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LA CHRONIQUE DE NICOLAS BOURRIAUD

La célébrité a-t-elle plus d’importance que le talent ?

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Publié le , mis à jour le
À l’heure des fantasmes sans fin sur le potentiel créatif putatif de l’intelligence artificielle, faut-il encore rappeler que la capacité à produire des œuvres de l’esprit n’est pas donnée à toutes les machines, ni à tout le monde ?
Harmony Korine, Zion’s Lament
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Harmony Korine, Zion’s Lament, 2023

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© Harmony Korine

Il y a deux siècles, Karl Marx décrivait la société industrielle naissante à travers l’apparition d’une nouvelle figure, celle du prolétaire : celui ou celle qui n’a plus que sa force de travail à vendre, parce qu’on ne lui demande aucun savoir spécialisé. Ce que les marxistes oublièrent par la suite, c’est que l’objectif de Marx n’était pas d’éterniser ce statut de « bras à louer » du prolétaire, mais de l’abolir. Et ce que tout le monde oublia par la suite, c’est que le philosophe allemand annonçait que ce n’était là qu’un début, et que la prolétarisation des salariés allait remonter de plus en plus haut.

Et voilà, deux siècles plus tard, les avocats, les journalistes et la plupart des « cadres » qui se voient menacés de prolétarisation par le processus industriel, dont l’intelligence artificielle constitue la nouvelle ligne de montage. L’idée que l’on pourrait remplacer la créativité par le calcul, les cerveaux d’aujourd’hui devenant les bras d’hier, s’immisce un peu partout dans l’univers culturel – et elle se voit préparée par une idéologie plus soft et plus insidieuse, une prolétarisation cool qui consiste à remplacer l’art par des objets qui lui ressemblent. Et dans le monde de l’art, la récente mode des expositions de cinéastes fait symptôme.

Une déplorable mode

Voilà ces cinéastes prolétarisés, dans le sens où ils n’ont à vendre sur le marché de l’art que leur nom.

À Los Angeles, l’auteur de The Lobster ou de Pauvres créatures, Yórgos Lánthimos, montrait ainsi 66 photos de plateaux ou de lieux de tournage, tandis que Jim Jarmusch exposait ses collages dans une autre galerie. Harmony Korine, lui, présentait des photos de film agrandies et colorisées par ses soins. Quant à l’acteur Adrien Brody, l’un de ses tableaux s’est vendu récemment plus de 350 000 € lors d’un gala à Los Angeles.

La critique a relevé les nombreux plagiats de Lánthimos, qui copie les cadrages de Robert Frank ou de Lee Friedlander sans jamais les citer. Et les collages de Jarmusch, s’ils ressemblent parfois à ceux de John Baldessari, « n’en ont pas la rigueur, ni même l’humour », lit-on dans ArtReview. « Je ne sais pas ce qu’ils signifient », avoue même leur auteur, visiblement peu préparé au métier de plasticien. De même que les vagues storyboards paresseusement accrochés aux murs par Harmony Korine, que le réalisateur semble considérer comme « une pause sur la route d’un film » – mais également comme une simple source de revenus. Car de nos jours, la célébrité se vend davantage que le talent.

Ce type d’expositions étant à l’art ce que la téléréalité est au cinéma, il est triste de constater que des cinéastes talentueux, perdus dans un monde dont ils ignorent les codes, s’y transforment en Loana ou en Kevin. Les voilà prolétarisés, dans le sens où ils n’ont à vendre sur le marché de l’art que leur nom – comme si la peinture, la photographie ou l’installation ne requéraient aucune technique ni aucun savoir.

De la culture dans les campings cet été

En France, c’est un cinéaste d’une tout autre stature, Fabien Onteniente, réalisateur de la série de films Camping, qui accède au devant de la scène : il a été nommé parrain officiel du « plan camping » lancé par la ministre de la Culture Rachida Dati. Ce plan, doté de près de 2 millions d’euros, proposera cet été des animations, des spectacles et des lectures dans 500 campings. « La culture doit aller partout où sont les Français », affirme la ministre. Reste à amener ceux-ci quelque part – par une politique culturelle – et peut-être à gommer l’idée que les œuvres de l’esprit sont comme le fameux sparadrap du capitaine Haddock : un truc dont on ne peut se débarrasser, où qu’on aille.

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