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Victor Dubreuil, Monnaie à brûler, 1893
huile sur toile • 61 x 81,3 cm • Coll. Banque de Nouvelle-Angleterre / © Bridgeman Images
L’affaire de la Banane de Maurizio Cattelan, un simple fruit scotché au mur vendu 120 000 $ en 2019 lors de la foire Art Basel Miami, version contemporaine et « réseau-socialisée » des vanités anciennes, nous interrogeait encore récemment : peut-on lire le rapport d’une société à l’argent à travers ses œuvres d’art ? Pas si sûr, tant le message est souvent délibérément moral, nous rappellent avec sagacité plusieurs publications sur le sujet. « La peinture est avant tout représentation, pas forcément figuration de pratiques existantes ; ce qui est mis en image, c’est d’abord un discours sur l’argent », précise d’emblée Philippe Hamon, professeur d’histoire moderne à l’université Rennes 2 et auteur de l’Or des peintres – L’image de l’argent du XVe au XVIIe siècle. La majeure partie des peintures anciennes illustrant le thème de l’argent ne s’attache, bien souvent, qu’à la monnaie métallique, sonnante et trébuchante (le nom vient de la petite balance de précision, le trébuchet, servant à peser l’or), traitée tel un signe iconique.
Titien, Le Christ au denier, vers 1516–1517
Ce sujet classique est à l’origine de l’expression « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Telle était la réponse de Jésus au piège tendu par le pharisien lui demandant s’il fallait payer, ou non, l’impôt aux Romains.
huile sur toile • 75 × 56 cm • Coll. Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde / © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / image BPK
Logique, somme toute, si l’on s’en tient au vocabulaire des économistes qui ne parlent jamais d’argent mais plutôt de monnaie, entendue tantôt comme moyen de paiement, intermédiaire des échanges, unité de compte, réserve de valeur… Cette dernière est le sujet du célébrissime Prêteur et sa femme (1514) du Flamand Quentin Metsys, conservé au musée du Louvre, tableau qui a servi de base à des reprises satiriques et savoureuses signées de l’un de ses élèves, Marinus van Reymerswaele, où le calme et la concentration du couple – la femme de Metsys se détourne toutefois de sa lecture d’un livre saint pour regarder l’or – font place à la laideur cupide. C’est bien la portée symbolique et la polysémie des images liées à l’argent qui sont exploitées par les artistes. Philippe Hamon insiste en soulignant que le grand pays du commerce, de la finance et de la banque que furent les Provinces-Unies au XVIIe siècle, où les peintres excellaient en matière de naturalisme, n’a laissé aucune représentation picturale de ce type d’échanges. Jamais n’est figuré le passage de l’argent de la main à la main, et la monnaie fiduciaire y fait aussi figure de grande absente.
À de rares exceptions près, il faut attendre la fin du XIXe siècle aux États-Unis pour que le dollar, émis largement pour financer la guerre de Sécession, inonde à son tour la peinture et donne naissance à un nouveau genre. Auteure de l’Argent dans la peinture, Nadeije Laneyrie-Dagen en attribue l’invention à William M. Harnett, en 1877, peintre de virtuoses représentations de billets qui lui ont valu accusation de tromperie. Un peu plus tard, Victor Dubreuil, ex-employé de banque français devenu peintre aux États-Unis où il a fui pour escroquerie, livre quant à lui plusieurs magistrales « peintures d’argent ». Mais attention : Dubreuil, en contempteur du capitalisme, y met en scène de la monnaie à brûler, avec ces tonneaux emplis des petites coupures qui ne valent plus rien depuis que la parité sur l’or a été instaurée. D’autres adversaires de la finance et du capitalisme s’en donneront à cœur joie en caricaturant à tout-va l’homme d’affaires, bien riche et forcément bien gras…
Marinus van Reymerswaele (atelier), Le Collecteur d’impôts et son assistant ou le Contrôleur et le collecteur d’impôts, vers 1540
Une version satyrique et haute en couleur, aux mimiques bizarres, du célèbre portrait du Louvre représentant un collecteur d’impôts et réalisé par Metsys, qui fut le maître de notre peintre.
huile sur bois • 92 × 74,6 cm • Coll. The National Gallery, Londres / © RMN-Grand Palais / National Gallery Photographic Department
Pendant des siècles, la représentation de l’argent dans les arts a bel et bien été pieds et poings liés avec cette image négative née de l’opprobre catholique. Marqueur de condition sociale, l’argent peut pourvoir des qualités telles que la générosité, qui commence par l’adoration des Rois mages couvrant Jésus d’or et de présents – que l’Enfant ne refuse pas –, et la charité, vertu théologale. Il est surtout la manifestation de vices, à commencer par l’avarice, péché capital figuré en général par une vieille femme à la carne desséchée (chez Dürer notamment), ou la vénalité, dont la courtisane est parfois excusée, à l’image de la belle Laïs de Corinthe qui s’offrait gratuitement aux plus pauvres (dont le très négligé philosophe Diogène) quand elle exigeait des plus riches des sommes colossales.
