Article réservé aux abonnés

Portrait

Jean-Jacques Lebel : « Merde, l’art existe ! »

Par • le
Pionnier de la performance en Europe, traducteur des poètes de la Beat Generation et ami des surréalistes, Jean-Jacques Lebel vit entouré d’une collection aussi singulière qu’éclectique, qui fait l’objet d’une exposition à Nantes. Rencontre dans son antre, à Paris.
</em>Au cœur de Pigalle, Jean-Jacques Lebel  a composé un musée intime, où il vit entouré de poupées kachinas, de toiles de Victor Brauner et de Vénus dénudées. Autant d’œuvres qu’il a confiées, il y a sept ans déjà, à un fonds de dotation.
voir toutes les images

Au cœur de Pigalle, Jean-Jacques Lebel a composé un musée intime, où il vit entouré de poupées kachinas, de toiles de Victor Brauner et de Vénus dénudées. Autant d’œuvres qu’il a confiées, il y a sept ans déjà, à un fonds de dotation.

i

Photo Léa Crespi pour Beaux Arts

C’est un lieu à rebours du temps, au fond d’une cour cachée de Pigalle. Dans les rues qui tournent autour de la place Saint-Georges, hipsters et touristes croisent sans le savoir les fantômes des lorettes et de la clique surréaliste. Ce sont ces derniers qui, sans doute, ont attiré là l’ineffable Jean-Jacques Lebel. Mémoire vivante des avant-gardes du siècle passé, il attend le visiteur de pied ferme au seuil de sa baroque demeure. Quatre-vingt-quatre ans, l’œil bleu vif, le verbe tout autant. Sa vie est un roman, mais il semble à peine le remarquer ; elle est comme un oiseau rare posé sur son épaule, avec qui il converse l’air de rien.

De performances sacrilèges en résistances à toute forme d’autorité, de folies Fluxus en festival Polyphonix, Lebel résume à lui seul tout un pan de l’histoire non officielle de l’art. Sa vie, elle tourne tout autour d’un patio, seul ici autorisé à voir tomber la lumière franche du jour. Car les mille objets qui l’incarnent préfèrent, eux, l’entre-deux de la pénombre. C’est la condition sine qua non de leur trouble rencontre. Dans cet appartement-musée à nul autre pareil se croisent mandalas et masque de fertilité, une énigme peinte par le médium Augustin Lesage et des hommes-oiseaux droit venus du XVIIIe siècle, des obus sculptés, des peignes d’Afrique et des chaînes d’esclaves, un dessin de František Kupka et un vase 1900, un autre de Victor Brauner et une calligraphie arabe, une femme à phallus et un portrait du poète Gérard de Nerval, une tête malanggan de Papouasie-Nouvelle-Guinée et une ceinture de chasteté, des seins, des vulves, des haches, des papillons et des cornes d’antilope. « Eau et gaz à tous les étages », rappelle une plaque émaillée en clin d’œil à Marcel Duchamp, à qui Jean-Jacques Lebel doit tant. Et désir et liberté, pourrait-on ajouter. « Un ensemble sans ligne esthétique, constitué d’instants d’intensité, de carambolages magnifiques », résume son « auteur ».

</em> Zone de confusion, le terme résume à merveille l’état d’esprit de cette collection, qui tend à brouiller les frontières entre le trivial et le noble, et à abolir la hiérarchie entre les genres. Électrique, décidément !
voir toutes les images

Zone de confusion, le terme résume à merveille l’état d’esprit de cette collection, qui tend à brouiller les frontières entre le trivial et le noble, et à abolir la hiérarchie entre les genres. Électrique, décidément !

i

Photo Léa Crespi pour Beaux Arts

« J’ai tout donné à ce fonds, y compris cette maison. Ces œuvres sont désormais inaliénables. Il s’agit de déprivatiser mes biens : un vrai acte anticapitaliste militant ! »

