Décryptage

Détails cocasses, couleurs pop… 10 raisons d’adorer la peinture germanique

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Austère et ennuyeuse, la peinture germanique du Moyen Âge et de la Renaissance ? Au contraire ! Présentées en même temps au musées des beaux-arts de Dijon, à celui de Besançon et au musée Unterlinden de Colmar, trois expositions complémentaires mettent en lumière cette peinture étonnante, peu montrée en France. Détails amusants, couleurs chatoyantes, visages expressifs, bestiaire fabuleux… Voici 10 (très bonnes) raisons d’aller la découvrir d’urgence.

En raison d’inimitiés historiques et d’une préférence pour l’Italie, les musées français ont longtemps négligé les peintures germaniques, dont beaucoup ont pris la poussière dans des églises durant des lustres sans être vues ni restaurées. Afin d’y remédier, l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) lançait en 2014 un programme de recherche pour cataloguer toutes les peintures germaniques présentes dans les collections françaises – soit les œuvres peintes dans tous les territoires germanophones du Saint-Empire romain germanique, de l’Alsace à l’ouest de la République tchèque, entre 1370 et 1550.

Sur les 500 œuvres recensées, près de 200, dont beaucoup ont été restaurées pour l’occasion (restituant ainsi leurs détails savoureux et leurs couleurs éclatantes), sont présentées dans les trois expositions de Dijon, Colmar et Besançon. Qu’elles soient de la main d’artistes méconnus ou célèbres comme Albrecht Dürer (1471–1528), Lucas Cranach l’Ancien (1472–1553) ou Martin Schongauer (1450–1491), ces œuvres, bien que souvent religieuses, n’ont rien de sévère ni d’ennuyeux. Matières précieuses, visages expressifs, détails amusants, animaux fabuleux… Voici les dix ingrédients d’une recette qui fait merveille !

1. De l’or à foison

Maître de la Passion de Darmstadt, Sainte Dorothée et sainte Catherine
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Maître de la Passion de Darmstadt, Sainte Dorothée et sainte Catherine, vers 1460

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« Maîtres et Merveilles » au musée des Beaux-Arts de Dijon

Peinture sur bois (sapin) • Coll. musée des Beaux-Arts, Dijon • © Musée des Beaux-Arts de Dijon / François Jay

De l’or, de l’or, toujours plus d’or ! À la demande de commanditaires fortunés, les artistes ne lésinent pas sur cette matière précieuse, dont ils ornent les fonds des scènes peintes et les auréoles des saints. Les fonds sont même souvent sculptés en relief avant d’être recouverts de feuilles d’or, tandis que des brocarts en étain sont appliqués sur certaines robes peintes pour un effet illusionniste. Les œuvres sont pensées pour étinceler et se mouvoir mystérieusement à la lueur des bougies – un effet magique et mystique que le musée des beaux-arts de Dijon a eu l’excellente idée de reconstituer pour l’une des œuvres de son exposition.

2. Des couleurs chatoyantes

Wilhelm Steter, Saint Jean buvant la coupe de poison
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Wilhelm Steter, Saint Jean buvant la coupe de poison, 1519

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« Couleur, Gloire et Beauté » au musée Unterlinden, Colmar

Peinture à huile sur bois (tilleul) • Coll. musée Unterlinden, Colmar • © Christian Kempf

Rouge, vert, rose, jaune, bleu… Les artistes multiplient les couleurs chatoyantes grâce à divers pigments broyés issus d’insectes, de pierres ou de matières végétales, comme du rouge de cochenille, ou du bleu d’azurite. Très coûteux à réaliser, les retables sont de véritables coffres au trésor dont l’intérieur caché est toujours plus riche que les volets extérieurs. De précieux objets de dévotion que l’on ouvre seulement les jours de fête, le temps d’un bref moment de contemplation !

3. Des personnages expressifs

Lac de Constance (?), Le Martyre d’un saint
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Lac de Constance (?), Le Martyre d’un saint, vers 1500

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« Couleur, Gloire et Beauté » au musée Unterlinden, Colmar

peinture à l’huile sur bois (épicéa) • Coll. musée Unterlinden, Colmar • © Le Réverbère / Mulhouse

Afin d’impliquer au maximum le fidèle, et l’aider à se projeter émotionnellement dans la scène, les peintres optent pour une narration attrayante et détaillée, et des visages d’une expressivité sidérante. Tristes, renfrognés, compatissants, cruels, en colère, curieux, blasés… Pour chacun des personnages, souvent nombreux et tous différents, les artistes soignent les mouvements des sourcils, les dents, les langues tirées, les yeux globuleux ou plissés, les ondulations des rides du visage pour un résultat savoureux.

