Témoignage – Au nom de l’art

« Je pourrais m’arrêter là, abandonner les Beaux-Arts, mais je veux le rendre fier »

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Faire les Beaux-Arts : le rêve. Mais comment y parvenir ? Et pour quoi faire ? Emma, 30 ans, revient sur ce douloureux passage à vide qui l’a finalement menée là où elle ne s’attendait pas. Dans cette série de l’été, « Au nom de l’art », des anonymes (dont les prénoms ont été modifiés) nous confient leur histoire, où la création s’immisce dans la vie de manière parfois brutale, parfois surprenante ou même providentielle.
Aurélia Antoni, Illustration pour la série « Au nom de l’art »
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Aurélia Antoni, Illustration pour la série « Au nom de l’art », 2023

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© Aurélia Antoni

« On a tous ce prof qui nous a marqué au collège ou au lycée. Pour qui tout à coup, on s’est mis à bosser, parce qu’il (ou elle) ouvrait un champ de possibilités insoupçonné et que son charisme nous captait chaque semaine. Et bien pour moi, c’était mon professeur d’arts plastiques. Si ça avait été un prof de chimie, je serais peut-être devenue une scientifique, qui sait ?

Je me souviens encore du jour où je l’ai vu entrer en classe. Imaginez-vous affalé sur une chaise et voir arriver un gars d’une trentaine d’années, grosses dreads, un piercing sous la lèvre inférieure, des vêtements larges type baggy. Le cliché du prof d’arts plastiques, mais avec une énergie folle. Un grand passionné. À tel point qu’il me persuade de choisir spécialité arts plastiques au lycée. Il voit les choses en grand, nous emmène en résidence de cinq jours chez un plasticien et mieux encore : sur la scène d’un grand théâtre parisien où l’on se met à dessiner en direct devant un vrai public ! Le genre de prof qui te pousse à aller toujours plus loin.

« Un cancer du cerveau »

L’année du bac, je me fais recaler des écoles d’architecture. Alors je me dirige tout naturellement vers une école des beaux-arts. J’obtiens le concours. Lui est aux anges, il a de grands espoirs pour moi. Au début, je poursuis mon travail à la mine de plomb, des grands formats abstraits aux allures de paysages minéraux, inspirés du monde géologique.

« Ce diplôme, je fais tout pour l’avoir. Absolument tout. »

Mais la dernière année, tout bascule. J’apprends que mon père a un cancer du cerveau. Ça a commencé avec des tremblements, comme une crise d’épilepsie. À l’hôpital on lui fait subir plusieurs examens, jusqu’à faire une biopsie. Résultat : la zone instantanée est touchée. Je ne sais pas très bien ce que ça veut dire, mais ça expliquerait quelques absences. Une fois, il a ouvert le réfrigérateur, émerveillé d’y voir une belle tarte aux fraises puis en rouvrant le frigo la fois suivante, il était encore tout étonné. Il avait oublié la tarte. C’est ça, un cancer du cerveau dans la zone instantanée.

« Que faire avec un diplôme des Beaux-Arts en poche ? »

Ça change la donne. Je pourrais m’arrêter là, abandonner les Beaux-Arts, mais je veux le rendre fier. Éviter de lui apporter une mauvaise nouvelle. Ce diplôme, je fais tout pour l’avoir. Absolument tout. Le jour J, je présente mes dessins et mon travail de modelage, des céramiques inspirées du corps humain. Pendant une demi-heure, devant un jury de cinq personnes. C’est très stressant. Mais je l’ai. On nous l’annonce devant tout le monde, dans une grande salle. Quand j’entends mon nom, je ferme les yeux, soulagée.

Maintenant, je vais pouvoir passer l’été chez moi, aider ma mère et prendre soin de mon père. Je rends mon appartement, direction la banlieue parisienne. Mon quotidien n’est plus le même. J’accompagne mon père faire ses rayons à l’hôpital, je l’amène faire des courses. Je ne sais pas comment je tiens, mais j’arrive à rester positive. Pas le choix. À la rentrée, je me mets à chercher du travail, parce que la vie continue, n’est-ce pas ? On s’accroche. Mais que faire avec un diplôme des Beaux-Arts en poche ? À l’école, il y avait une émulation, c’était comme un atelier géant. Mais chez moi, toute seule, je ne suis bonne qu’à gribouiller sur mes carnets. J’ai besoin de travailler en groupe, c’est viscéral.

