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Art contemporain

L’artiste sourd Joseph Grigely inspire au Shed de Maromme des visites guidées sans parole et gratuites

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Publié le , mis à jour le
Afin d’exposer et d’expliquer correctement le travail de l’artiste sourd militant Joseph Grigely, le centre d’art contemporain Le Shed, près de Rouen, a eu une riche idée : proposer des visites visuelles de l’exposition, sans parole ni langue des signes. Reportage.
Julie Faitot expliquant l’exposition “Parlez-vous la langue des signes ? Conversations avec Joseph Grigely”
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Julie Faitot expliquant l’exposition “Parlez-vous la langue des signes ? Conversations avec Joseph Grigely”, 2025

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© Shed

C’est une première. Jamais une commissaire d’exposition ne nous avait fait de visite sans parole, juste avec ses gestes, son corps, ses mimiques. Sans parole, ou presque puisque Julie Faitot, directrice du Shed de Maromme (Seine-Maritime), tient tout de même à introduire par quelques mots le travail de Joseph Grigely (né en 1956), devenu sourd à la suite d’un accident à l’âge de 10 ans. Représenté par la galerie Air de Paris, il a développé depuis une pratique artistique autour de ce handicap, picturale autant que sculpturale.

Au centre de ses réflexions, la conversation et ses différents possibles, dès lors que la voix n’est plus en jeu : sur les murs du Shed, on observe ses collectes de petits papiers et Post-it sur lesquels il écrit pour échanger avec les autres, comme autant de bribes d’un discours qui prend la forme de petites phrases, de mots rapides, de dessins, de listes et de ratures (Untitled Conversation, 1996). Ces « outils supplémentaires pour arriver à communiquer » lui sont nécessaires depuis son accident, nous dit Julie Faitot, et racontent l’inscription singulière de l’artiste dans un monde qui ne lui est pas adapté. Au sol, un globe de verre vide évoque une bulle de bande dessinée sans mot (Collapsed Speech Bubbles, 2003).

Joseph Grigely, Untitled Conversation,
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Joseph Grigely, Untitled Conversation, , 1996

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© Shed

Attentif, Joseph Grigely regarde les mains des gens qui l’entourent, et les photographie lorsqu’elles sont en train d’écrire ; ces petites images modestes, regroupées sous le titre Portraits (1996–1997), racontent un autre visage de leurs propriétaires, une façon d’être et de communiquer, encore. Fasciné par les musiciens, l’artiste agrandit des photographies de concerts qu’il trouve dans des journaux, et rend ses images à leur silence (Songs without Words, 2012). Seuls demeurent l’expressivité des mimiques, les gestes suspendus, l’intensité des regards, partitions visuelles de moments sans le son.

Une médiation conçue avec des personnes sourdes et malentendantes

Hanté de fragilités, ce travail a donc inspiré au Shed l’envie de travailler sa médiation de façon singulière. C’est pourquoi la directrice des lieux, une fois sa courte introduction terminée, nous entraîne dans une visite gestuelle hors norme, sans aucun mot prononcé à voix haute. Elle ne s’exprime pas non plus en langue des signes, dont le vocabulaire est réservé à ceux qui en font l’apprentissage (soit un peu plus de 100 000 personnes en France), car l’ambition n’est pas de réserver l’explication de l’exposition à un nombre réduit de visiteurs, mais au contraire de l’ouvrir au plus vaste public possible.

Vue de l’exposition « Parlez-vous la langue des signes ? Conversations avec Joseph Grigely »
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Vue de l’exposition « Parlez-vous la langue des signes ? Conversations avec Joseph Grigely », 2025

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© Shed

Un grand mur a été couvert des portraits de chacune des personnes investies dans le projet ; chaque silhouette dessine son nom-signe, un ensemble de gestes qui la désignent.

Pour concevoir cette médiation adaptée, la directrice du Shed et sa collègue Sonja Beaudouin, médiatrice, ont fait appel à un groupe de personnes sourdes et malentendantes de l’Institut départemental de l’enfance, de la famille et du handicap pour l’insertion (IDEFHI) de Canteleu, qui avait déjà l’habitude de venir visiter le centre d’art. Celui-ci a été invité à co-concevoir avec les deux commissaires l’exposition, et à s’investir pleinement dans le choix des œuvres et la rédaction des cartels.

Le centre d’art a également sollicité l’artiste et homme de théâtre Levent Beskardès (né en 1949), inventeur des « visites gestuelles » (un coutumier du MAC VAL), venu sur place leur proposer une formation. Né dans une famille qui ne parlait pas la langue des signes, l’homme a dû inventer un langage pour se faire comprendre, et a multiplié depuis les années 1980 les mises en scène de spectacles de mime et de théâtre visuel.

Envisager d’autres rapports à l’art

Ces visites, nous confie Julie Faitot à la fin du parcours, « obligent à accepter une part d’incompréhension » – de fait, on a parfois été complètement dérouté par ses gestes, perdant le fil que l’on pensait pourtant tenir. Mais on le comprend alors, il y a une certaine beauté à ne pas tout comprendre, à quitter le piédestal d’un adulte sans handicap qui a les codes de la création contemporaine, et entrevoir d’autres expériences de l’art.

Julie Faitot devant une oeuvre de l’exposition « Parlez-vous la langue des signes ? Conversations avec Joseph Grigely »
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Julie Faitot devant une oeuvre de l’exposition « Parlez-vous la langue des signes ? Conversations avec Joseph Grigely », 2025

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© Shed

Car la question que pose aussi ce dispositif de médiation concerne son public : qui vient dans un centre d’art ? Uniquement des amateurs éclairés, valides, privilégiés, ou aussi des scolaires, des groupes accompagnés par des structures du champ médical et social, des associations ? Toutes ces personnes, il s’agit de les prendre en compte, nous dit la directrice, de « considérer le centre d’art comme un lieu ouvert », qui les accueille de façon adaptée.

Inclure tous les publics

Ainsi, le texte de chaque cartel est écrit en français facile à lire et à comprendre, dit FALC, et enregistré pour les personnes malvoyantes. Un petit coin salon permet aux visiteurs de discuter après la visite, de ne pas être laissé seul avec leurs doutes et incompréhensions. Les enfants, aussi, sont les bienvenus, et la fabrication de l’exposition s’est ouverte à la participation, puisque plusieurs œuvres ont été co-conçues avec des étudiants de l’École supérieure d’art et design Le Havre-Rouen (Esadhar). À l’entrée, un grand mur a été couvert des portraits de chacune des personnes investies dans le projet ; chaque silhouette dessine son nom-signe, un ensemble de gestes qui la désignent (Joseph Grigely, par exemple, ouvre une main tout en rondeur autour de son œil).

Julie Faitot et Sonja Beaudouin dans l’exposition « Parlez-vous la langue des signes ? Conversations avec Joseph Grigely »
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Julie Faitot et Sonja Beaudouin dans l’exposition « Parlez-vous la langue des signes ? Conversations avec Joseph Grigely », 2025

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© Shed

L’ensemble multiplie les pistes de réflexion autour d’un lieu dédié à l’art contemporain ouvert au plus vaste et divers public possible, et sans hiérarchie en interne puisque c’est tout un groupe qui assure le commissariat. De plus, l’entrée est gratuite, les visites guidées aussi. Installé dans une « banlieue populaire de la métropole rouennaise », comme il l’indique sur son site, le Shed réussit à s’incarner en laboratoire d’utopies. Une inventivité qui réjouit !

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Parlez-vous la langue des signes ? Conversations avec Joseph Grigely

Du 25 mai 2025 au 13 juillet 2025

www.le-shed.com

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