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Les musées renforcent les dispositifs d’accessibilité à tous les publics
© AnnaStills / Alamy / Hemis
Pour commencer, une bonne nouvelle. En 2022, 75 % des personnes handicapées déclaraient avoir fréquenté un lieu culturel au moins une fois par an, selon une enquête menée par la fondation Malakoff Humanis Handicap. Pour 48 % d’entre eux, l’accès à la culture s’était même récemment amélioré. Avec une nuance, toutefois : « Tous, personnes handicapées et accompagnants, pensent que de nombreux freins persistent (accès, coût, affluence…) et sont en attente de dispositifs rendant plus facile la fréquentation des événements culturels. » De fait, si de très nombreux musées ont tâché de rendre leur bâti accessible, tous ne l’ont pas (encore) fait.
Installé dans des bâtiments historiques du 9e arrondissement de Paris (l’ancienne demeure du peintre Ary Scheffer), le musée de la Vie romantique entreprend actuellement d’importants travaux (jusqu’en mars 2026) afin d’améliorer son accessibilité. Car jusqu’ici, l’institution précisait : « Le musée (…) et ses abords sont difficilement accessibles aux visiteurs dont la motricité est réduite en raison de l’allée et de la cour pavée. La maison qui regroupe les collections permanentes présente de nombreux escaliers, ce qui en limite l’accès. » Avec toutefois une compensation, « un dispositif numérique proposant une visite virtuelle du musée sur tablette tactile disponible gratuitement à l’accueil du musée. »
Autre frein, les musées ne sont pas tous gratuits pour les personnes en situation de handicap et leurs accompagnants, alors que handicap et manque de moyens vont souvent de pair – un tiers des personnes percevant l’allocation aux adultes handicapés (AAH) vivant sous le seuil de pauvreté, selon le Secours populaire français. Au musée de Montmartre, par exemple, l’entrée leur coûtera 10 euros en tarif réduit, et ce en dépit du fait que seul l’espace des expositions temporaires est entièrement accessible.
Les établissements publics ont néanmoins multiplié les efforts. Dans certains cas, comme au musée d’Art moderne de Paris ou au musée Carnavalet, l’adaptation du bâti patrimonial a demandé de longs et importants travaux. D’autres, d’architecture récente donc déjà accessible aux personnes à mobilité réduite, partent avec « une force de départ », nous explique Esther Cadiot, chargée de l’accessibilité des publics au musée du quai Branly-Jacques Chirac.
La Philharmonie de Paris propose des concerts labellisés « Relax » avec un dispositif d’accueil inclusif et bienveillant
© Gil Lefauconnier
« Ça nous permet d’être innovant », ajoute-t-elle, et de dépasser le simple enjeu de la présence d’un ascenseur et de rampes d’accès. « Par exemple, on a inauguré en 2022 un dispositif qui permet à une personne non-voyante de venir en totale autonomie au musée », avec des bandes podotactiles prolongées, des dizaines de balises sonores, des dispositifs d’audiodescription…
Pour ce faire, le musée a tenu à solliciter l’avis et les conseils de personnes non-voyantes, et a travaillé avec la Fédération des aveugles de France : « Ce qui nous permet – et c’est assez rare – d’être accessible pour une personne aveugle seule. » Mine de rien, l’enjeu est important.
Car si les musées reçoivent de nombreux groupes à l’occasion de visites encadrées et organisées (au quai Branly, 250 ont été accueillis en 2024), ils ont aussi à cœur de faire venir des visiteurs individuels. « Il y a une barrière symbolique à franchir, pour pousser la porte d’un musée », nous précise ainsi Helen Lamotte, responsable du pôle accessibilité de la Philharmonie de Paris. « Souvent, la première étape se fait en groupe ; puis, ils reviennent. »
L’institution du nord-est de Paris est elle aussi pionnière dans l’expérimentation à destination des personnes en situation de handicap : elle a par exemple accueilli les premiers tests de « gilets vibrants, qui travaillent avec l’intelligence artificielle pour faire ressentir la musique » aux personnes malentendantes. Les dispositifs sont très nombreux, et tâchent de s’adapter aux différents types de handicaps : livret en français facile à lire et à comprendre (FALC), visites en langue des signes ou adaptées aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, reproductions des œuvres à toucher avec les doigts… « On essaie de répondre aux besoins de chacun. »
Le musée du quai Branly-Jacques Chirac reproduit des œuvres à toucher
© musée du quai Branly-Jacques Chirac / photo Xavier Henri
Parfois en proposant des spectacles labellisés « Relax », qui permettent aux personnes en situation de handicap complexe de « vivre leurs émotions sans contrainte », et de pouvoir, durant la représentation, se lever, applaudir, crier, sortir. Parfois aussi en présentant des œuvres qui n’ont besoin d’aucune adaptation : en 2024, la Philharmonie a accueilli une mise en scène de Fidelio de Beethoven en version chansignée (une langue des signes qui donne à voir le chant). L’année précédente, le spectacle Pleine lune se déroulait entièrement dans le noir, et s’ouvrait aussi bien aux déficients visuels qu’au public désireux de faire une expérience sensorielle inédite.
« Tout ce qu’on fait pour les publics empêchés sert finalement à tout le monde. »
Esther Cadiot
Itinérante, l’exposition « Prière de toucher ! L’art et la matière » (qu’on a pu voir au Palais des beaux-arts de Lille ou au musée d’Arts de Nantes, et qui est actuellement visible au musée des Beaux-Arts de Rennes) propose aux visiteurs de braver un interdit courant dans les musées et de toucher des reproductions de sculptures. Conçu avec des personnes déficientes visuelles, ce grand et généreux projet (dont l’entrée est toujours gratuite, quelle que soit l’institution qui le reçoit) affiche son intention d’« inventer de nouvelles pratiques de médiations destinées à tous les publics », et pas seulement pour les personnes en situation de handicap.