« On est tant à se poser les mêmes questions… »

« Réfléchir ensemble
à l’art, explorer des techniques, apprendre et transmettre. »

En fait, je sais que je ne serai pas artiste plasticienne. Pas question de me lancer là-dedans. Moi, il me faut une routine, un cadre de vie. Alors, que faire ? De la médiation culturelle, pourquoi pas. Mais je ne trouve rien. C’est le grand vide. On est tant à se poser les mêmes questions. La plupart de mes anciens camarades s’engagent dans des petits boulots, d’autres reprennent des études. On nous répète souvent la difficulté de trouver un travail après les Beaux-Arts, mais ce qu’on omet de dire, c’est combien la vie professionnelle est éloignée de nos compétences. C’est la douche froide.

Un jour, je tombe sur une annonce de service civique à Paris. Huit mois à faire des ateliers d’arts plastiques avec des enfants entre cinq et douze ans. Ça ne paye rien mais ça forme, et avec ce diplôme qui ne m’ouvre aucune porte, je suis bien obligée de me lancer. Ils m’engagent aussitôt. L’équipe est agréable. Aux petits je demande de créer des portraits à partir de matériaux récupérés. Les parents sont avec eux, ils les influencent, et c’est dommage. Moi je leur dis : « Tant pis si le nez n’est pas au milieu de la figure. » Ils sont si créatifs à cet âge-là.

C’est mon premier déclic. L’idée de devenir professeur d’arts plastiques commence à germer. Après, j’affronte le deuil de mon père, emporté par la maladie. Puis il faut que je trouve un vrai travail, qui rémunère. Retour à la case départ. Je choisis la facilité et retourne dans mon ancien lycée en tant que surveillante. Finalement, la proximité avec les ados me conforte dans mon choix d’intégrer l’éducation nationale.

Je tente le Capes, comme ça, en touriste. Il me passe sous le nez, alors je le retente en faisant une deuxième année de master. Là, c’est bon. J’envoie aussitôt un texto à mon ancien professeur de lycée. Il est fou de joie. Finalement, c’était ça qui me plaisait tant dans ses cours : réfléchir ensemble à l’art, explorer des techniques, apprendre et transmettre. Je me dis qu’à sa manière, je pourrai aussi marquer des élèves, leur montrer d’autres voies.

« Déblayer les a priori liés à l’art »

Aujourd’hui, je pense avoir trouvé la mienne. Je viens de finir ma première année de stage : on m’a envoyée dans une ville balnéaire, loin de Paris. Le premier jour, face à trente paire d’yeux, je n’en menais pas large. Je suis quelqu’un de calme, avec une voix posée et réfléchie. Je hausse rarement le ton. Et étonnement, ils se sont montrés relativement sages. Je me suis habituée à leurs discussions. Ça ne me dérange pas, ils parlent de leurs travaux, s’aident mutuellement.

Bien sûr, vous devez vous en douter, ce n’est pas rose tous les jours. Certains jouent les perturbateurs, balancent des chaises, crient. Créent un chaos complet. Généralement, j’essaie de prendre un temps avec eux à la fin du cours pour comprendre le problème. Mais ça ne fonctionne pas toujours comme prévu.

Un jour, un gamin s’est mis à pleurer compulsivement pendant notre tête-à-tête. Pour lui, l’école ne sert à rien, il veut être pâtissier. Mais quand je lui ai expliqué qu’il pourrait dessiner ses créations, jouer sur les formes et les couleurs, il a commencé à se calmer puis s’est mis à bosser. On en voit certains s’ouvrir ainsi, se découvrir. L’art plastique leur permet de libérer des choses. Parfois c’est raté, mais ils essaient, c’est l’important. Et si je peux participer à ça, déblayer les a priori liés à l’art, c’est tout gagné pour moi. »

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Retrouvez chaque lundi un nouveau témoignage de notre série de l'été « Au nom de l'art »

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