Jean-Jacques Lebel

Tous ces objets, qui s’allient ici par un très laïc miracle, sont le fruit de soixante-dix ans de curiosité et d’amitiés, de collectes étranges et d’échanges avec la myriade d’artistes qu’il a fréquentés, soutenus, aimés, et avec lesquels, souvent, il a bataillé. Jean-Jacques Lebel les a offerts à un fonds de dotation, chargé depuis sept ans de leur construire un beau présent et un aussi bel avenir. « J’ai tout donné à ce fonds, y compris cette maison. Ces œuvres sont désormais inaliénables, se félicite-t-il. Il s’agit de déprivatiser mes biens : un vrai acte anticapitaliste militant ! »

Soutenu par le conseil d’administration qu’il a réuni, il cherche aujourd’hui à établir des dialogues avec différents musées. D’où l’exposition de ce printemps qui, pour la deuxième fois au musée d’Arts de Nantes, dévoile au public une grande part de ces trésors, dans le cadre d’une convention de cinq ans qui touche à sa fin. « Ce que nous cherchons, ce n’est surtout pas un endroit où monter des expositions classiques, avec des œuvres accrochées comme des chaussettes sur une corde à linge, mais où faire ce que j’appelle des « montrages » : des manifestations plus protéiformes et polytechniques, au sens étymologique du terme, où se bousculent peinture, cinéma, vidéo, action, toutes les formes d’expression possible. On ne cherche pas le Vatican, mais un lieu qui suscite l’expérience, où les regardeurs sont à même, s’ils le désirent, de vivre quelque chose de l’ordre de la coproduction d’images. »

</em> Dans ce capharnaüm survit le souvenir de toutes les avant-gardes du XX<sup>e</sup> siècle, dont il s’est fait le chantre ardent dès le plus jeune âge. De Erró, le fidèle ami, à George Grosz, ses amours y cohabitent.
voir toutes les images

Dans ce capharnaüm survit le souvenir de toutes les avant-gardes du XXe siècle, dont il s’est fait le chantre ardent dès le plus jeune âge. De Erró, le fidèle ami, à George Grosz, ses amours y cohabitent.

i

Photo Léa Crespi pour Beaux Arts

Ce « virus », il lui a été donné par André Breton, qu’il allait souvent visiter à deux pas de là, rue Fontaine, et plus encore par Benjamin Péret. « Quand j’avais 17 ans, ces deux poètes étaient ma boussole. » Il les rencontre par le biais de son père, auteur d’un ouvrage colossal sur Duchamp, et devient l’enfant de cette « magnifique aventure mentale qui consiste à transformer le voyeur en voyant ». Certes, Robert Lebel considère les « actions » que son fils mettra bientôt en scène avec toute sa troupe de « beatniks » « comme des choses furieuses ». « Mais l’intérêt que nous portaient Man Ray et Duchamp a piqué sa curiosité, ils retrouvaient en nous l’atmosphère de leur jeunesse. Et ça, ça vous donne du courage pour des années », se souvient l’artiste collectionneur.

Le déclic le plus violent, c’est à Antonin Artaud qu’il le doit. « Je ne me suis jamais relevé de la première fois que j’ai vu un dessin d’Artaud, un sublime autoportrait, exposé rue des Beaux-Arts, en 1964. J’exposais à deux pas, mais j’ai passé plus de temps à le regarder que dans ma propre exposition. » Pourquoi un tel coup de tonnerre ? « Je me demandais comment il était possible de dessiner cet au-delà du langage, de métamorphoser ainsi la douleur en art. Il m’a appris que l’enfer qu’il a vécu peut être la matière première d’une œuvre. Comme Billie Holiday s’est sauvée de l’horreur totale de son enfance par le miracle intime de sa voix. Au-delà de la grammaire, du sens des mots, elle atteint comme La Callas un niveau de connexion d’un inconscient à l’autre qui fait dire : « Merde, l’art existe ! » Cette capacité de résilience, de lutte et de transformation. » Lui n’est « ni schizophrène, ni prostitué, mais ce coup de foudre existentiel » l’oblige à se transformer. « Je n’ai pas eu le choix, ça m’est tombé dessus. Tout cela pour dire que ce n’est peut-être pas complètement inutile de continuer à exposer des choses. »

