Article réservé aux abonnés

SÉRIE – FEMMES DANS L’OMBRE

Madeleine Dinès : fille de Nabi, femme de poète, artiste affranchie

Par

Publié le , mis à jour le
Leurs noms ne vous disent peut-être rien. Reléguées dans l’ombre d’un mari, d’un fils ou d’un mentor, ces artistes femmes ont vu leur talent longtemps éclipsé par leur entourage. Mais aujourd’hui, des expositions (re)mettent en lumière leurs œuvres. À l’image de Madeleine Dinès, féministe de la première heure, qui s’est battue pour exister autrement qu’à travers les colosses qui ont croisé son chemin : son père l’artiste Maurice Denis et son mari le poète Jean Follain. Portrait, à l’occasion d’une exposition orchestrée par le musée d’Art et d’Histoire de Saint-Lô.
Madeleine Dinès, Autoportrait au miroir à trois faces
voir toutes les images

Madeleine Dinès, Autoportrait au miroir à trois faces

i

Huile sur toile • Collection Particulière • ©ADIN – Olivier Goulet

« La peinture et moi, c’est un ménage où l’on se dispute, où l’on se fait souffrir mutuellement, mais malgré tout cela la séparation nous tue ! » Elle n’a que vingt ans lorsqu’elle pose ces mots dans son journal intime en 1926, mais cette profession de foi, Madeleine Dinès y restera fidèle toute sa vie. Il faut dire qu’elle a baigné dans la peinture dès sa naissance ! Madeleine Dinès, née Denis, est la fille du grand Maurice Denis, le « Nabi aux belles icônes »…

Madeleine Dinès, Bouquet sur carton à chapeau
voir toutes les images

Madeleine Dinès, Bouquet sur carton à chapeau, 1943

i

Huile sur toile • Coll. Sylvie Poncet • © ADIN – Olivier Goulet

Seule des neuf enfants de Marthe Meurier et Maurice Denis à devenir peintre, le destin de Madeleine est étroitement lié à celui de son père, dont elle partage la passion pour Delacroix et qu’elle suit en Italie et au Maghreb en 1921, deux ans après la perte de sa mère. Inscrite à l’université en 1925, elle suit notamment les cours de psychologie d’Henri Delacroix au grand dam de son père. Parallèlement, elle s’inscrit dans les Ateliers d’Art Sacré fondés par ce dernier et Georges Desvallières, puis parfait sa formation aux Académies de la Grande-Chaumière et Ranson.

Admiration n’est pas soumission ! Maurice Denis décrit sa « Malon » comme une jeune femme en « perpétuelle révolte ». Athée, Madeleine ne peut suivre la voie du mysticisme chrétien chère à Maurice : « Peut-être que pour faire une œuvre belle il faut véritablement avoir une liberté complète de mœurs et d’idées qu’un catholique ne peut pas avoir. » Madeleine privilégie les sujets intimes, portraits, intérieurs et vues de la fenêtre, portant un regard faussement simple sur le quotidien. Si elle aime les Fauves, jamais elle ne sera tentée par l’abstraction ou le surréalisme. Lorsque Madeleine expose pour la première fois au Salon des Tuileries en 1929, elle acte pour de bon la « séparation » en bousculant les voyelles de son patronyme : désormais elle ne sera plus Denis, mais Dinès.

Madeleine Dinès, Le lit défait aux pantoufles rouges
voir toutes les images

Madeleine Dinès, Le lit défait aux pantoufles rouges

i

Huile sur toile • Collection Particulière • © ADIN – Olivier Goulet

André Salmon salue une artiste rendue par l’ascendance « modeste à l’excès », dont les compositions renferment « cette subtilité d’observation qui nous porte aux limites du rêve sans que l’on perde pied ».

