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Georges Vigarello
© Lea Crespi / Pasco
Quel lien peut-on établir entre cette pandémie du Covid-19 et les précédentes crises sanitaires ? Est-elle si inédite ?
Oui, nous sommes là dans une rupture totale par rapport aux habitudes de réponse à ces crises. Car si la pratique du confinement est ancienne, elle s’est toujours faite différemment. Le plus souvent, c’était la ville entière qui était fermée, comme en 1721 lors de la grande peste à Marseille, où la cité fut entourée d’un cordon militaire qui empêchait toute personne de sortir, sous peine de mort. Relisez aussi la Peste de Camus : Oran est coupé du monde. Aujourd’hui, ce sont nos logements qui deviennent des lieux de confinement. Ce qui est paradoxal, c’est que nous y sommes à la fois isolés et ultra-connectés avec l’extérieur. Voilà une situation unique, qui renvoie à notre modernité, notre contemporanéité.
Pour désigner cette crise sanitaire, les hommes politiques font volontiers le parallèle avec une guerre à mener contre le virus. D’autres, comme les collapsologues, y voient plutôt une vengeance de la planète trop longtemps malmenée par les hommes… Que pensez-vous de ces références, de l’imaginaire auquel elles se réfèrent ?
Voilà une histoire passionnante en effet : cette idée selon laquelle nous serions l’objet d’une vengeance. Les premiers qui furent confrontés à ce type d’horreur ont d’abord pensé à une vengeance divine – impliquant pour eux les sentiments d’imploration et de rachat. Cette idée apparaît dans les représentations de la grande peste qui frappe l’Occident en 1347, comme sur un feuillet des Très Riches Heures du duc de Berry, célèbre manuscrit du début du XVe siècle qu’illustre une procession portant le dragon de la peste, sur laquelle des gens tombent et meurent littéralement. Après cette phase très culpabilisante, liée à la religion, l’idée s’est développée que le danger circulait en réalité dans l’air, qu’il était en fait lié à la communication entre les hommes. D’où le confinement de populations entières dans des villes qui se clôturent, avec l’établissement de véritables cordons sanitaires. Puis des tentatives, dès le Moyen Âge, de purification, en faisant par exemple brûler dans les rues des bois odoriférants (tel l’aloès) et en parfumant les gens pour assainir les humeurs à l’intérieur du corps. S’ensuivit d’ailleurs le recrutement de parfumeurs « officiels » censés « épurer » les victimes d’infection, puis des débats sur les inévitables disparités entre le parfum des riches et celui des pauvres.
Que pensez-vous de ce recours à un vocabulaire martial pour évoquer la lutte contre le virus ?
« À mon avis, l’enjeu majeur aujourd’hui est celui de la protection, alors que dans une guerre, c’est le combat. Et cette protection passe par l’immunisation. »
Georges Vigarello
L’idée que l’on puisse s’opposer au mal a lentement fait son chemin, par des moyens d’abord souvent très empiriques. Mais c’est seulement au XVIIIe siècle que la priorité est donnée aux médecins, devant le curé ! Dès lors que la science permet de lutter contre le mal – méfions-nous toutefois des médecins de Molière ! –, la question se déplace sur ce qui peut propager le malheur : l’initiative humaine, le mauvais entretien des lieux, la désinvolture ? Aujourd’hui, face à la situation, je comprends tout à fait que les mots « batailles, front, guerre » soient employés. Les combattants en première ligne sont les soignants, applaudis tous les soirs comme on applaudit une troupe en marche. En seconde ligne, les commerces qui permettent d’alimenter l’arrière. Toutefois si cette image est suggestive, elle est relativement fausse. Car ceux qui combattent le virus en première ligne (pas ses terribles effets) sont avant tout les chercheurs dans les laboratoires. Les soignants, quant à eux, servent les blessés.