4. Des chorégraphies endiablées

Atelier du Maître d’Attel (Sigmund Gleismüller ?), La Flagellation
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Atelier du Maître d’Attel (Sigmund Gleismüller ?), La Flagellation, Vers 1490

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« Maîtres et Merveilles » au musée des Beaux-Arts de Dijon

Peinture sur bois • Coll. Musée Grobet-Labadié, Marseille • © Ville de Marseille, Dist. RMN-Grand Palais presse / David Giancatarina

Le langage corporel est tout aussi soigné. Certains personnages se bouchent les oreilles ou le nez, empoignent leur victime par les cheveux, tiennent un outil entre leurs dents… Chacun est saisi en plein mouvement, dans une posture marquée, si bien que les scènes de flagellation se transforment en chorégraphies endiablées ! Les bourreaux tenant des verges ou des pierres semblent ainsi danser autour de leurs suppliciés – comme par exemple, dans l’exposition de Dijon, avec une flagellation attribuée à l’atelier du maître d’Attel (vers 1490) [ill. ci-dessus], et une lapidation de saint Étienne par le maître d’Uttenheim (vers 1465–1470). Dans cette dernière, l’un des bourreaux, en équilibre sur une jambe, prend son élan au premier plan, renversant sa tête enturbannée de bleu et son bras droit vers le spectateur : la pierre qu’il tient et s’apprête à lancer est ainsi tendue vers nous, dans un effet « 3D » très réussi !

5. Un fourmillement de détails amusants

Gabriel Mäleskircher, Saint Guy guérit un possédé
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Gabriel Mäleskircher, Saint Guy guérit un possédé, 1476

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« Maîtres et Merveilles » au musée des Beaux-Arts de Dijon

Peinture sur bois • Coll. musée Unterlinden, Colmar • Photo Le Réverbère / Mulhouse

Toujours dans le même but, les artistes sèment leurs compositions de détails amusants ou familiers, si bien que même les scènes violentes ont quelque chose de ludique et d’attrayant. Ainsi, les artistes s’amusent à rendre laids et grotesques les bourreaux qui s’acharnent sur le Christ et les saints, en les affublant de poils hirsutes, de verrues et de pansements. Prêtée par le musée Calvet d’Avignon, une crucifixion peinte vers 1460 en Suisse se transforme même en atelier de menuiserie, avec tous les outils nécessaires déballés au premier plan. Le spectateur peut aussi tomber nez à nez, chez Cranach l’Ancien, avec un putto faisant de la balançoire ou, dans une peinture de Gabriel Mäleskircher (1476), avec un petit démon noir et maigrelet, sautant comme une grenouille hors de la bouche d’un possédé [ill. ci-dessus] !

6. Un bestiaire fabuleux

Albrecht Dürer, Chauve-souris
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Albrecht Dürer, Chauve-souris, 1522

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« Made in Germany » au musée des Beaux-Arts et d’archéologie de Besançon

aquarelle sur papier • 13,4×20,3 cm • Coll. Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie, Besancon • © Bridgeman Images

Un lion souriant, un sanglier espiègle, un agneau adorable, des chiens grognons aux expressions improbables, des chevaux aux longs cils dignes d’un Disney, des cygnes aux yeux ronds, des dragons, des serpents, des insectes, des escargots, et même trois poulets rôtis ressuscités : une foule d’animaux amusants, attachants ou effrayants, habite les scènes religieuses des maîtres germaniques. S’y ajoute également, à Besançon, un superbe dessin de chauve-souris d’Albrecht Dürer  [ill. ci-dessus] qui témoigne de l’intérêt naturaliste porté à la faune par ces artistes. L’apothéose reste les monstres hybrides et délirants du Retable d’Issenheim de Matthias Grünewald (1512–1516), chef-d’œuvre absolu du musée Unterlinden de Colmar : des créatures hallucinatoires qui évoquent celles de Jérôme Bosch, tout en préfigurant la BD et l’illustration de fantasy modernes !

