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PORTRAIT

Hans Ulrich Obrist, l’archiviste compulsif de l’art contemporain

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Pendant des décennies, il n’a pas dormi pour tout connaître des artistes et organiser des expositions improbables dans sa cuisine ou sa chambre d’hôtel, d’autres où tout le contenu était à dévaliser, avant de diriger la vénérable Serpentine Gallery de Londres ou de « curater » les réseaux sociaux. À l’heure où il publie son autobiographie fleuve, portrait du critique d’art et commissaire d’exposition le plus connu et le plus influent du monde.
Wolfgang Tillmans, Hans Ulrich with his Archives
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Wolfgang Tillmans, Hans Ulrich with his Archives, 2010

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Au fil de sa vie, Obrist a recueilli des milliers de témoignages de plasticiens, architectes ou philosophes. Ils ne sont aujourd’hui plus conservés dans des cartons de bananes comme à ses débuts, mais soigneusement préservés par la fondation Luma, à Arles.

© Wolfgang Tillmans.

Dès son enfance, ses parents l’appellent « l’homme pressé ». Il faut l’être, pour vivre cent vies en une. Né en mai 1968, le petit Hans Ulrich comprend rapidement l’urgence : un accident de voiture a failli le faucher à jamais. Vivre chaque jour comme si c’était le dernier, ce sera son moteur. « Ne pas perdre de temps. » Un « sentiment d’étroitesse » l’étreint vite dans la petite ville suisse où il grandit. Dans ce Dreiländereck (ou point de jonction de trois pays), deux frontières à portée de main, l’Allemagne et l’Autriche. Son grand-père est parti un an à Madère sans donner de nouvelles : il fera comme lui. Partir, une obsession.

D’abord avec papa-maman, qu’il oblige à écumer les musées, de Lucerne à Zurich. La bibliothèque de Saint-Gall est son « premier souvenir de musée. (…) Un déclic ». Dans la rue de la gare, il a aperçu souvent un drôle de gaillard qui vend des fleurs et des petits dessins à 10 francs : « Un Andy Warhol de l’art brut, qui enregistrait tous les sons, les conversations, les voix d’animaux. »

Hans Ulrich Obrist adolescent
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Hans Ulrich Obrist adolescent

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À partir de 15 ans, Hans Ulrich commence à écumer les musées et les ateliers d’artistes. Il n’a qu’une obsession : quitter sa ville natale, Weinfelden, près du lac de Constance.

© Hans Ulrich Obrist.

Il fait aujourd’hui partie des rares légendes de l’art contemporain. Mais d’art, sa famille est peu férue.

Dès le début, quasi tout est en place : le nomadisme, la passion pour l’archivage, la capacité à tout voir, tout entendre, à faire un pas de côté. Manquait une pièce essentielle au puzzle. « En rédigeant cette autobiographie, j’ai réalisé pour la première fois que j’aurais pu ne jamais rencontrer l’art », nous raconte l’infatigable commissaire. Il fait aujourd’hui partie des rares légendes de l’art contemporain. Mais d’art, sa famille est peu férue.

Un peu solitaire (les langues, la littérature? Les copains ne partagent guère ses passions), il découvre Chagall chez une voisine, « une grand-mère de substitution », qui a été proche du peintre russe. Premier déclic. Sur l’annuaire des Chemins de fer fédéraux suisses, il raffole d’un dessin de Claude Sandoz. Ni une ni deux, il part le rencontrer. Sa « toute première visite d’atelier ». Il a 16 ans. Il y eut aussi Emma Kunz, guérisseuse dont les dessins devaient accomplir des miracles : il les avait vus sur les boîtes d’AION A, poudre minérale censée renforcer son métabolisme. Des années après, en 2019, il exposait en majesté les œuvres de la Suissesse à la Serpentine Gallery (dont il est le directeur artistique).

Hans Peter Feldmann, Postcards
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Hans Peter Feldmann, Postcards, 2015

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« Take Me (I’m Yours) » ! Avec Christian Boltanski, Obrist invente une exposition où les œuvres (comme les cartes postales ci-dessus) sont à emporter, voler. De Paris à Rome, la manifestation a connu un immense succès au fil de son itinérance.

Cartes postales et tours Eiffel miniatures. Vue de l’exposition «Take Me (I’m Yours)» à la Monnaie de Paris. • © Photo Marc Domage.

Mais comment a-t-il pu atteindre un tel sommet ? Premier secret : « Je ne voulais pas dormir et j’interrogeais sans arrêt les adultes. Toujours cette idée de vouloir tout savoir. » Elle ne l’a jamais quitté, qu’il interroge plasticiens, architectes ou philosophes. Deuxième coup de chance : la revue Flash Art vient de publier un art diary, « un livre magique avec les adresses des artistes ». Coup de fil à Fischli & Weiss, « la visite la plus cruciale » de sa vie : « Un monde s’est ouvert devant moi. Je suis né, ou né à nouveau, en mai 1985. » Ils lui parlent de HR Giger, le concepteur d’Alien, il fonce faire connaissance ; d’Alighiero Boetti, il file à Rome lui rendre visite. Bientôt, les trains de nuit n’ont plus de secrets pour lui (il a encore peur de l’avion, cela ne durera pas). Rome, Cologne, Vienne, il multiplie les visites d’atelier.

De chaque rencontre, il tire une leçon, qu’il applique jusqu’à aujourd’hui. Alighiero Boetti lui conseille de ne surtout « jamais devenir un commissaire ennuyeux » et lui souffle l’idée de « demander à chaque artiste quel était son projet non réalisé » : c’est devenu l’un des fils rouges de sa carrière. Autre court-circuit avec Christian Boltanski, qu’il rencontre avant ses 20 ans : « On ne se souvient que des expositions qui inventent une nouvelle règle du jeu. » Il en inventera de nombreuses avec son complice plasticien, à l’instar de leur projet « Take Me (I’m Yours) » : des expositions à dévaliser, toucher, emprunter, bref tout ce qui est d’ordinaire interdit.