Hans Holbein le Jeune, Laïs de Corinthe, 1526
Les courtisanes et prostituées seraient-elles les seules à être exonérées du péché de cupidité ? L’hypothèse vaut, entre autres exemples, pour ce somptueux portrait.
détrempe sur bois • 35,6 × 26,7 cm • Coll. & © Kunstmuseum, Bâle
Vient ensuite l’idolâtrie mise en scène avec le Veau d’or, thème décliné pour dénoncer le culte de l’argent y compris dans une version contemporaine ultraréaliste et formolisée par Damien Hirst. Pour Nadeije Laneyrie-Dagen, il ne fait aucun doute que ce rapport vicié à l’argent trouve son origine dans la trahison du Christ monnayée par Judas contre un salaire de trente deniers. Quelques pièces seulement pour vendre Jésus aux Romains, que l’apôtre tentera de rendre après son forfait. Trop tard : plusieurs versions décrivent sa perte, pourrissant de l’intérieur, ce qui donna naissance à une iconographie d’entrailles puantes. Cette tradition a largement alimenté « le fantasme de la cupidité des Juifs », poursuit Nadeije Laneyrie-Dagen, véhiculant pour des siècles une image stigmatisante : Judas, toujours une bourse dans la main, roux et au nez crochu. Les signes infamants désignant les Juifs seront la rouelle, petite pièce d’étoffe découpée en anneau symbolisant les trente deniers, mais aussi la gousse d’ail comme allusion à la prétendue puanteur liée aux viscères putrides de Judas. Ce répertoire iconographique antisémite perdurera longtemps dans la peinture, sans émouvoir quiconque. Les Juifs avaient ainsi leur place en enfer aux côtés des voleurs et des faux-monnayeurs, des chrétiens cupides et des avaricieux.
Anonyme (Portugal), L’Enfer, vers 1510-1520
Anonyme (Portugal)
L’iconographie religieuse ancienne regorge d’images diaboliques où gens d’argent, Judas, chrétiens cupides et Juifs – pour lesquels aucune rédemption n’est possible – sont soumis aux plus atroces tortures.
huile sur bois • 119 x 217,5 cm • Coll. Museu Nacional de Arte Antiga, Lisbonne / © akg-images
« Nul ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent », assène Luc dans les Évangiles. Et Matthieu d’insister : « Oui je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des Cieux. » Matthieu incarne pourtant la possibilité d’une rédemption : il abandonne son métier de publicain, c’est-à-dire de collecteur d’impôts pour les Romains, pour se dédier à l’œuvre de Jésus, signe que même « les plus englués dans l’argent peuvent être sauvés », note Philippe Hamon.
De fait, si l’Église entretient un discours si dur, voire violent, avec l’argent, comment va-t-elle résoudre le paradoxe de sa propre richesse – question qui sera l’un des éléments déclencheurs de la Réforme ? Tout simplement en affirmant qu’elle n’est que le médiateur de l’argent. Même certains saints qui donnent tout, et veulent surtout en faire une doctrine, finissent par devenir gênants. Canonisé en 1228, deux ans après sa mort, François est l’incarnation du renoncement. Mais la règle de son ordre mendiant sera rapidement assouplie, les franciscains étant dispensés de suivre le testament de leur fondateur. En 1323, le pape Jean XXII finit par déclarer hérétique, par la bulle Cum inter nonnullos, l’affirmation que Jésus et les apôtres n’auraient rien possédé du tout. Le modèle doit rester exceptionnel. « La pauvreté était une magnifique utopie qui ne s’accordait déjà plus à l’esprit de l’époque, écrit Nadeije Laneyrie-Dagen.