Vue de l’exposition « Pière de toucher ! L’art et la Matière » au Musée des Beaux-Arts de Rennes, 2024
© Musée des Beaux-Arts de Rennes
« Tout ce qu’on fait pour les publics empêchés sert finalement à tout le monde », appuie Esther Cadiot. « Un exemple tout bête, ce sont les ascenseurs. » Très utiles pour les personnes âgées comme pour les jeunes parents et leurs poussettes, les ascenseurs le sont aussi pour les jambes fatiguées de tout un chacun. Par ailleurs, « le handicap, c’est quelque chose qui traverse la vie de tout le monde ».
Personne n’est en effet à l’abri d’une cheville cassée, d’un accident de la vie, d’une vue qui baisse ; provisoirement ou de manière subite, le handicap peut surgir, et les dispositifs que l’on pensait jusque-là réservés à d’autres s’ouvrir à notre besoin. Esther Cadiot note aussi que « tout ce qui a trait au sensoriel est plébiscité » par le public, qui aime « devenir acteur de sa visite », en utilisant les tablettes interactives, les planches descriptives, les audioguides…
Le lundi, le musée du quai Branly-Jacques Chirac ouvre ses portes aux visiteurs en situation de handicap
© musée du quai Branly-Jacques Chirac / photo Xavier Henri
Reste que les visiteurs en situation de handicap doivent tout de même pouvoir bénéficier de conditions d’accueil particulières. Le musée du quai Branly leur ouvre ses portes le lundi, jour de fermeture. Il y a moins de bruit, moins de sollicitations, ce qui peut permettre aux personnes atteintes d’autisme de visiter plus sereinement les lieux.
Un petit kit, appelé « sensori bag », peut être emprunté à l’accueil, avec un casque antibruit, un sablier ou encore un éventail des émotions, « qui permet d’accompagner ces visiteurs si le musée est source de stress ». Les visites organisées se font en petits groupes. « Formé préalablement par une personne spécialisée, le guide entre en contact avec chacun individuellement, en s’adressant à lui dans les yeux, avec son prénom, pour capter son attention. »
Des tablettes numériques aux visites en langue des signes, des gilets vibrants aux expositions accessibles aux déficients visuels, les initiatives sont nombreuses ; et utiles. Selon Nathalie Caclard, responsable des programmes culturels au sein de l’association APF France handicap, les visites de musées ont un impact très net sur les personnes en situation de handicap : « Ça leur amène une bulle, une respiration dans des parcours de soin assez lourds. Ça les sort de leur quotidien, de l’ordinaire. Ils peuvent se dire : ‘L’art est aussi pour moi, à ma portée, et ça me fait du bien.’ »
Des patients participent à un atelier artistique organisé pour les patients suivis par le service de psychiatrie du CHU de Montpellier au musée contemporain MO.CO à Montpellier, 2023
© AFP / Photo Sylvain Thomas
Elle cite ici le projet « L’Art sur ordonnance », mené depuis 2022 par le MO.CO. et le CHU de Montpellier, lequel entend « sensibiliser le public aux avantages de l’engagement artistique pour la santé mentale et vise à faire sortir les patients de l’hôpital », comme l’explique le communiqué de presse dédié, en prescrivant aux personnes présentant des états dépressifs des visites et des ateliers de pratiques artistiques.
« L’art est un excellent moyen de sensibiliser le grand public au handicap. »
Nathalie Caclard
APF France handicap multiplie elle aussi les missions. Avec des sorties (musées, spectacles…), des ateliers, des événements, mais aussi des expositions d’artistes en situation de handicap. En 2022 et 2024, l’association a ainsi organisé deux grands accrochages collectifs intitulés « L’art coûte que coûte » au sein de l’Orangerie du Sénat. Durant les Jeux paralympiques, l’été dernier, pas moins de 6 100 visiteurs ont pu découvrir, entre autres, les œuvres de Martin Buffet, qui a développé une technique de peinture lui permettant de travailler sous l’eau et de se délester ainsi du poids de son fauteuil.
« Ah, on a des pépites ! », se réjouit en racontant cela Nathalie Caclard, qui précise : « L’art est un excellent moyen de sensibiliser le grand public au handicap. Les gens s’intéressent beaucoup aux coulisses de la production des œuvres, aux outils adaptés, aux artistes qui peignent avec la bouche, ou attachent le pinceau sur le front… » L’association veut faire les choses bien, et traiter ces personnalités comme des artistes à part entière : elle collabore ainsi avec des écoles comme celle des Gobelins, dont les étudiants ont conçu un élégant catalogue d’exposition. « Certains étudiants deviennent ensuite bénévoles chez nous ; quand ils ont rencontré les artistes, que s’est nouée une complicité, ils ont envie de revenir nous voir ! »
Cette réaction est à l’image de l’enthousiasme qui habite les acteurs de l’accompagnement du handicap. Plutôt que de contraintes, de restrictions, nos interlocuteurs nous auront parlé d’innovations, d’ouverture à tous les publics, d’excellents chiffres de fréquentation, d’explorations… Si le handicap doit rester une question motrice, qui met en mouvement les institutions et les pousse à faire toujours mieux, force est de constater qu’il est aujourd’hui pris en compte par des équipes solides – et armées d’idées.
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