Andrew Bracey, Aphantasia (Raft of Medusa), 2019
Peinture digitale • © Andrew Bracey
Imaginez créer sans jamais « voir » d’images dans votre esprit… C’est ce qui arrive aux personnes atteintes d’aphantasie ! Ce terme forgé en 2015 par le neurologue britannique Adam Zeman – à partir de la racine grecque phantasia (apparition) – désigne l’incapacité totale, ou partielle, à générer des images ou représentations mentales dans son esprit.
Un petit exemple très simple : si vous pensez à votre famille, à vos amis ou votre partenaire, leurs traits surgissent dans votre tête… Pas chez les personnes concernées par l’aphantasie ! Elles ne « voient » rien, là où la plupart d’entre nous peuvent imaginer des scènes très détaillées.
N’allez toutefois pas conclure que rien ne se passe dans le cerveau des aphantasiques. Paolo Bartolomeo, neurologue et directeur de recherche à l’Inserm au sein de l’Institut du cerveau, précise : « Les aphantasiques sont incapables de se représenter mentalement à quoi ressemble une personne qui leur est familière, mais cela ne les empêchera pas de décrire leurs caractéristiques physiques : ces informations ont été stockées, d’une manière ou d’une autre. » Précisons qu’à l’autre extrémité du spectre, on trouve les individus hyperphantasiques, qui peuvent produire des images mentales aussi précises que des illustrations dans un livre.
Contrairement à ce qu’on pourrait en déduire, l’aphantasie ne prive pas de la capacité à créer de l’art. « Nous pensons, poursuit Paolo Bartolomeo après études, que les personnes aphantasiques présentent un léger défaut de ce qu’on appelle la conscience phénoménale. Cela signifie qu’ils ont accès aux informations sur les formes, couleurs, configurations spatiales, mais que ces informations visuelles ne se traduisent pas, dans l’expérience consciente, par une image mentale de type visuel. Nous pensons que cette particularité est compensée par d’autres stratégies cognitives – comme des listes mentales de caractéristiques visuelles – qui permettent aux aphantasiques de se souvenir, malgré tout, de ce qu’ils ont vu. »
Kirsten Baron, Unfinished Business (I Had a Bad Day), 2011
Huile sur toile • 75 × 75 cm • © Kirsten Baron
Des artistes se sont emparés de leur singularité et prouvent, œuvres à l’appui, que l’imagination ne passe pas forcément par une vision intérieure. C’est ce qui a traversé Ed Catmull, ex-président de Pixar, lequel a supervisé la création et les effets spéciaux de films comme Toy Story sans jamais visualiser mentalement les scènes ou personnages ; même aveu de Glen Keane, animateur de La Petite sirène chez Disney.
Beaucoup de ces créateurs expliquent travailler à partir de modèles, de références ou construire progressivement, par observation ou sensations « haptiques » (liées au toucher et à la perception de l’espace). Dans un article du Monde du 13 mai 2024, Susan Baquie, plasticienne aux collages et peintures nébuleux, témoigne : « C’est une représentation figurative qui émerge, née de l’action de fabriquer. »
Si vous souhaitez découvrir des productions du genre, consultez le site de l’Université de Glasgow dédié à ce sujet et qui archive une exposition organisée en 2019 par l’artiste Susan Aldworth, en collaboration avec le professeur Adam Zeman et le Dr Matthew MacKisack de l’école de médecine de l’Université d’Exeter, et la professeure Fiona Macpherson de l’Université de Glasgow. Vous pouvez aussi veiller l’actualité de collectifs rassemblant des artistes « sans image mentale » qui se sont fédérés autour du monde, tels l’Aphantasia Network ou l’Aphantasia Club, lesquels exposent des œuvres de créateurs du monde entier. Attention les yeux !
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