Insoumise à son père, Madeleine le sera aussi à son mari. Celui-ci n’est autre que le grand poète Jean Follain, rencontré en 1931 et épousé en 1934. Proches de vision, ils dépeignent tous deux leur réalité et fréquentent les mêmes cercles artistiques où passent également André Salmon, Max Jacob et Jean Paulhan. Couple moderne qui n’aura pas d’enfants, chacun vit de son côté pendant vingt ans. Ce n’est qu’en 1954 que Jean et Madeleine s’installent ensemble, dans un grand appartement sur la place des Vosges. Ce cloisonnement se prolonge dans l’œuvre : la femme peintre n’a jamais illustré qu’un seul poème de son mari.

Car Madeleine veut exister pour elle-même. Elle assoit sa réputation au Salon d’Automne au début des années 1930. En 1937, elle présente sa première exposition personnelle dans la galerie La Fenêtre ouverte à Paris. André Salmon salue une artiste rendue par l’ascendance « modeste à l’excès », dont les compositions renferment « cette subtilité d’observation qui nous porte aux limites du rêve sans que l’on perde pied ». La même année, Madeleine participe au Salon des Femmes Artistes Modernes, rendez-vous incontournable des féministes fondé en 1931 par Marie-Anne Camax-Zoegger.

Madeleine Dinès, À gauche : Vue sur la campagne par la fenêtre / À droite : Trois soleils ou Tournesols
voir toutes les images

Madeleine Dinès, À gauche : Vue sur la campagne par la fenêtre / À droite : Trois soleils ou Tournesols

i

Huile sur toile • Collection particulière • © ADIN - Olivier Goulet

Du point de vue critique, le pari de l’indépendance est payant. Dans sa jeunesse, les conflits avec son père l’ont souvent poussée dans la pauvreté. Convaincue que les femmes doivent s’émanciper, elle possède un compte séparé de celui de son mari, fait rarissime à l’époque. Pour être autonome, elle doit parfois poser les pinceaux pour devenir enseignante, traductrice ou encore psychotechnicienne. Dans les années 1960, elle tiendra même un restaurant, « Papille », rue Saint-Séverin, où elle organise aussi des expositions.

Madeleine Dinès, Portrait de Madame Heussebrot
voir toutes les images

Madeleine Dinès, Portrait de Madame Heussebrot, avant 1942

i

Huile sur toile • Coll. Musée d’art et d’histoire de Saint-Lô • © Pierre-Yves Le Meur

Heureusement, le désir de peindre reprend toujours le dessus et Madeleine repasse à la lumière par intermittences : en avril 1943, une nouvelle exposition personnelle à la Galerie du Dragon ramène les foules. Maurice Denis ne peut qu’être admiratif de la peinture de « Malon », « vraiment très délicate et d’une poésie naïve, à la fois dans le goût de [Francis] Jammes et de Follain ». La réconciliation est hélas de courte durée puisque le Nabi meurt, happé par un camion à la fin de la même année. Est-ce sous forme d’hommage, ou par simple nécessité, qu’en 1945 Madeleine Dinès réalise deux fresques et un vitrail pour l’église de Saint-Denis-sur-Sarthon, rare incursion dans l’art sacré ?

« Féministe de la première heure et sans le savoir, avec elle se dessine la figure d’une femme moderne, indépendante et forte tête. Fille de, elle se démarque très jeune du père par ses choix de motifs et par son athéisme. […] Femme de, elle invente dans les années trente un mode de conjugalité inédit, qui la fait souffrir autant qu’il lui est nécessaire. » Spécialiste de Jean Follain et de Madeleine Dinès, Élodie Bouygues déplore depuis vingt ans l’oubli de la femme peintre. Malgré son combat pour ne pas rester « l’envers d’un beau nom », elle décide à la mort de Jean Follain en 1971 de se consacrer à la mémoire de l’œuvre de son mari, tâche dans laquelle elle trouvera une forme de reconnaissance. À sa mort en 1996, ses tableaux sont entreposés dans le grenier de son neveu et exécuteur testamentaire… Pour en ressortir, enfin, cette année à Saint-Lô !

Arrow

Madeleine Dinès en toute intimité

Du 3 juillet 2021 au 5 décembre 2021

www.saint-lo.fr

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi