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TENDANCE

La broderie dans l’art contemporain : talents aiguilles

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Depuis qu’elle a réussi à inscrire son nom dans le grand livre de l’histoire de l’art, la broderie s’impose partout, de la performance jusqu’au street art. À l’occasion de la sortie de l’ouvrage De fil en aiguille de Charlotte Vannier, Beaux Arts a remonté le fil de cette pratique en pleine réinvention.
Sarah Greaves, The End
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Sarah Greaves, The End, 2011

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Délicate, féminine, inoffensive, la broderie ? Pas pour la Britannique Sarah Greaves qui prend possession de l’espace domestique à coups de perceuse et d’aiguille géante pour y taguer ses « graffitis brodés ». Claquant la porte au passage à deux ou trois idées reçues.

Broderie sur porte en bois • 176 x 53 x 4 cm • © Sarah Greaves (www.sarahgreavesart.com) / Photo Dylan Chubb

Sous ses airs de jeune fille rangée, la broderie serait-elle le plus piquant des médiums actuels ? Elle s’est en tout cas infiltrée dans tous les domaines de la création, de la photographie jusqu’au land art. « Je suis allée en enfer et j’en suis revenue. Et laissez-moi vous dire, c’était merveilleux », ironisait déjà Louise Bourgeois en lettres brodées sur un mouchoir de poche. Reléguées depuis une éternité aux travaux d’aiguille quand les hommes avaient accès aux beaux-arts, les femmes ont fini par faire de cette malédiction une force. Et un art où elles règnent à peu près sans partage. Même quand Alighiero Boetti a osé s’en emparer dans les années 1970, c’était pour confier ses motifs (cartes, drapeaux, alphabets…) à des brodeuses afghanes.

Ariane de l’art contemporain, Annette Messager est l’une des premières et plus ferventes militantes de la cause. Sa Collection de proverbes brodés à la main se faisait ainsi la chronique de la misogynie ordinaire. Extraits : « L’œil de la femme est une araignée », « Quand la fille naît, même les murs pleurent », « Le frottement polit le diamant et la femme »… Alternant petites piqûres et longues caresses, les artistes brodeuses s’émanciperont définitivement avec la révolution sexuelle et le mouvement de libération des femmes. Il suffit de voir Ghada Amer esquisser des scènes érotiques sur l’envers de ses ouvrages, Mona Hatoum broder un keffieh avec de longs cheveux noirs ou Letícia Parente se coudre un « Made in Brazil » à même la peau, pour comprendre qu’aucun retour en arrière n’est possible. La broderie sera fantasmatique – et politique – ou ne sera plus.

L’image et la montagne percées à cœur

Rossana Taormina, Leo the Dreamer
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Rossana Taormina, Leo the Dreamer, 2016

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Née en Sicile peu après le tremblement de terre de 1968, Rossana Taormina tisse depuis des liens avec ce qu’elle a perdu : le paysage de son enfance et les journées passées auprès de sa grand-mère qu’elle regardait broder. Un monde en ruine qu’elle ravive et reconnecte, avec la force d’un(e) spirite.

Broderies à la main sur photographies trouvées • 14 × 8,5 cm • © Rossana Taormina

L’une des tendances les plus fortes de la broderie plasticienne s’exerce sur la photographie vintage. Comme si ces constellations de coton ou de nylon pouvaient à elles seules en révéler l’image latente et en suturer les blessures secrètes. Inspirée du roman les Villes invisibles d’Italo Calvino, Rossana Taormina a ainsi tendu des fils blancs sur des cartes géographiques et des photos sépia anonymes lui rappelant son enfance passée dans un camp de réfugiés en Sicile, à la suite d’un tremblement de terre. Chaque rescapé étant relié aux autres par des liens de survie, la joie et la solidarité l’emportaient sur tout le reste, se souvient l’artiste. De collages en installations, son travail est la résurgence de ce trauma. Il s’inscrit dans le droit-fil de sa compatriote Maria Lai, qui, dans une performance de 1981, lia tous les habitants d’un village sarde à leur montagne par un ruban bleu. Elle disait : « Mon rôle est de chercher des signes qui n’ont pas encore un sens, c’est plutôt un jeu, mais il a ses risques. Je joue avec les fils, mais mes fils contiennent électricité, provoquent décharges, brûlures, illuminations temporaires. »

Diane Meyer, elle, escamote dans sa série Berlin des pans entiers de la ville sous la broderie, comme pixélisés. Tel un souvenir flou de ce qui a été et ne doit pas disparaître de nos mémoires vives : le Mur. S’ancrant plus profondément encore dans le territoire, Cathryn Boch recouvre atlas, cartes et vues aériennes d’une maille arachnéenne. Prises dans ses fils abstraits, les images deviennent chrysalides d’elles-mêmes. En attente de leur métamorphose.

Diane Meyer, Mauer Park
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Diane Meyer, Mauer Park, 2012

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Du pixel au point de croix, la différence ne tient qu’à un fil. Pourtant la photographie et ses millions de couleurs ne semblent pas pouvoir résister à l’emprise arachnéenne de la broderie, cet artisanat du passé, qui floute ici tout un pan de l’image pour mieux le révéler : un segment conservé du mur de Berlin qui divisait jadis ce parc en deux. Mauerpark signifie le « parc du Mur ».

