupe en demandant : « Pourquoi un Van Gogh vaut plus que la vie des personnes aujourd’hui ? » On ne peut pas garder le musée en dehors du monde. Si le musée se mettait vraiment à décoloniser, cela signifie qu’il va secouer le reste de la société autour. Est-ce que l’institution « musée » est prête à ça ?
« Le prestige du Louvre a été construit autour des vols napoléoniens. Même si des objets ont été restitués à la chute de l’Empire, cette gloire lui est restée et a fait modèle. »
Dans votre essai, vous interrogez « l’apparente neutralité » du musée occidental dit « universel » dont le Louvre est un des exemples les plus illustres…
Un musée ne peut pas avoir une parenté plus prestigieuse que le Louvre : il est l’enfant des Lumières et de la Révolution française. Le Louvre a imposé une manière de présenter les choses. Dans le même temps, il a donné l’idée d’avoir concentré toute la beauté du monde. Sauf que son prestige a été construit autour des vols napoléoniens. Même si des objets ont été restitués à la chute de l’Empire, cette gloire lui est restée et a fait modèle. Par rapport au British Museum, qui est aussi un enfant des Lumières, la neutralité est mieux réussie au Louvre. Le British Museum, c’est le vol absolu. Le Louvre, c’est l’esthétique, la beauté. Et de fait, le Louvre joue un rôle extrêmement important dans l’imaginaire. Aujourd’hui, c’est le musée le plus visité au monde. Avec le développement du tourisme, il fait partie des « 10 choses que vous devez aller voir à Paris ».
Cour Marly au musée du Louvre
© Hervé Champollion / akg-images
« Le musée a réussi à se faire oublier. Or c’est un dispositif puissant : le musée national, c’est le récit national tel qu’il est voulu par l’État. »
Vous parlez du rôle « idéologique et pacificateur » du musée dans la société : pourquoi est-il crucial de resituer le musée dans le champ politique ?
Le musée est d’une neutralité telle qu’on ne va pas l’attaquer alors qu’on s’en prend à toutes les autres institutions : l’école, la police, le tribunal, le patriarcat… Le musée a réussi à se faire oublier. Or c’est un dispositif puissant : le musée national, c’est le récit national tel qu’il est voulu par l’État. Il fait partie d’un dispositif éducatif. Même si on ne s’y rend pas, il vient à nous. Intéressons-nous à sa capacité à se faire invisible. Le musée, c’est vraiment le dernier temple du sacré. On y parle doucement, on adopte tout de suite des manières d’être. Questionner cette dimension sacrée suppose aussi de s’intéresser à la formation des historiens et historiennes de l’art, des conservateurs et conservatrices. Ce ne sont pas des métiers neutres. Je vais vous raconter une histoire pour illustrer mon propos. Au quai Branly, une jeune femme était chargée de préciser l’indexation de certains objets. Elle tombe sur un objet qui vient du Niger et qui est décrit comme « tabouret » depuis toujours. Pourtant elle trouve que ça n’a pas tout à fait un aspect de tabouret. Elle décide de se rendre au Niger pour mener l’enquête. Résultat : elle découvre que ce tabouret était en réalité… un autel portatif. Si cette jeune femme n’avait pas été curieuse, on n’aurait jamais rien su. Et ce doit être le cas pour de nombreux autres objets !
En vous appuyant sur le cas du Louvre et de son extension à Abu Dhabi, vous insistez sur la persistance de ce modèle du « musée universel » qui s’exporte au bout du monde. En quoi reproduit-il de profondes inégalités économiques entre les pays et au sein de l’institution elle-même ?
Quels sont les pays qui peuvent se payer un Louvre ? Le Louvre est devenu une marque, il est entré dans un marché néolibéral. En devenant une franchise, ce musée a accentué les inégalités entre les pays. Il faut avoir en tête que quand on parle de musées, on parle surtout de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord qui concentrent 61 % des musées dans le monde. Ensuite à l’intérieur du musée lui-même, il est étrange de voir à quel point le musée arrive à masquer la structuration sociale qui l’anime : les gardiens et gardiennes de musée, les femmes et hommes de ménage… Et enfin évidemment, il y a des inégalités entre les musées sur le territoire français lui-même : entre les grandes institutions à Paris, les musées privés et puis les petites structures de région qui sont abandonnés. Par exemple, il y a eu un effacement des musées des arts et traditions populaires qui ont été négligés parce qu’ils ne font plus partie de ce prestige.
Vue extérieure de l’écomusée Creusot-Montceau – Château de la Verrerie
© Alain Doire / BFC Tourisme
« La manière dont l’État français aborde les restitutions ne permet pas de les accomplir. »
Lorsqu’on parle du passé colonial des musées, c’est la question de la restitution des œuvres d’art pillées pendant la colonisation qui est soulevée. Selon vous, les restitutions devraient se faire sans conditions : pourquoi ?