À mon avis, l’enjeu majeur aujourd’hui est celui de la protection, alors que dans une guerre, c’est le combat. Et cette protection passe par l’immunisation. Ce concept est né au XVIIIe siècle, avec les premiers tests d’inoculation pour lutter contre la variole, dont meurt Louis XV en 1774. Les savants élaborent alors des statistiques comparant le nombre de morts des populations inoculées et non inoculées. Le pari en vaut la peine : Louis XVI lui-même le fait ! À la fin du siècle des Lumières, Edward Jenner invente le vaccin, qui aboutit à un résultat incontestable et à cette notion magnifique : nos corps peuvent résister de l’intérieur. Tout l’enjeu, ensuite, a été de convaincre la population.
Thomas Lévy-Lasne, Nu (détail), 2008
Auteur d’un formidable imagier de notre quotidien contemporain, parfois le plus ordinaire, le peintre Thomas Lévy-Lasne pressent les sujets qui resteront ceux de notre époque. En témoigne ce Nu atemporel de nos vies confinées, datant de 2008.
Huile sur toile • 50 × 50 cm • Courtesy Thomas Lévy-Lasne et galerie Les Filles du Calvaire, Paris
Que nous disent de notre rapport au corps les images d’hôpitaux débordés par les malades, mais où jamais la mort n’est montrée ?
« Nous sommes aussi responsables : notre sensibilité s’aiguise, nous refusons désormais de supporter la présence de la souffrance et du danger. »
Georges Vigarello
Ces images récurrentes de brancards avec des patients étendus qu’on ne voit pas mais autour desquels s’affaire toute une équipe médicale masquée prise dans un mouvement, un affolement, symbolisent aujourd’hui le danger, la maladie, la mort. Ce n’est pas une image artistique mais celle qui nous pénètre pour nous dire : regardez le risque que vous courez. Cela n’est pas nouveau : la représentation de la mort a eu toujours tendance à reculer dans nos sociétés, certaines d’opposer leurs techniques et leur savoir, certaines de pouvoir effacer la souffrance et le malheur. Nous sommes aussi responsables : notre sensibilité s’aiguise, nous refusons désormais de supporter la présence de la souffrance et du danger. La mort, qui a longtemps fait partie du quotidien – comme c’est toujours le cas dans certains pays en guerre – a disparu de notre espace domestique, et c’est heureux pour nous. Elle est confinée à l’hôpital, aseptisée, blanchie, dissimulée. Ce déplacement est infime et pourtant central.
Comment cette crise sanitaire, avec injonction de respecter les gestes « barrière », s’inscrit-elle dans l’histoire de l’hygiène et du corps ?
Cette injonction à changer nos comportements est intéressante car elle nous conduit à écouter notre corps, ce qui pendant longtemps était absent de notre histoire. L’hygiène, au sens historique, est une conquête qui a consisté à surveiller les parties secrètes, intérieures, du corps. Il ne s’agissait plus seulement de rendre nettes un certain nombre de parties intimes, mais de mieux nous éprouver. Aujourd’hui, nous vivons non pas une révolution de l’hygiène, mais une révolution du contact. Or, durant les XIXe et XXe siècles, nous avons au contraire cherché à pacifier et rendre le contact agréable, à installer une proximité de la peau – on se serre la main, se fait la bise, se touche, se frôle – dans un souci de convivialité. Or, c’est précisément cet affect qui est attaqué aujourd’hui et nous impose un nouveau régime de proximité peu réjouissant. De la même manière, l’espace public est devenu inquiétant ; il ne nous appartient plus et nous menace. On ne peut plus l’occuper de façon tranquille et innocente. Sans savoir d’où vient le danger, si ce n’est du contact avec l’autre. Quelque chose s’est brisé. Les grandes catégories anthropologiques – l’espace et le temps – sont atteintes.
Hiêp Lê Duc, Affiche de lutte contre le Covid-19, 2020
Reprenant l’esthétique révolutionnaire vietnamienne, le jeune artiste Hiêp Lê Duc reverse tous les droits de cette affiche à une organisation qui distribue gratuitement du riz à Hô-Chi- Minh-Ville. Ou comment rester main dans la main mais à bonne distance.
© HIEPLEDUC
Vous êtes historien des émotions, qui seront le sujet d’une exposition prochaine au musée Marmottan Monet, à Paris. Comment qualifier celles qui nous assaillent, entre peur (de la maladie), colère (face à notre impuissance), tristesse (de pleurer nos morts), angoisse (face à l’avenir) ?
« Le pouvoir ne tient plus le raisonnement selon lequel il faut faire des économies, mais celui selon lequel la santé prime. Il faut le saluer, c’est courageux. Mais est-ce que cette volonté va demeurer ? »
Georges Vigarello
Tous les substantifs que vous venez d’utiliser, on ne les aurait pas employés au XVIIe siècle. Nos émotions sont aujourd’hui plus complexes, plus profondes qu’alors. Dans la situation présente par exemple, nous n’hésitons plus à nous retourner contre les responsables qui n’ont pas assez pris de précautions, mais aussi à nous interroger sur notre propre responsabilité. Ces sentiments n’ont pas toujours existé. Nous sommes pris par cette idée, qui a fait son chemin depuis les Lumières, selon laquelle ce qui arrive est également dû au fait que nous nous y prenons mal. Aujourd’hui, il existe une forme de culpabilisation, notamment en matière d’écologie : que puis-je faire contre la déforestation au Brésil, contre le trafic d’animaux sauvages ? Mais pas uniquement. Les soignants eux-mêmes sont tenaillés par des émotions contradictoires : détermination, voire ténacité, mais crainte de l’échec, d’être contaminés eux-mêmes, de rendre malades leurs proches… Jamais comme aujourd’hui, sur un même objet, l’émotion a pris de telles formes plurielles, entrecroisées, approfondies, multipliant les registres et les intensités.
Que peut-on espérer de ce type d’épisode traumatique ? Faut-il y voir le début d’un nouveau rapport au monde ?
C’est une éventualité magnifique, mais il est pour l’instant très difficile de répondre. On voit bien qu’il y aura des changements, au moins dans nos pratiques individuelles dans la mesure où le virus ne va pas disparaître du jour au lendemain. La question terrible qui nous est posée est la suivante : est-ce que cette flamme de l’épidémie va nous conduire à redevenir adeptes de l’État providence, faire en sorte que ce soit l’investissement sur la protection humaine et non sur la production qui domine ? Cette épidémie nous donne une leçon et rend évidente la nécessité de protéger l’hôpital. Je viens d’achever un livre sur une histoire de la fatigue, du Moyen Âge à aujourd’hui [à paraître au Seuil cet automne]. Dans la postface, je m’intéresse à la situation actuelle : or les témoignages recueillis à la fin de l’année 2019 révélaient déjà l’épuisement du personnel hospitalier et l’extrême précarité dans laquelle nous étions. Et nous voici en avril 2020 ! Le pouvoir ne tient plus le raisonnement selon lequel il faut faire des économies, mais celui selon lequel la santé prime. Il faut le saluer, c’est courageux. Mais est-ce que cette volonté va demeurer ?
"Le geste magnifié à la Renaissance. Une fascination nouvelle pour le mouvement et le défi de sa représentation" :
"Regard de l’anatomiste : sciences, techniques et représentations (XVe-XVIIIe siècle). La conception du mouvement, du corps ouvert à l’idéal cosmique" :
"Le mouvement comme expression sociale (XVe-XVIIIe siècle). Les codes corporels révélateurs d’appartenance sociale et l’expression de toutes les passions de l’âme" :
"Le corps au travail (XIXe-début XXe siècle). Quand la représentation des travailleurs devient un motif artistique" :
"L’explosion de la modernité (XXe). Les avant-gardes : instabilité et renouvellement esthétique, la magie du mouvement comme sa possible agonie" :
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