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Une œuvre en détails

Hammershøi ou la poétique du vide

Par et

Publié le , mis à jour le
Échappant aux mouvements de son temps, celui que l’on surnomme « le Vermeer Danois » continue de cultiver le secret avec ses œuvres intimistes et épurées. Hormis quelques portraits, paysages et nus, Vilhelm Hammershøi (1864–1916) peint surtout sa femme Ida, silhouette solitaire et captive, dans le décor dépouillé de son appartement de Copenhague. Oubliées après sa mort et redécouvertes dans les années 1980, ses œuvres s’inspirent des intérieurs flamands du XVIIe. Immersion dans l’un d’entre eux : Intérieur, Strandgade 30 (1901).
Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30
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Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30, 1901

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Une caisse de résonance

Austère, clos et confiné, l’espace peint par l’artiste pourrait être l’impasse sinistre d’un jeu vidéo… Le lieu est celui de son appartement situé à l’adresse Strandgade 30, dans le quartier historique de Copenhague, et reproduit environ soixante fois. Hammershøi en fait un atelier gigantesque où il cultive l’épure, supprimant tout mobilier et bibelot superflus, modifiant en petites touches le décor au gré des compositions. Le peintre est un casanier solitaire. Propice à l’introspection, cette œuvre, où le temps semble s’être arrêté, où tout est figé, nous renvoie à nos propres manques, ceux qui se dissimulent en-dessous de l’image. Hammershøi est à la conquête d’un vide à la force concentrique et dans lequel on s’engouffre.

Huile sur toile • 66 x 55 cm • Städel Museum, Francfort-sur-le-Main • © Städel Museum - Artothek

Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30 [détail]
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Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30 [détail], 1901

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Sans issue

« Ce qui me fait choisir un motif, ce sont tout d’abord les lignes, ce que j’appellerai la tenue architectonique du tableau. Et puis la lumière, évidemment ». Chez Hammershøi, portes et fenêtres ouvrent l’espace, mais imbriquées les unes dans les autres, elle ne semblent menées nulle part, paraissent définitivement condamnées. Ainsi, tout au fond de la scène, une fenêtre irradiant d’une lumière froide et voilée aspire le regard. Inutile de chercher une quelconque sortie, c’est dans le recueillement et la contemplation des dégradés que le spectateur trouvera l’apaisement. Sorte de prison dorée ou refuge monacal, cette toile est en fait un territoire mental à investir.

Huile sur toile • 66 x 55 cm • Städel Museum, Francfort-sur-le-Main

Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30 [détail]
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Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30 [détail], 1901

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L’énigmatique Ida

Lorsqu’ils ne sont pas totalement vides, les intérieurs d’Hammershøi sont habités par une silhouette fantomatique et absorbée en elle-même. Le spectateur devient voyeur et la surprend dans un moment de vulnérabilité. Les masques tombent. Ici noyée dans la pénombre, la femme s’applique religieusement à une tâche. Mais laquelle ? Est-elle un train de lire, de prier, de regarder un objet ? Il s’agit d’Ida, la femme d’Hammershøi, mais, comme à son mari, elle nous échappe. Sans doute pour le mieux, car c’est bien parce que l’être aimé ne se dévoile jamais complètement que le sentiment amoureux demeure. À la façon des estampes érotiques japonaises, l’aperçu d’un mince fragment de peau, cette nuque blanche comme neige, a ici la faculté d’éveiller le désir. Leitmotiv et véritable fétiche du peintre, la nuque devient le nœud sensuel du tableau.

Huile sur toile • 66 x 55 cm • Städel Museum, Francfort-sur-le-Main

Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30 [détail]
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Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30 [détail], 1901

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Une palette sourde

Alors que la mode est, en Europe, à la couleur éclatante des impressionnistes, les toiles d’Hammershøi sont des quasi-monochromes. Elles furent d’ailleurs en leur temps jugées trop vides et tristes. C’est que le camaïeu de gris qu’il déploie du sol au plafond capture cette lumière froide du Nord, que le peintre affectionne. Les couleurs sourdes renforcent l’impression d’enfermement et semblent comme matérialiser le silence qui emplit l’espace. Ces arrangements de noirs et de gris, comme dans la peinture de James Abbott McNeill Whistler – que le Danois admirait –, évacuent toute anecdote pour se concentrer sur les harmonies.

Huile sur toile • 66 x 55 cm • Städel Museum, Francfort-sur-le-Main

Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30 [détail]
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Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30 [détail], 1901

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Télescopages minimalistes

Hammershøi a le don pour nous donner le vertige, sa touche oscillant entre minutie et abstraction. Pris à part, certains fragments de la toile évoquent des œuvres d’artistes minimalistes : les décorations de portes et moulures en cimaises délimitent des pans de murs délicatement brossés comme des monochromes. De leurs côtés, les baguettes de fenêtre en arrière-plan, l’enfilade de pièces et lignes murales semblent se calquer sur le modèle de la grille, emblématique de l’art moderne.

Huile sur toile • 66 x 55 cm • Städel Museum, Francfort-sur-le-Main

Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30 [détail]
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Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30 [détail], 1901

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Objets du trouble

Dans ce territoire trouble et abstrait, le regard trouvera quelques détails cristallins sur lesquels se poser : deux portraits effacés aux bordures mouchetées, une poignée de porte, et le reflet vernis d’une chaise de style Biedermeier. Loin de signifier le confort, ces quelques traces d’occupation semblent amplifier l’absence, l’abandon. Elles expriment presque – tout comme les êtres statiques – une domesticité inquiétante. Mais, figurés par des petites gouttes de lumières, ces détails réalistes se parent également de magie. C’est comme si la toile était un fragment de pellicule de film exposé juste assez pour capter quelques éclats occultes. Hammershøi est le peintre des instants suspendus : il cristallise ces moments fragiles et anodins, qui, à peine saisis par la conscience, ont déjà disparu pour toujours.

Huile sur toile • 66 x 55 cm • Städel Museum, Francfort-sur-le-Main

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