</em> Aucun musée ne saurait réaliser de tels accrochages. Mais ce que Lebel attend des musées intéressés par son fonds, c’est qu’ils renouvellent leur regard et osent bousculer leurs habitudes.
voir toutes les images

Aucun musée ne saurait réaliser de tels accrochages. Mais ce que Lebel attend des musées intéressés par son fonds, c’est qu’ils renouvellent leur regard et osent bousculer leurs habitudes.

i

Photo Léa Crespi pour Beaux Arts

« Notre ambition et notre folie, c’est de faire en sorte que tous les artistes effacés redeviennent visibles et audibles. »

Jean-Jacques Lebel

Les surréalistes lui apprennent ainsi à regarder ce que les autres ne voient pas. Ils lui montrent que « le travail d’un artiste ne consiste pas seulement à faire œuvre, mais surtout à aider les autres et à faire comprendre ce fil d’histoire qui traverse les générations et qui vient de très loin ». C’est une des missions qu’il a conférées à son fonds : « Notre ambition et notre folie, c’est de faire en sorte que tous les artistes effacés redeviennent visibles et audibles. » Ainsi de Ghérasim Luca, dont Lebel était proche jusqu’au jour de son suicide, « un artiste aussi inlassablement génial que William Blake ou Henri Michaux », dont il possède de merveilleux collages. Ou d’Isabelle Waldberg, « une grande sculptrice, à qui Duchamp a cédé son atelier. Elle était dans le groupe Acéphale de Georges Bataille, un groupe vraiment hard, pas de la rigolade. Un être complexe, plein d’énergie, qui a formé beaucoup de jeunes artistes aux Beaux-Arts, mais qui est oubliée ». À Nantes, il dévoile dix de ses œuvres. « Je n’ai pas fait l’École du Louvre, mais je sais où est mon désir. »

La liberté pour lui et ses trésors : il ne demande pas plus. « C’est ma façon de vivre depuis l’adolescence. » Mais son œuvre de plasticien, dans tout ça ? Elle est loin, très loin d’être sa préoccupation première. « Vous dire que je suis le peintre le plus génial du monde ? Cela fera pisser de rire, alors que moi-même je suis dans le doute permanent, car dans ma tête j’ai toujours Picabia, Artaud, Duchamp, qui nous rappellent qu’on est poussière. L’important n’est pas là où on arrive, mais le voyage, et moi j’ai pris un pied extraordinaire à fréquenter Michaux, Péret, Deleuze ou Guattari. »

Francis Picabia, Aello
voir toutes les images

Francis Picabia, Aello, vers 1930

i

Picabia, l’un des rares surréalistes qu’il n’ait pas rencontrés de son vivant. Mais Lebel se sent l’héritier de sa radicalité sans égale et de son audace perpétuellement renouvelée.

Huile sur toile • 169 × 169 cm • Coll. Jean-Jacques Lebel • © ADAGP Paris 2020

Jouer collectif, encore et toujours. « C’est là que l’on respire le mieux ! On m’a toujours reproché de ne pas m’occuper de mes propres expos, mais les gens ne comprenaient pas que c’était vital pour moi d’organiser des expositions collectives. Il ne faut pas se méprendre : dans l’action collégiale, le subjectif n’est pas diminué, au contraire il atteint une plus grande liberté, car les limites sont cassées. » Cette leçon, il l’a comprise au gré des nuits du Beat Hotel de la rue Gît-le-Cœur, à Paris, « où peintres et jazzmen, poétesse égyptienne, étudiantes scandinaves, poètes australiens faisaient enrager la brave Auvergnate Mme Rachou qui accueillait cette bande sans le sou ». Là, il rencontre et traduit les poètes de la Beat Generation, qu’il introduit auprès de Français comme Michaux.