Le problème est trop souvent pris à l’envers. Imaginez qu’on vous vole quelque chose, que vous voulez le reprendre et qu’on vous rétorque : « D’accord, mais c’est à telle et telle condition. » C’est le monde à l’envers ! Ensuite, il faut que la solution soit beaucoup plus concrète. Si on prend le continent africain, il faudrait ouvrir les collections aux Africaines et aux Africains. Cela implique de faciliter les visas et de donner des bourses. Et puis une fois qu’on aura compris d’où viennent les objets, il faut encore se demander quelles sont les communautés qui les détenaient et si elles veulent ces objets. Cela devrait donner lieu à un vrai travail. D’autant plus que tout cela est englobé dans la catégorie « objets » mais ce n’est pas la même chose de rendre des crânes, des flèches ou des tapis. Sans parler des coûts financiers que cela implique pour les États qui les réclament. Il y a déjà énormément de freins, or on parle de dizaines de milliers d’objets… La manière dont l’État français aborde les restitutions ne permet pas de les accomplir. Il y a une telle peur que la porte est déjà fermée avant même qu’elle soit à moitié ouverte.
Deux activistes écologistes du groupe de campagne climatique Just Stop Oil posant devant « Les Tournesols » de Vincent Van Gogh après avoir aspergé le tableau de soupe à la tomate Heinz, 2022
© AFP / Just Stop Oil
Vous dressez le constat que le musée est de plus en plus contesté. On pense évidemment aux récentes actions de jets de soupe ou de purée sur des œuvres pour dénoncer l’inaction climatique des gouvernements. Comment ces actions convergent-elles avec d’autres luttes – décoloniale, féministe, sociale… – qui remettent en cause le musée ?
Ce sont des luttes qui pourront se rejoindre, mais pour l’instant ce n’est pas vraiment le cas. Ces actions autour de la question climatique sont très intéressantes parce que les musées seront concernés : il y aura des questions de conservation avec les fortes pluies et les inondations. Regardons ce qu’il se passe déjà dans le nord de l’Italie ou au Pakistan où les inondations ont fait disparaître des ruines exceptionnelles. Des questions concrètes vont très vite se poser. Et quand on regarde ce qu’il s’est passé aux États-Unis avec la famille Sackler ou bien les actions de « Decolonize This Place » au Whitney Museum par exemple, on voit bien que le musée est un espace de contestation incontournable pour diverses luttes. On n’est pas encore arrivé à ce niveau-là en France.
Les militants du mouvement « Decolonize This Place » au Whitney Museum, New York, 22 mars 2023
© Decolonize This Place
« Faire aujourd’hui un « musée de l’esclavage et de la colonisation » serait une catastrophe ! »
Comment expliquer cette différence ?
En France, il y a un grand respect pour le musée qui est lié à la manière dont on fabrique le rapport à l’art, avec cette idée d’un universalisme français. Cette différence s’explique aussi par la façon dont l’État français aborde sa question coloniale : tout en évitement. C’est d’ailleurs pour cela qu’il ne faudrait pas faire aujourd’hui de « musée de l’esclavage et de la colonisation » ! En l’état actuel des choses, ce serait une catastrophe. Alors même qu’il existe tout un tas de théories décoloniales, postcoloniales, queer, féministes… Je suis persuadée qu’on nous ferait un musée comme on l’a toujours fait. On en sait trop pour faire la même chose : il faut réinventer le musée.
Vue des jardins de la Cité des Électriciens
©Cité des Electriciens
« Nous nous trouvons à un tournant, entre un néolibéralisme effréné, des extrêmes droites qui montent partout, et un écocide qui est là. On est en mesure d’inventer autre chose. »
Vous proposez d’imaginer un post-musée qui serait « vivant », voire sans objets : mais à quoi ressemblerait-il ?
Mon idée du post-musée consiste à poser des principes généraux qui seraient ensuite traduits dans chaque endroit particulier. Si les peuples autochtones du Pérou voulaient faire un musée, ce ne serait pas le même que celui qu’on imaginerait dans les quartiers populaires de Roubaix. C’est un musée qui doit être ancré dans les communautés. Il faudrait réunir les gens d’un même quartier et leur demander comment ils veulent raconter leur histoire. On pourrait aussi se fixer une chronologie sur deux générations, pour éviter de reproduire les défauts du musée qui impose un récit linéaire. Il existe déjà des musées qui ressemblent à ça. J’en ai vu qui tenaient parfois dans une seule pièce d’une maison. Il faudrait d’abord penser un parcours souple, très dynamique, qui puisse être adapté cinq ans après et qui ne soit pas cher pour qu’il soit accessible à tout le monde. Nous nous trouvons à un tournant, entre un néolibéralisme effréné, des extrêmes droites qui montent partout, et un écocide qui est là. On est en mesure d’inventer autre chose. Ce sera passionnant et amusant à faire !
Quelle serait alors la finalité de ce nouveau type de musée ?
Le musée universel, c’est la conservation et la préservation. Ou plutôt des idéologies de conservation et de préservation, parce qu’il y a des tas de choses qui n’ont pas été préservées. Des mémoires entières ont été liquidées. En imposant ce qu’il faut conserver et transmettre, on a imposé une forme dont on doit se détacher aujourd’hui. Des objets ont été conservés alors qu’ils sont devenus toxiques car il a fallu y mettre des insecticides. Il faut impérativement se poser ces questions : qu’est-ce qu’on doit conserver ? Qu’est-ce que c’est « conserver » ? Et quelles sont les manières de conserver ? Il y a des récits en Afrique qui ont été conservés par les chants, il n’y avait pas besoin d’objet. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est de l’imagination. C’est la chose la plus importante dans le monde dans lequel nous vivons. Et contre lequel le pouvoir ne peut rien faire. »
À lire
Programme de désordre absolu. Décoloniser le musée
Par Françoise Vergès
Éd. La Fabrique • 256 p. • 15 €
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