Pieter Brueghel l'Ancien, Les Mendiants ou Les Culs-de-jatte, 1568
Huile sur bois • 18,5 x 21,5 cm • Coll. musée du Louvre Paris • © Bridgeman Images
S’intéresser à la place des personnes en situation de handicap dans l’histoire de l’art, c’est d’abord faire face à un paradoxe : alors que le handicap est très présent dans notre société (17 % de la population française, chiffre DREES 2022), et l’était encore plus dans les siècles passés, peu de représentations sont répertoriées comme telles. Pourtant elles existent, et en nombre. Il suffit de se pencher sur la mythologie gréco-romaine ou la Bible pour tomber sur le dieu boiteux Héphaïstos ou Samson aveuglé. Mais à part ces exemples fameux, pourquoi est-ce si difficile d’établir un corpus ?
D’une part, le sujet n’a, semble-t-il, pas beaucoup intéressé les historiens de l’art des siècles passés. Au XIXe siècle, le handicap est à la fois très médicalisé et souvent relégué à la marge. Aussi, il n’est pas surprenant que les représentations de différents handicaps aient été effacées des livres d’histoire de l’art.
Le mot « handicap » étant d’autre part très récent (1917), ce sont d’autres termes – généralement datés et péjoratifs – qu’il faut utiliser pour explorer les archives et bases de données de musées : infirme, paralytique, contrefait, culs-de-jatte, lépreux… Sans parler de certains handicaps psychiques, cognitifs et mentaux qui n’ont été diagnostiqués que récemment, et qui ont longtemps été rassemblés dans la grande catégorie des « fous ».
« Avant les progrès de la médecine et de l’orthopédie, chacun est un handicapé en sursis. On est boiteux, édenté, malvoyant. »
Heureusement, depuis quelques décennies, le sujet intéresse enfin certains chercheurs et chercheuses. Citons les travaux pionniers du philosophe et historien Henri-Jacques Stiker, qui mène depuis les années 1980 des recherches sur la représentation du corps handicapé et les stéréotypes qui l’entoure.
Ses différents ouvrages ont fait émerger une foule d’exemples et de réflexions sur la manière dont les personnes en situation de handicap étaient perçues dans les siècles passés.
Maître d’Alkmaar, Les sept œuvres de la miséricorde, : Donner à boire à la soif, 1504
Huile sur panneau • 101 × 55,5 cm • Commandé par la Fraternité du Saint-Esprit pour l’église St Laurence à Alkmaar. Coll. Rijksmuseum, Amsterdam • © Bridgeman Images
Plus récemment, l’archéo-anthropologue Valérie Delattre, chercheuse à l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives), a mis en lumière des témoignages archéologiques de soins qui leurs sont apportés, et ce dès la Préhistoire. Dans son ouvrage Handicap : quand l’archéologie nous éclaire (coéd. Le Pommier/Inrap, 2018), elle explique : « Il faut bien s’imaginer : avant les progrès de la médecine et de l’orthopédie, le handicap est partout. Chacun est un handicapé en sursis. On est boiteux, édenté, malvoyant. Une chute de cheval pouvait causer une fracture qui, non réduite, entraînait un handicap. C’est le quotidien, et l’iconographie le représente à travers les céramiques, les tableaux, les chapiteaux… »
Par exemple, au Moyen Âge, des personnes atteintes d’un handicap moteur ou visuel apparaissent fréquemment dans les œuvres exaltant la charité chrétienne et l’aide aux plus démunis. Mais dans ce type de représentations, elles sont utilisées comme des motifs interchangeables et non des sujets : elles sont là pour susciter la pitié et magnifier la bonté de ceux qui les aident.
Avec la Renaissance et la curiosité accrue pour tout ce qui est considéré comme rare et extraordinaire, des personnes au handicap particulièrement spectaculaire sont « collectionnées » par les princes européens. « Nains » ou « géants », personnes atteintes d’hypertrichose (un fort dérèglement de la pilosité) ou de lourdes déficiences mentales… Ce sont autant de « monstres » ou de « merveilles » qui, par leur rareté, contribuent au prestige de telle ou telle cour. Certains, comme la petite Antonietta Gonsalvus, sont même offerts en cadeau diplomatique.
Agostino Carracci, Arrigo Peloso, Pietro Matto et le nain Amon, 1598–1600
Cette composition aux trois modèles peu communs est centrée sur le fils de Pedro González, Arrigo, dont l’abondante pilosité faciale l’assimile à un homme sauvage. Ici, il côtoie les animaux exotiques du cardinal Odoardo Farnèse, auquel il a été offert.
Huile sur toile • 101 × 133 cm • Coll. Museo nazionale di Capodimonte, Naples • © Electa/Leemage
Ainsi le cardinal Odoardo Farnèse commande en 1598 à Agostino Carracci un portrait de son chef de chasse Amon, atteint de nanisme, et de ses deux valets Arrigo « le velu » et Pietro « le fou ». Dans Les Noces de Cana, Paul Véronèse (1563) immortalise le serviteur nain luxueusement vêtu qui, à l’instar du garçon noir à ses côtés, suggère par sa seule présence la richesse de ses maîtres.
La mode culmine à l’époque baroque, avec l’émergence – notamment en Espagne – des « nains de cour ». Ils sont souvent représentés dans des doubles portraits aux côtés de leur maître, avec un rôle symbolique plutôt humiliant : magnifier, par contraste, la grandeur d’un roi ou d’une princesse. Parmi les peintres de l’époque, Diego Vélasquez est l’un des rares à prêter un réel intérêt à ses modèles, en peignant des portraits dont l’acuité psychologique et l’humanisme ont traversé les siècles.
Agnolo di Cosimo Bronzino, Double portrait du nain Morgante, 1552
Huile sur toile • Coll. galeries des Offices, Florence • © NPL – DeA Picture Library / G. Nimatallah / Bridgeman Images
Là aussi, quelques noms sont parvenus jusqu’à nous : dans Les Ménines (1656), l’infante est entourée de sa cour, dont une femme atteinte d’achondroplasie (une des formes les plus courantes de nanisme). Loin des doubles portraits stéréotypés, Vélasquez documente avec réalisme la manière dont elle accompagnait au quotidien la famille royale. Des recherches ont pu démontrer qu’il s’agissait de Maria Bárbola et qu’elle était d’origine allemande. Le rôle des historiens de l’art est en effet essentiel pour identifier ces personnes : le nain Morgante, sujet d’un célèbre tableau de Bronzino, a retrouvé en 2013 son véritable nom, Braccio di Bartolo, et sa ville d’origine, Poggio Fornione près de Bologne.
Contemporain de Vélasquez, le peintre Ribera a lui aussi représenté des modèles en situation de handicap avec beaucoup de dignité, comme son célèbre Pied-bot (1642). On y découvre un enfant mendiant, peint dans un format imposant habituellement réservé à des sujets plus nobles, qui nous regarde fièrement avec un grand sourire. Un choix qui détonne parmi les représentations stéréotypées de l’époque : « Ribera renverse tous les canons classiques, et va en prendre le contrepied », rappelle Annick Lemoine, co-commissaire de l’exposition consacrée cet hiver à Ribera au Petit Palais.
C’est aussi au XVIIe siècle qu’émerge un autre type de représentation du handicap : les blessés de guerre. Alors que la France de Louis XIV engage des politiques très répressives à l’égard des populations handicapées et pauvres, le même Louis XIV inaugure l’hôtel des Invalides pour accueillir en grande pompe les militaires blessés et mutilés.
William Railton, Colonne Nelson à Trafalgar Square, Londres, 1840–1843
Photo Beata May
L’image de l’amputé de guerre sert, au choix, un discours valorisant son action héroïque au service de la patrie, ou une violente critique de l’absurdité des conflits. Cette critique, qui se retrouvait déjà dans une des planches de la célèbre série Les Grandes Misères de la guerre de Jacques Callot (1633), atteint son paroxysme pendant la Grande Guerre. Dans Les Joueurs de skat (1920), le peintre Otto Dix représente avec une ironie cruelle trois anciens combattants, en insistant sur leurs gueules cassées, leurs corps rafistolés… et la médaille que l’un d’eux arbore avec fierté.
Il faut attendre le début du XIXe siècle pour que naissent la psychiatrie et le début d’une prise en charge spécifique de certains handicaps mentaux et psychiques. De cette époque date la série des « Monomanes » de Théodore Géricault, dont le contexte de la commande et l’identité des modèles restent flous. En revanche la grande précision de ces portraits, loin de la caricature, en fait un exemple pionnier de la figuration des maladies mentales.
À la même époque, quelques artistes commencent à représenter le handicap à la première personne : c’est le cas de Louis Joseph César Ducornet (1806–1856), peintre né sans bras, qui revendique sa différence dans plusieurs autoportraits. Au début du XXe siècle, Frida Kahlo devient peintre à la suite d’un grave accident, et fait de son corps brisé une source d’inspiration pour de nombreuses œuvres. C’est l’émergence d’un nouveau regard sur le handicap, construit par les personnes concernées.
Frida Kahlo, La Colonne brisée, 1944
Huile sur masonite • 33 × 43 cm • Coll. Museo Dolores Olmedo Patino, Mexico • Adagp, Paris
Le XXe siècle voit aussi apparaître une vision plus empathique des artistes valides sur leurs modèles porteurs de handicap : dans une icône de l’art américain, le peintre Andrew Wyeth rend hommage en 1948 à l’appétit de vivre de sa voisine Christina Olson, atteinte d’une maladie dégénérative. Plus proche de nous, la plasticienne Sophie Calle a demandé à des personnes aveugles de naissance leur définition de la beauté, pour mettre en scène leurs témoignages dans une installation infiniment poétique : Le Beau j’en ai fait mon deuil (1986). De son côté, la sculptrice Prune Nourry a très récemment imaginé une exposition entièrement tactile, plongée dans le noir, où les visiteurs découvrent des bustes de personnes non-voyantes qu’elle a sculptées les yeux bandés, en ayant seulement touché les traits du visage de ses modèles.
Sophie Calle, les Aveugles. Mon fils, 1986
Texte encadré, photographie noir et blanc encadrée, photographie couleur encadrée • Dimensions variables • © Adagp, Paris 2025
Cependant, cet essor des représentations est à relativiser : le handicap est encore très peu présent, que ce soit dans les livres d’histoire de l’art ou dans les salles d’exposition. Même si certains artistes contemporains puisent leur inspiration dans leur propre handicap – comme Mari Katayama, qui bouscule dans ses autoportraits les clichés de la féminité –, ils sont encore très peu nombreux. En cause : le manque d’accessibilité et d’inclusion des formations artistiques, des lieux de création et des lieux d’inspiration comme les musées, quand bien même de nombreux efforts ont été entrepris ces dernières années.
Or la présence accrue d’artistes professionnels porteurs de handicap pourrait donner naissance à d’autres représentations, plus nuancées et personnelles, pour continuer à déconstruire les stéréotypes et normaliser la diversité. Pour que le handicap ne soit plus invisibilisé mais présenté à sa juste place, à la fois sur les cimaises du musée et parmi ses visiteurs.
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