« Surtout, ne pas laisser tomber, et vivre toujours dans l’urgence. »

Jean-Jacques Lebel

Mais c’est aussi à ses combats politiques qu’il doit ce caractère indomptable. « La guerre d’Algérie et Mai 68, les deux grandes affaires de ma vie. En mai, j’ai pris conscience que la liberté était à notre portée et que ce combat était partagé par des millions d’autres. » Certains ont oublié la leçon, mais pas lui. « Même si, bien sûr, est arrivé le contrecoup, on revient vers toujours plus d’ignominie, c’est à vomir de voir ce qui se passe dans le monde. » Que faire pour ne pas sombrer ? Jamais la flamme ne vacille dans son regard quand il cherche à répondre : « Surtout, ne pas laisser tomber, et vivre toujours dans l’urgence. Malgré tous les foirages, il ne faut jamais baisser les bras. Car, voyez-vous, de temps en temps, cela se passe bien. » Et de se souvenir des campements sur le plateau du Larzac, « on se levait le matin et le plateau était couvert de monde, on était 450 000, entre artistes et fabricants de roquefort, et on a gagné contre les projets d’occupation militaire ». Son Notre-Dame-des-Landes, sourit-il, passionné par « la joie de vivre et l’utopie de cette jeunesse » qu’il compte bien relayer à Nantes.

</em>L’antre de Jean-Jacques Lebel à Paris, 2020
voir toutes les images

L’antre de Jean-Jacques Lebel à Paris, 2020

i

Photo Léa Crespi pour Beaux Arts

« Le fil rouge de toute ma vie, c’est cette exigence existentielle, fondamentale, du partage, une constante absolue. »

Jean-Jacques Lebel

« Je suis né l’année de la bataille de Barcelone, peut-être est-ce le signe de toute une vie orientée vers l’insurrection, comme si je n’avais pas le choix. Pour moi, la peinture, la poésie, l’action restent des actes insurrectionnels. » Pas question pour autant de verser dans le réalisme socialiste et « l’art engagé à la Sartre », ou d’imposer ce parti pris à tous les artistes. Yves Klein, son prof de judo, votait plutôt royaliste, mais il le chérissait en ami. Piero Manzoni ? Il apprécie infiniment l’œuvre. « Mais bon, c’est vrai qu’il n’arrêtait pas de provoquer, en tenant des propos fascistes et xénophobes, si bien qu’un jour on s’est battu comme des chiffonniers. Cela fait partie des absurdités de la vie. »

Lui, demeure plus fier d’avoir signé le Manifeste des 121 (une « déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », publiée le 6 septembre 1960 dans le magazine Vérité-Liberté et signée par des intellectuels, universitaires et artistes) que s’il avait participé à toutes les Documenta de la Terre. « De nos jours, le désespoir est absolu et radical, la société n’offre plus aucun sens. Howl, le poème fondateur d’Allen Ginsberg, est d’actualité : il évoque le Moloch qui dévore les êtres ; le grand capital, la société de la surveillance universelle, ce qui nous dévore aujourd’hui. Alors, si l’on peut apprendre quelque chose de ces gars, c’est peut-être à hurler son désespoir. Se raccrocher à l’art, cette seule chose qui fasse sens. » Et de poursuivre : « On ne fait pas carrière dans l’insurrection, certes. Mais est-ce un échec ? Le fil rouge de toute ma vie, c’est cette exigence existentielle, fondamentale, du partage, une constante absolue. » D’où ce fonds feu follet, qui se devra de transmettre la flamme. Et mettre le feu à la plaine ? Qui sait ?

Arrow

Archipel – Le fonds de dotation Jean-Jacques Lebel

Du 20 mars 2020 au 31 août 2020
Pour la seconde fois, le musée d’Arts de Nantes dévoile quelque 200 trésors du fonds de dotation Jean-Jacques Lebel. De Victor Hugo à Marcel Duchamp en passant par Gustav Klimt ou Jacques Vaché, de Fluxus aux poètes Beat, cette collection hors piste raconte à sa singulière façon le dialogue entre toutes les avant-gardes dont s’est nourri le XXe siècle. La modernité, comme si on l’avait assise sur nos genoux.

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi