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Ferdinand Roybet, Portrait de Juana Romani, 1890
Huile sur panneau bois • Coll. Musée Roybet Fould. • © F.Boucourt
À sujet insolite, lieu insolite ! Si peu se souviennent de Juana Romani, peu connaissent également le musée qui lui dédie sa toute première exposition française. Installé dans le parc de Bécon, ce grand chalet en bois sombre orné de décors jaunes et rouges vaut pourtant le détour : il s’agit de l’ancien Pavillon de la Suède et de la Norvège de l’Exposition universelle de 1878, remonté là au XIXe siècle pour servir de villa-atelier à une femme artiste, Consuelo Fould (1862–1927). Une amie de Juana Romani qui, comme elle, fut l’élève de Ferdinand Roybet.
L’histoire de Juana est des plus romanesques. Née en 1867 dans une famille de paysans pauvres de Velletri, au sud de Rome, la fillette a dix ans lorsqu’elle débarque à Paris et s’installe boulevard du Montparnasse avec sa mère. Séparée de son père devenu brigand, sa mère Marianna est entrée comme domestique chez une famille italienne aisée dont elle a envoûté le fils, Temistocle Romani… au point que ce dernier a renoncé à son statut et s’est enfui avec elle dans la Ville Lumière, où il s’est reconverti en musicien bohème ! Marianna, elle, pose pour des artistes. Sa fille assiste aux séances jusqu’à devenir modèle à son tour. Le soir, dans la salle vide, l’adolescente de quinze ans ramasse des bouts de fusain tombés par terre et s’entraîne en copiant les dessins des élèves…
Victor Prouvé, Portrait de Juana Romani, 1884
Huile sur toile • © Saint-Dizier, musée municipal / Claude Philippot
Son tempérament piquant, ses courbes et son abondante chevelure rousse séduisent immédiatement les peintres des académies Julian et Colarossi où elle fait ses débuts. Très vite, la jeune Italienne pose dans les ateliers personnels d’artistes réputés, dont elle observe attentivement les gestes du coin de l’œil. Peut-être fréquente-t-elle aussi « l’atelier des Dames », succursale féminine de Julian rue Vivienne. Dans les livres d’art et les musées parisiens, elle découvre de Vinci, Titien et Delacroix (dont elle achètera des dessins), admire les contrastes du Caravage, de Vélasquez et de Rembrandt.
Ferdinand Roybet, Portrait de Juana Romani, 1886
© Courbevoie, musée Roybet Fould
Attiré par son aplomb, ses yeux pétillants et son sourire coquin, le sculpteur Alexandre Falguière (1831–1900) la fait poser nue en 1884 pour une nymphe chasseresse réaliste et enjouée, figée en pleine course alors qu’elle s’apprête à décocher une flèche. Puis la voilà sensuelle et mélancolique, dévoilant une partie de sa poitrine et ses épaules, sur lesquelles tombe en cascade son épaisse chevelure de feu, dans une belle étude à l’huile de Carolus-Duran (1837–1917). Glaive et bouclier à la main, c’est aussi elle qui pose déguisée en Judith pour le peintre Victor Prouvé (1858–1943), élève de Cabanel, dont elle devient le modèle favori. Et pour Jean-Jacques Henner (1829–1905), dont elle admire les portraits de figures bibliques ou mythologiques, dépouillées de leurs attributs et mises en scène dans d’intenses clairs-obscurs. Ardente lectrice, la belle rousse pourrait même (mais rien n’est sûr) avoir posé pour sa fameuse Liseuse de 1883 !
Déterminée, la jeune femme participe à son premier Salon dès 1888 avec un portrait de gitane. Et troque son vrai prénom, Giovanna, pour Juana. Désormais artiste, elle ne pose plus, sauf pour son ami et maître Ferdinand Roybet (1840–1920), qui fait d’elle plus de 90 portraits et la glisse dans plusieurs de ses toiles. Installée chez lui, elle partage son atelier où s’entassent de nombreux accessoires baroques et costumes anciens qu’elle utilise pour ses compositions, et voyage à ses côtés en Italie, en Espagne et aux Pays-Bas.
Sa carrière est fulgurante : entre 1895 et 1904, le Tout-Paris s’arrache ses portraits de femmes puissantes, sensuelles et rayonnantes, drapées de tissus précieux qui effacent leurs corps pour souligner avant tout leur prestance et l’expression de leurs visages. Peints à l’huile sur panneaux de bois, ils fourmillent de références au théâtre, à la poésie et à la peinture ancienne – notamment celle de Titien et Véronèse, qui l’éblouissent par leur traitement des tissus et des chevelures.
Juana Romani, “Desdémone”, 1903 et “Le Modèle”, vers 1888
Huiles sur toile • © Courbevoie, musée Roybet Fould / André Morin (gauche) / Franck Boucourt (droite)
Acheté par l’État en 1895, le tableau prendra longtemps la poussière dans un coin du Ministère des Finances.
La crinière orangée de sa Desdémone (1903), dont les épaules dénudées émergent de façon théâtrale d’une robe empesée, couronne son profil d’une auréole de feu, la changeant en figure préraphaélite. Tout aussi étonnante est sa Primavera (1894). Les yeux clos, le visage fendu d’un grand sourire qui dévoile ses quenottes, la jeune échevelée semble flotter dans un état d’extase… Acheté par l’État en 1895, le tableau (parce que peint par une femme immigrée ? Ou simplement trop étrange ?) prendra longtemps la poussière dans un coin du Ministère des Finances. Si Juana a signé plus de 80 œuvres – portraits de femmes anonymes ou de mondaines –, beaucoup restent introuvables. Mais des photographies et des reproductions à l’eau-forte laissent entrevoir des pièces superbes, originales et percutantes…
Anonyme, Atelier de Juana Romani
Photographie • Coll. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais • © Petit Palais / Roger Viollet
Au cours des années 1890, Juana Romani peint aussi une série de figures féminines fortes inspirées de la Bible : Hérodiade, Salomé, Judith, Marie-Madeleine… Sa très sensuelle Madeleine à la croix (1890), d’un dépouillement des plus modernes sur son fond noir, intrigue par sa façon de tenir et d’observer la croix. Songeuse, boudeuse, peut-être même dubitative, la sainte se fait doucement diablesse… Dès 1889, Juana reçoit une médaille d’argent à l’Exposition universelle et participera au Salon durant les quinze années suivantes, ainsi qu’à l’Exposition de 1900, suite à laquelle elle fait un voyage triomphant dans sa ville natale.
Hélas, l’artiste souffre de troubles psychiatriques qui s’aggravent en 1904. En proie à des hallucinations paranoïaques, elle cesse de peindre et passe le reste de ses jours internée dans plusieurs institutions, jusqu’à son décès en 1923 dans une maison de santé à Suresnes. Son sexe, sa nationalité et sa maladie l’ont fait sombrer dans l’oubli : aucun article nécrologique ne paraît à sa mort et il aura fallu attendre 2017 en Italie, puis 2021 en France (soit un siècle tout rond), pour la redécouvrir…
Juana Romani (1867-1923), modèle et peintre. Un rêve d’absolu
Du 19 mai 2021 au 19 septembre 2021
Musée Roybet Fould • 178 Boulevard Saint-Denis • 92400 Courbevoie
www.museeroybetfould.fr
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