7. Un pinceau ultra-minutieux

Martin Schongauer, Volets du Retable d’Orlier : Annonciation
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Martin Schongauer, Volets du Retable d’Orlier : Annonciation, 1475–1480

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« Couleur, gloire et beauté » au musée Unterlinden, Colmar

Peinture à l’huile sur bois (tilleul) • Coll. musée Unterlinden, Colmar • Photo Christian Kempf

Avec une extrême finesse, les artistes détaillent un à un les cheveux et les poils de barbe de leurs personnages, qu’il s’agisse d’extraordinaires têtes d’hommes sur fond noir peintes par un anonyme, de la Vierge et de saint Antoine sur le superbe Retable d’Orlier de Martin Schongauer (vers 1475–1480) [ill. ci-contre] au musée Unterlinden, ou encore des énigmatiques figures féminines des Cranach, auxquels une salle entière est consacrée à Besançon. Semblables à des fils d’or, les cheveux de ces dernières ressortent sur fond sombre, comme les plis des fins voiles transparents qu’elles tiennent du bout des doigts pour accentuer l’érotisme de leurs corps nus. Sont fignolés avec une même minutie les ailes à plumes de paon de l’ange Gabriel et les pistils des lys du Retable d’Orlier, tout comme les larmes cristallines d’une Vierge de la douleur (entourage de Hans Pleydenwurff et Michael Wolgemut, vers 1485) prêtée à Dijon par le musée Jacquemart-André – de véritables trompe-l’œil qui semblent réellement couler sur la surface peinte…

8. Un éblouissant défilé de mode

Lucas Cranach l’Ancien et atelier, Portrait de Marie ou Marguerite de Saxe
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Lucas Cranach l’Ancien et atelier, Portrait de Marie ou Marguerite de Saxe, 1534

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« Made in Germany » au musée des Beaux-Arts et d’archéologie de Besançon

Coll. musée des Beaux-Arts, Lyon • Photo Alain Basset

Ces peintures de dévotion grouillent de fashion victims : là, un chevalier chaussé de bottes roses ; plus loin, un jeune noble portant de longues chaussures pointues et effilées (des poulaines), surélevées sur des patins à deux dents pour les protéger de la boue. Vêtus de tuniques et de collants flashy, les bourreaux portent des costumes très colorés, parfois même ornés de rayures multicolores – un style festif qui contraste avec la violence de leurs actes. Sur les tenues de l’empereur Auguste et de la sibylle de Tibur, le peintre Konrad Witz (1410–1445) fignole des perles et pierreries illusionnistes. Même raffinement côté portraits, lorsque Cranach l’Ancien peint une princesse de Saxe dans une robe de brocart d’or à doublure noires et manches à crevés, complétée par une coiffe ornée de perles.

9. Un herbier raffiné

Dirk Bouts, L’Ascension des élus, dit aussi Le Paradis
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Dirk Bouts, L’Ascension des élus, dit aussi Le Paradis, vers 1450 ou 1468

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huile sur bois • 115 × 69,5 cm • Coll. Palais des Beaux-Arts, Lille • © Bridgeman Images

Comme chez le peintre italien Sandro Botticelli, de petites plantes finement détaillées poussent souvent aux pieds des personnages. Brins d’herbe, fleurs de muguet, petites fraises, lys… : tout un herbier délicat aux significations symboliques précises se déploie, aussi bien dans les scènes calmes que dans les tableaux agités dépeignant l’arrestation du Christ ou un combat contre un dragon. Dans l’une des scènes de la vie de saint Étienne par le maître d’Uttenheim, la végétation stylisée et soignée se rapproche quant à elle des jungles du Douanier Rousseau, peintes cinq siècles plus tard !

10. Des énigmes à déchiffrer

Lucas Cranach l’Ancien, La Mélancolie
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Lucas Cranach l’Ancien, La Mélancolie, 1532

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« Made in Germany » au musée des Beaux-Arts et d’archéologie de Besançon

Peinture à l’huile sur bois • Coll. Musée Unterlinden, Colmar • Photo Christian Kempf

Aujourd’hui, certaines de ces œuvres sont de véritables énigmes à décrypter. À l’image d’une étrange tête d’enfant à longue barbe d’Albrecht Dürer, exposée à Besançon, et de La Mélancolie de Lucas Cranach l’Ancien (1532) [ill. ci-contre], elle aussi présentée au musée de Besançon à deux pas de Melencolia de Dürer (1514), célèbre gravure dont elle est inspirée. Un tableau dont on pourrait passer des heures à déchiffrer les détails étranges, semés par l’artiste comme les indices d’un rébus fascinant !

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Maîtres et merveilles. Peintures germaniques des collections françaises (1370-1530)

Du 4 mai 2024 au 23 septembre 2024

musees.dijon.fr

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Couleur, gloire et beauté. Peintures germaniques des collections françaises (1420-1540)

Du 4 mai 2024 au 23 septembre 2024

www.musee-unterlinden.com

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Made in Germany. Peintures germaniques des collections françaises (1500-1550)

Du 4 mai 2024 au 23 septembre 2024

www.mbaa.besancon.fr

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