Ferdinand Bol, Les Régentes de la léproserie d’Amsterdam, vers 1668–1671
Ce portrait de groupe protestant montre d’austères régentes manipulant de l’argent avec une certaine fierté. Mais elles le font pour les bonnes œuvres et sans jamais montrer la pauvreté.
huile sur toile • 170 × 208 cm • Coll. & © Rijksmuseum, Amsterdam
Le développement économique rendait nécessaire l’élaboration d’une morale propre aux entrepreneurs, […] et le dénuement ne pouvait convenir à une Église qui, se considérant comme un pouvoir temporel, avait besoin de ressources. La justification du catholicisme à la possession de biens fut le don, particulièrement sous la forme de l’aumône. » Aumône qui sera rarement le sujet de tableaux, y compris chez les protestants où elle relève d’une prise en charge encadrée par la communauté. Les pauvres ne sont pas montrés, c’est la bienfaisance qui est glorifiée.
Cette histoire de l’argent dans la tradition picturale ne saurait être complète sans la citation de quelques figures mythologiques, telle Danaé fécondée par la pluie d’or de Zeus. Ainsi également du mythique roi Crésus (VIe siècle avant J.-C.), riche de l’or de Lydie qui coule dans la rivière Pactole depuis le mont Tmolos… Crésus, si prospère qu’il s’en croyait heureux, avant de croiser la route du philosophe Solon, qui se refuse, comme le rapporte Hérodote, à le considérer comme l’homme le plus comblé du monde à la vue de ses trésors. « Il faut donc en convenir, seigneur, l’homme n’est que vicissitude. Vous avez certainement des richesses considérables, et vous régnez sur un peuple nombreux ; mais je ne puis répondre à votre question que je ne sache si vous avez fini vos jours dans la prospérité ; car l’homme comblé de richesses n’est pas plus heureux que celui qui n’a que le simple nécessaire, à moins que la fortune ne l’accompagne et que, jouissant de toutes sortes de biens, il ne termine heureusement sa carrière. Rien de plus commun que le malheur dans l’opulence, et le bonheur dans la médiocrité. Un homme puissamment riche, mais malheureux, n’a que deux avantages sur celui qui a du bonheur ; mais celui-ci en a un grand nombre sur le riche malheureux. ».
Gerard van Honthorst, Solon devant Crésus, 1624
Voilà notre mythique Crésus revu et corrigé à la sauce caravagesque. Malgré les mines rougeaudes, le message moral du philosophe et poète Solon à l’adresse du roi est le même : l’argent ne fait pas le bonheur.
huile sur toile • 168 x 210 cm • Coll. Kunsthalle, Hambourg / © akgimages
N’est-ce pas là une morale que les catholiques auront reprise à leur compte ? L’argent ne fait pas le bonheur, semblent aujourd’hui clamer les artistes, qui aiment montrer qu’ils s’en désintéressent royalement. Grand provocateur devant l’Éternel, Piero Manzoni vendait sa Merde d’artiste en boîte de conserve et à prix d’or en 1961. Cinquante ans plus tard, Hans-Peter Feldmann dresse une installation au Guggenheim de New York en épinglant les 100 000 dollars qu’il a reçus du prix Hugo Boss. Rares sont ceux qui osent clamer leur amour du billet vert (couleur du démon). Parmi eux, Salvador Dalí, qu’André Breton surnommait Avida Dollars, et Andy Warhol, qui avoua sa fascination pour le dollar comme symbole du rêve américain.
L’un d’entre eux pourrait toutefois personnifier ce goût pour l’argent : Jeff Koons, qui ne l’utilise pourtant jamais dans ses œuvres. Nadeije Laneyrie-Dagen note avec malice qu’« à l’inverse naguère de Warhol, Koons ne montre pas l’argent […], il préfère exhiber de quoi il est capable, à quel degré de perfection et à quelle monumentalité il permet de parvenir. » En cela, il est l’« incarnation assumée d’un capitalisme toujours triomphant, de façon si explicite que l’argent n’a pas à y apparaître ». Nous étions prévenus : les images, quel que soit leur réalisme, ne disent pas toujours la vérité.
L’Or des peintres – L’image de l’argent du XVe au XVIIe siècle
Par Philippe Hamon
Éd. Presses universitaires de Rennes • 424 p. • 24 €
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Des tonneaux pleins de billets qui n’ont plus de valeur et qui sont donc condamnés à être brûlés… Le peintre anarchiste Victor Dubreuil trouve là le moyen d’exprimer, sans violence apparente, toute sa détestation du capitalisme.