Tirage jet d’encre d’archive brodé à la main • Courtesy Cheim & Read, New York, et Kewenig, Berlin / Photo Christopher Burke

Si la broderie semble nous relier à toutes sortes de trames narratives, elle sait aussi éclore sur mille supports. Même les plus zombies. Celia Pym, par exemple, n’aime rien tant que raccommoder des vêtements extrêmement usés. Ses points de reprise mettent en valeur, plutôt qu’elles ne les cachent, les béances de chaque histoire à grands coups de balafres et cicatrices brodées. Même élan relationnel chez Lee Mingwei, qui invitait le public de la dernière biennale de Venise à lui apporter des vêtements abîmés par le temps ou les accidents de la vie afin qu’il les reprise en direct, enfilant chaque souvenir évoqué par les visiteurs comme des petites perles dans un grand récit commun. Face au tout-jetable, au tout-industriel, Anaïs Beaulieu produit, quant à elle, des images modestes mais efficaces : une gorgone éclatante brodée sur un sac plastique couleur marée noire, un escalator menant nulle part perdu dans l’espace d’un mouchoir de poche…

Raquel Rodrigo, Arquicostura, Plaza Lope de Vega, Valencia
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Raquel Rodrigo, Arquicostura, Plaza Lope de Vega, Valencia, 2014

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Ouverte aux quatre vents de la création, la ville de Valence, en Espagne, laisse parler ses murs. Raquel Rodrigo en a profité pour la couvrir de roses brodées, comme échappées de ces châles de Manille dont se drapent les bailaoras. Et Valence de danser sous les doigts des yarn bombers (ou street artists textiles).

Broderie au point de croix, fil de coton sur treillis métallique • © Arquicostura, Raquel Rodrigo

À défaut de pouvoir sauver le monde, la broderie tente encore de l’embellir. Autre démonstration avec Sarah Greaves qui s’empare d’une perceuse et d’une aiguille XXL pour broder ici une chaise cassée que personne n’a songé à réparer, là une porte sur laquelle elle écrit The End, façon Paramount. Adepte du yarn bombing (dit aussi knit graffiti ou tricotag), cette pratique de street art qui fait fleurir tricots et broderies dans la rue, Raquel Rodrigo s’attaque à plus grand encore. Sortant la broderie du ghetto (le trousseau !), l’artiste espagnole pare les immeubles délabrés de roses, à la manière d’un châle andalou. Mais c’est Maja Bajevic qui avait commencé la première, en 1999, à Sarajevo, en demandant à cinq femmes de Srebrenica, juchées sur des échafaudages, de broder des motifs traditionnels sur le filet de rénovation de la Galerie nationale de Bosnie-Herzégovine. Cinq Pénélope modernes, refaisant chaque jour le pari du lien social et de la paix.

Sur le fil de l’abstraction et de l’art conceptuel

Comparé par la presse américaine à l’art des grandes aventurières de l’art textile que sont Anni Albers et Sheila Hicks, le travail de Jordan Nassar, sous une apparence de douce abstraction, aborde une question douloureuse. L’artiste d’origine polonaise et palestinienne dessine depuis son studio de Brooklyn l’objet de sa mélancolie, qui est aussi celui de tout un peuple et de sa diaspora : des montagnes colorées, des horizons désertiques qui affleurent et disparaissent dans les figures géométriques des broderies traditionnelles palestiniennes (tatreez). Des paysages chers à son grand-père paternel, qui évoquent également les peintures d’une autre exilée : la poétesse américano-libanaise Etel Adnan. Tout aussi gracieuses, les œuvres de Nike Schröder disent son plaisir de peindre sans pinceau. En faisant pendre de longs fils de rayonne d’une toile immaculée, l’artiste allemande semble réactiver à chaque fois la liberté folle ressentie lors d’un voyage initiatique au Guatemala. Une joie qui s’exprime dans des rouges, des bleus, des jaunes éclatants et purs.

Kyungah Ham, What You See is the Unseen / Chandeliers for Five Cities SR01-01
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Kyungah Ham, What You See is the Unseen / Chandeliers for Five Cities SR01–01, 2015–2016

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Entre les fils de soie de cette immense broderie se mêlent des questions politiques (la censure, le travail, la corruption…), citées dans la légende comme si elles étaient la matière même de son oeuvre. Explication : Kyungah Ham, née en 1966 à Séoul, fait confectionner ses broderies en Corée du Nord, avec la complicité d’intermédiaires russes ou chinois.

Broderie à la main nord-coréenne, fils de soie sur coton, homme du milieu, pot-de-vin, tension, anxiété, censure, idéologie, cadre en bois • 180 × 268 cm • Courtesy Kyungah Ham et Kukje Gallery, Séoul / Photo Chunho An

Si l’on peut difficilement imaginer plus lumineux travail que les somptueuses mailles métalliques du Ghanéen El Anatsui faites de capsules et d’objets de récupération, on adore les broderies démentes, clandestines et pour tout dire dangereuses de Kyungah Ham. Car la plasticienne sud-coréenne les fait confectionner en Corée du Nord grâce à des intermédiaires russes ou chinois. Folle tentative de réunification qui relève autant de l’art conceptuel que du roman d’espionnage ! Sa très spectaculaire série de Chandeliers met ainsi en scène des lustres vacillants ou à terre – symbolisant les puissances responsables de la partition de la péninsule. Ces broderies, qui mesurent parfois plus de trois mètres de long, témoignent d’une virtuosité extraordinaire. Un talent auquel l’artiste rend hommage dans ses légendes. Exemple : Broderie artisanale nord-coréenne, fil de soie sur coton, intermédiaire, anxiété, censure, idéologie, cadre en bois, 2 000 heures / 4 personnes. L’espoir ultime de Kyungah Ham étant de montrer une « nouvelle réalité » en Corée du Nord : l’abstraction, inexistante par-delà le 38e parallèle.

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De fil en aiguille. La broderie dans l’art contemporain

Par Charlotte Vannier

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