UNE ŒUVRE EN DÉTAILS

« La Mélancolie » de Cranach : un flamboyant remède pour contrer le spleen

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Un coup de blues ? Gare à la mélancolie, mère de tous les vices, nous dit Cranach ! Peintre phare de la Renaissance germanique, il a consacré à ce thème cher aux humanistes plusieurs tableaux. Parmi eux figure ce chef-d’œuvre conservé au musée Unterlinden de Colmar, où se tient jusqu’au 23 septembre l’exposition « Couleur, gloire et beauté. Peintures germaniques des collections françaises (1420–1540) ». Scrutons d’un peu plus près ce traité anti-spleen aux couleurs flamboyantes, autant inspiré de l’iconographie d’Albrecht Dürer que des préceptes de Martin Luther.
Lucas Cranach l'Ancien, La Mélancolie
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Lucas Cranach l'Ancien, La Mélancolie, 1532

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Un chef-d’œuvre mystérieux

Dans une pièce aux contours abstraits, une jeune femme ailée taille une branche en pointe. À ses pieds, un chien assoupi ne semble nullement troublé par la présence de quatre putti quelque peu turbulents… Un calme de courte durée ? À travers une large fenêtre, le paysage pittoresque se charge de nuages noirs, emportant dans leur course céleste un inquiétant cortège… Figure incontournable de la Renaissance germanique, Lucas Cranach l’Ancien (1472–1553) a consacré au thème de la mélancolie plusieurs déclinaisons, dont cette chatoyante huile sur panneau. Abondamment commenté, ce joyau des collections du musée Unterlinden de Colmar conserve néanmoins aujourd’hui une grande part de mystère…

Huile sur panneau de bois • 76,5 × 56 cm • Coll. musée Unterlinden, Colmar • Photo Christian Kempf

À gauche “La Mélancolie” de Lucas Cranach l’Ancien (1532).  À droite, “Melencolia I” d’Albrecht Dürer (1514)
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À gauche “La Mélancolie” de Lucas Cranach l’Ancien (1532). À droite, “Melencolia I” d’Albrecht Dürer (1514)

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Sous l’influence de Dürer

Lucas Cranach s’inspire ici de la célèbre gravure Melencolia I d’Albrecht Dürer, son compatriote et contemporain. Il emprunte à ce dernier plusieurs éléments, à commencer par la femme ailée, la sphère et le chien endormi. Ici s’arrête la comparaison. En associant la mélancolie au génie créatif, Dürer s’était éloigné des représentations traditionnelles (et péjoratives) de cette humeur noire. En bon luthérien, Cranach nous met quant à lui en garde. Pour cet ardent prosélyte de la religion réformée, la mélancolie, mère de tous les vices, n’amène rien de bon…

Lucas Cranach l'Ancien, La Mélancolie (détail)
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Lucas Cranach l'Ancien, La Mélancolie (détail), 1532

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Une égérie stéréotypée

Pâleur excessive, traits lissés, blondeur angélique, yeux en amande… L’aviez-vous remarqué ? Qu’elles se nomment Ève, Judith ou Lucrèce Borgia, toutes les femmes se ressemblent chez Lucas Cranach ! L’artiste est en effet l’inventeur d’un stéréotype féminin qu’il décline à l’infini dans ses tableaux – et La Mélancolie ne fait pas figure d’exception ! Là où chez Dürer la jeune femme ailée paraissait absorbée par ses pensées, chez Cranach elle toise le spectateur d’un regard vaguement malicieux. Habillée d’une somptueuse robe rouge au décolleté pigeonnant et chaussée de souliers dits en « pattes d’ours », alors en vogue, elle a tout d’une femme fatale de la Renaissance.

Huile sur panneau de bois • 76,5 × 56 cm • Coll. musée Unterlinden, Colmar • Photo Christian Kempf

Lucas Cranach l'Ancien, La Mélancolie (détail)
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Lucas Cranach l'Ancien, La Mélancolie (détail), 1532

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Une occupation bien vaine

Assise dans une grande pièce dépouillée, la jeune femme ne se soucie guère des putti qui s’agitent tout près (l’un d’eux fait carrément de la balançoire à ses côtés !) et encore moins du chien assoupi à ses pieds. Elle est trop occupée à tailler, à l’aide d’une lame tranchante, une fine baguette de bois dont les copeaux tapissent peu à peu le sol. Si la forme résolument phallique de ces objets a donné lieu à des interprétations d’ordre érotique, il faut aussi voir dans ce geste, aussi cryptique qu’absurde, le symbole du désœuvrement impliqué par la mélancolie.

Huile sur panneau de bois • 76,5 × 56 cm • Coll. musée Unterlinden, Colmar • Photo Christian Kempf

Lucas Cranach l'Ancien, La Mélancolie (détail)
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Lucas Cranach l'Ancien, La Mélancolie (détail), 1532

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Des symboles mystérieux

La peinture de Lucas Cranach l’Ancien regorge de détails dont la symbolique demeure aujourd’hui encore inexpliquée… Ici, le chien, souvent symbole de fidélité, est aussi associé à la figure de l’érudit. La sphère, comme chez Dürer, renverrait à la géométrie, tandis que le couple de perdrix symboliserait la luxure. Sur la table, le peintre a pris soin de représenter un plat de fruits ainsi qu’une élégante coupe dorée finement ouvragée – une allusion à la doctrine de Luther : pour chasser les idées noires, rien de tel qu’un estomac bien rempli !

Huile sur panneau de bois • 76,5 × 56 cm • Coll. musée Unterlinden, Colmar • Photo Christian Kempf

Lucas Cranach l'Ancien, La Mélancolie (détail)
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Lucas Cranach l'Ancien, La Mélancolie (détail), 1532

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Chérubins en délire

Ce qui différencie Cranach de son contemporain Dürer ? Son goût pour les couleurs chatoyantes et les détails insolites ! En témoigne ici la présence d’un chérubin juché sur une corde fixée à un point invisible. Se balance-t-il à l’intérieur ou à l’extérieur de la pièce ? Le doute est permis. Visiblement amusé, il lance un regard fripon à ses trois compères restés en bas, figés par le peintre dans une attitude laissant poindre une certaine jalousie. Absorbés par leurs jeux, les coquins ne semblent pas remarquer la menace qui gronde dans le ciel…

Huile sur panneau de bois • 76,5 × 56 cm • Coll. musée Unterlinden, Colmar • Photo Christian Kempf

Lucas Cranach l'Ancien, La Mélancolie (détail)
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Lucas Cranach l'Ancien, La Mélancolie (détail), 1532

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Un paysage merveilleux et tourmenté

Au second plan, une fenêtre démesurément grande s’ouvre sur un spectacle des plus inquiétants : un paysage merveilleux et paisible, bientôt englouti par un gros nuage noir comme l’ébène. Celui-ci entraîne dans son sillage un effrayant cortège (composé de sorcières, d’animaux menaçants et d’un dragon) mené par un chevalier de l’Apocalypse particulièrement déterminé… Un funeste sabbat qui rappelle, là encore, la pensée luthérienne : « Toutes les tristesses, épidémies et mélancolies viennent de Satan. » Autrement dit : se complaire dans sa bile, c’est s’offrir un aller simple pour l’Enfer !

Huile sur panneau de bois • 76,5 × 56 cm • Coll. musée Unterlinden, Colmar • Photo Christian Kempf

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Couleur, gloire et beauté. Peintures germaniques des collections françaises (1420-1540)

Du 4 mai 2024 au 23 septembre 2024

www.musee-unterlinden.com

Retrouvez dans l’Encyclo : Albrecht Dürer Lucas Cranach

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