Collectionner des vies plutôt que des œuvres

« Tout c’est alors imposée la décision, ou la volonté, de ne plus dormir ou presque. »

Quand il découvre le légendaire iconographe Aby Warburg, il se met à concevoir ses premières expositions en chambre : cartes postales dans de petites boîtes ou sur panneaux. Mais, bien vite, il charme Kasper König, alors pape des commissaires avec Harald Szeemann, qui l’embarque dans une grande aventure à Vienne. En 1991, il réalise une mini-exposition dans sa cuisine. Jean de Loisy fait partie des neuf visiteurs et l’invite aussitôt en résidence à la fondation Cartier à Jouy-en-Josas.

« Tout s’accélérait. S’est alors imposée la décision, ou la volonté, de ne plus dormir ou presque. » Il y aura ensuite Suzanne Pagé, qui lui propose d’inventer pour le musée d’Art moderne de Paris le programme « Migrateurs », où l’art se glissait dans les interstices de l’établissement. Rentré sur la pointe des pieds, il y finira en apothéose avec l’exposition de Philippe Parreno : « J’ai alors compris que l’exposition était un organisme vivant. » L’architecte visionnaire Yona Friedman le rallie à son utopie. Autre « mentor fondamental », le philosophe antillais Édouard Glissant.

Hans Ulrich Obrist lors de sa première exposition, « Hotel Carlton Palace : Chambre 763 », Paris, 1993
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Hans Ulrich Obrist lors de sa première exposition, « Hotel Carlton Palace : Chambre 763 », Paris, 1993

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À peine débarqué à Paris, le jeune homme organise une exposition sauvage dans sa chambre d’hôtel, à Montparnasse. Les files d’attente s’allongent : le Tout-Paris de l’art vient rendre visite au petit prodige.

© Armin Linke.

Obsédé par l’idée « d’archiver l’extrême présent », il a, « au lieu de collectionner les œuvres, collectionné les vies ».

« Grâce à eux deux, j’ai renoncé à cette idée de « commissaire » d’exposition, j’ai mis en place une approche plus fluide, fondée sur un mélange de hasard et de contrôle, dans l’idée d’ouvrir les mondes, et non de les réduire à une liste ou à une discipline ou à une intention. » Un programme qu’il applique à toutes ses biennales, de Berlin, de Venise, de Guangzhou ; à ses « Marathons » de Stuttgart, de Londres, de Reykjavík : soit 24 heures d’interviews non-stop, pour dessiner le visage d’une ville.

Un homme pressé, plus que jamais : il monte même le Brutally Early Club avec quelques amis désireux, comme lui, de profiter de l’aube pour se retrouver autour d’un thé. Mais jamais lassé d’écouter. Combien de milliers d’heures de conversation a-t-il aujourd’hui enregistrées ? Obsédé par l’idée « d’archiver l’extrême présent », il a, « au lieu de collectionner les œuvres, collectionné les vies ». Toutes ses archives, physiques et numériques, sont aujourd’hui conservées à la fondation Luma, à Arles.

Post-it réalisé par Antonio Segui (à gauche) ; Post-it rédigé par Etel Adnan (à droite)
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Post-it réalisé par Antonio Segui (à gauche) ; Post-it rédigé par Etel Adnan (à droite)

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© EtelAdnan. © Antonio Segui

Pandémie, crise écologique, le rythme s’est aujourd’hui calmé. Cette pause forcée lui a donné l’idée de « curater » ses réseaux sociaux comme un projet sans fin, qui rebondit sans cesse sur le présent : sur Instagram, il ne poste que les autographes sur Post-it qu’il recueille auprès de ses interlocuteurs. Son TikTok est, lui, composé des « interviews » qu’il réalise avec les écureuils, canards et autres volatiles des Kensington Gardens qui enserrent la Serpentine.

Dormir ? « Je dors mieux, un peu, nous raconte-t-il, grâce à Hélène Cixous. Un jour, elle m’a montré un livre sur ses rêves, qu’elle note chaque matin. Je me suis dit que je m’étais privé de ça. Souvent, les artistes m’ont ainsi donné des tâches, des missions. À mes débuts, Rosemarie Trockel m’a conseillé de demander, dans chaque ville où j’allais, qui était la Louise Bourgeois locale. C’est ainsi que j’ai rencontré Etel Adnan, et bien d’autres. Ce conseil a donné naissance à nombre des expositions que nous montons aujourd’hui à la Serpentine ! »

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Pour aller plus loin

Trois expositions labellisées Hans Ulrich Obrist

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Worldbuilding. Jeux vidéo et art à l’ère digitale

Du 10 juin 2023 au 15 janvier 2024

www.centrepompidou-metz.fr

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"Grenfell" de Steve McQueen

Du 7 avril 2023 au 10 mai 2023

www.serpentinegalleries.org

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Tomás Saraceno In Collaboration. Web(s) of Life

Du 1 juin 2023 au 10 septembre 2023

www.serpentinegalleries.org

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À lire

Une vie in progress

par Hans Ulrich Obrist • éd. Seuil • 240 p. • 21 €

Une vie insensée, nourrie de la visite de milliers d’ateliers d’artiste, d’interviews, d’expositions. Ou comment l’enfant d’une petite ville suisse sans attrait a forcé le destin pour devenir l’un des commissaires d’exposition les plus influents au monde.

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