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Récit

Quand la villa Médicis se confinait face au choléra

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Publié le , mis à jour le
Rome, été 1837 : une épidémie de choléra touche de plein fouet la ville, tuant plus de cinq mille habitants. Comme les Romains, les artistes de la villa Médicis sont eux aussi forcés à s’isoler… C’est durant son propre confinement à l’Académie de France à Rome, au printemps dernier, que l’historienne de l’art Sara Vitacca a mené des recherches et exhumé cet épisode historique des plus saisissants. En voici le récit.
Nicolas Antoine Taunay, Vue de la Villa Médicis
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Nicolas Antoine Taunay, Vue de la Villa Médicis, 1813

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Huile sur toile • 99 x 124 cm • Musee des Beaux-Arts, Angers • © Bridgeman Images

« Cette Rome, si brillante il n’y a qu’un instant, est aujourd’hui morne et souffrante. L’effroi parcourt les rues et ferme les maisons, les galeries, les musées, les jardins où le public était admis ; tout est fermé jusqu’à celui de la villa Médicis », raconte le sculpteur Jean-Marie Bonnassieux dans une lettre. Nous ne sommes pas en 2020, mais en plein mois d’août 1837, dans la Ville Éternelle où l’épidémie de choléra asiatique sévit gravement depuis le début de l’été. Chaque jour, plus de deux cents personnes meurent de cette terrible infection intestinale. Leurs corps sont enterrés durant la nuit, au cimetière de Saint-Laurent-hors-les-Murs.

Jean Auguste Dominique Ingres, Vue de la villa Médicis
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Jean Auguste Dominique Ingres, Vue de la villa Médicis, 1806

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Huile sur toile • 28 × 28 cm • Musée Ingres, Montauban

Dans ce contexte tragique, un somptueux palais Renaissance juché sur la colline du Pincio semble à l’abri du drame : la villa Médicis – l’Académie de France à Rome, abritant de jeunes artistes soucieux de développer leurs projets et de se former auprès des trésors de l’Italie. L’institution est alors dirigée par le célèbre peintre français Jean-Auguste-Dominique Ingres qui ignore depuis longtemps la multiplication des cas, pensant avoir affaire à de simples indigestions… La raison de son insouciance ? Probablement son épouse qui, en l’empêchant de lire les journaux, voulait lui épargner l’inquiétude d’une telle tragédie…

Pourtant, des vagues de choléra sévissent en Europe depuis sept longues années, et en 1835, on parle déjà des mesures à adopter en cas de contamination à la villa Médicis. Face à la propagation du choléra, une solution demeure : prier. Depuis l’église de Santa Maria Maggiore est organisée une procession de moines, cardinaux et évêques portant des cierges, suivis par le Pape lui-même. Le soir, les maisons romaines sont illuminées pour implorer la bénédiction du Seigneur. Mais l’épidémie s’intensifie rapidement durant l’été 1837. La population est effrayée, à tel point que des lynchages publics sont recensés contre ceux que qui ne respectent pas la distanciation sociale qui s’est naturellement installée à Rome…

Maurice Lachatre, Le choléra à Rome : procession du pape Grégoire XVI
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Maurice Lachatre, Le choléra à Rome : procession du pape Grégoire XVI, 1863

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Gravure • © Stefano Bianchetti / Bridgeman Images

Tous les déplacements hors de la ville sont désormais interdits, sous peine d’être fusillé dans les villes voisines.

«  Les travaux depuis six semaines sont suspendus. Chacun tue le temps de la manière qui lui semble la plus agréable. […] Quelques-uns lisent des romans du matin au soir et tous gardent le bonnet de nuit », écrit Bonnassieux en confinement . Au sein de la villa Médicis, le temps s’arrête. Ingres aurait voulu faire rapatrier les pensionnaires en France, mais tous les déplacements hors de la ville sont désormais interdits, sous peine d’être fusillé dans les villes voisines. Alors on ne sort plus, on écrit à sa famille restée en France, on devient hypocondriaque au point de s’inventer de terribles coliques, symptôme principal du choléra.

Les habitudes aussi sont bouleversées : le traditionnel jeu du disque – une pétanque jouée avec des palets – qui était régulièrement organisée le soir dans les jardins, est annulé. À la place, Ingres réunit ses pensionnaires autour d’une lecture de Plutarque, tentant par tous les moyens de leur remonter le moral. « Et voilà. Nous faisons groupe à la villa Médicis ; nous nous tenons, comme des oiseaux effrayés, mais sans l’abri d’un grand arbre, jusqu’à ce que l’orage soit passé, vivant sobrement et le plus tranquillement possible », relate le peintre du Bain turc.

Léon Cogniet, L’artiste dans sa chambre à la Villa Médicis
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Léon Cogniet, L’artiste dans sa chambre à la Villa Médicis, 1817

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Huile sur toile • 44,5 × 37 cm • Cleveland Museum of art, Cleveland • © Cleveland Museum of art, Cleveland

Mais le 18 août 1837, un drame survient. À la suite de trois jours d’intense souffrance, le peintre Xavier Sigalon meurt soudainement du choléra – après avoir dîné chez Ingres à la villa quelques jours plus tôt… Durant la nuit de son décès, la panique gagne les pensionnaires : persuadé d’être infecté, le sculpteur Pierre-Charles Simart réveille soudainement Bonnassieux, qui à son tour réveille ses confrères, pris de frayeur. Quelques jours plus tard, ce seront six religieuses du couvent de la Trinité des Monts, situé juste en face de la villa, qui succomberont à la maladie.

« Dans les premiers jours, les cas étaient presque tous mortels ; on en a vu bien peu échapper. Maintenant, il est arrivé à la seconde période et, avec des soins donnés à temps, on en réchappe toujours. Le principal est de ne s’échauffer en rien et de prendre les remèdes dès qu’on sent la moindre chose. Notre ordinaire est maintenant très réglé. On a retranché la salade et les fruits qui ont été remplacés par des biscuits. Nous avons presque tous bu de l’eau d’orge pour empêcher l’irritation que pourrait produire la chaleur de la saison », écrit le peintre Dominique Papety. Ne pas s’échauffer, conseille-t-il, conserver sa résilience et l’espoir d’un avenir meilleur, telle est l’attitude la plus raisonnable à adopter…

Et pour cause, dès l’automne, les contaminations diminuent, les routes se libèrent, les magasins rouvrent. Rome se réveille de son long sommeil. Les pensionnaires partis en escapade – interdits de revenir à Rome durant le confinement – peuvent désormais rejoindre les autres résidents qui «  se sont remis à travailler », confirme Ingres. Le 3 novembre 1837, l’épidémie touche officiellement à sa fin. Peu à peu, tout rentrera dans l’ordre…

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À lire

Sara Vitacca « La Villa au temps du choléra : une brève histoire des pensionnaires confinés en 1837 », catalogue de l’exposition Dans le tourbillon du Tout-Monde (du 10 juillet au 13 septembre 2020), Rome, Académie de France à Rome, 2020, p. 221-232.

https://www.villamedici.it/fr/expositions/exposition-des-pensionnaires-dans-le-tourbillon-du-tout-monde/

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À écouter

« La Villa au temps du choléra – Podcast #1 » de Sara Vitacca, produit par Villa Medici – Villa Médicis sur https://soundcloud.app.goo.gl/v2qp

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Les Vies Minuscules - Festival ¡ VIVA VILLA ! 2020

Du 24 octobre 2020 au 10 janvier 2021

www.vivavilla.info

Retrouvez dans l’Encyclo : Jean-Auguste-Dominique Ingres

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