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Récit

De Dürer à Munch, quand la syphilis hantait les artistes

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Cette maladie de la honte, qu’on préfère nommer « vérole » ou « mal de Naples », est, avec la tuberculose, l’autre grand fléau du XIXe siècle ! Connue depuis le XVe siècle, la syphilis, qui n’a jamais disparu, a contaminé nombre d’artistes et fut l’une des MST les plus représentées en peinture, jusqu’à la Belle Époque où elle s’incarne dans la figure de la femme, dangereuse forcément.
Edvard Munch, L’Héritage
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Edvard Munch, L’Héritage, 1897-1899

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huile sur toile • 141 x 120 cm • Coll. Munch-museet, Oslo • © Bridgeman Images

Été 1891, Guy de Maupassant écrit à son ami le peintre Louis-Édouard Fournier : « Personne ne me reconnaît plus, c’est un fait… Je souffre de plus en plus d’horribles migraines […] Les mots les plus simples me manquent. Si j’ai besoin du mot ciel ou du mot maison, ils disparaissent subitement de mon cerveau. Je suis fini. » La maladie a atteint le cerveau de l’auteur de Bel Ami, l’a rendu fou et a paralysé son œil droit. À même pas 43 ans, Maupassant meurt de la syphilis. Cette maladie de la honte, qu’on préfère nommer « vérole » ou « mal de Naples », est, avec la tuberculose, l’autre grand fléau du XIXe siècle.

À l’origine une bactérie, le tréponème pâle, elle se transmet par voie sexuelle et prolifère. Imaginez : près de 120 000 âmes fauchées rien que pour l’an 1860 en France. Charles Baudelaire, Gustave Flaubert, Arthur Rimbaud, Georges Feydeau, Paul Gauguin ou Henri de Toulouse-Lautrec, Robert Schumann ou encore Franz Schubert… Nombre d’artistes seront frappés. Cette cohabitation avec les plaies cutanées, le chancre génital et les migraines – entre autres symptômes — va transpirer dans la création. Dans les tableaux, déferle une vague où émergent belles vaporeuses et femmes fatales, promesse d’autant d’ivresse que de mort.

Albrecht Dürer, Landsknecht
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Albrecht Dürer, Landsknecht, 1496

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gravure • © Bridgeman Images


La première représentation connue d’un syphilitique
est une gravure sur bois d’Albrecht Dürer, parue dans l’ouvrage de Théodore Ulsenius en 1496 à Nuremberg. L’œuvre montre un Landsknecht, un mercenaire du Nord de l’Europe (les soldats comptent parmi les premières victimes), lequel a pris la position du Christ exhibant ses blessures. Son corps est recouvert de pustules et de lésions cutanées, signes de la maladie. La mise en scène est placée sous les auspices du zodiaque, en particulier du scorpion annonciateur de l’épidémie.

Grande angoisse de la Belle Époque, la syphilis ne date pourtant pas d’hier. La maladie fait une apparition remarquée dans la sphère de l’art au XVe siècle, où elle aurait selon les historiens, été importée par les marins revenant du Nouveau Monde. Alors que cette affection n’est pas encore clairement reliée à l’activité sexuelle, des bubons éclatent.

Rembrandt, Portrait de Gérard de Lairesse
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Rembrandt, Portrait de Gérard de Lairesse, 1665–1667

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huile sur toile • 112,7 × 87,6 cm • Coll. the Metropolitan Museum of Art, New York

Aux abords du XVIIe siècle, l’épidémie fléchit en Europe et les représentations restent cantonnées aux manuels médicaux.

Punition divine ! À la Renaissance, alors que le lien entre sexe et syphilis est établi, la culpabilité rôde sur les représentations. Le « mal français » prend chair dans l’iconographie religieuse à travers des flèches divines que décoche la Vierge pour punir les malades. Les plaies sur leurs peaux sont les symptômes de leurs péchés. La maladie se dote même d’un saint patron, saint Denis qui veille sur les patients. Aux abords du XVIIe siècle, l’épidémie fléchit en Europe et les représentations restent cantonnées aux manuels médicaux, à l’exception notable du portrait peint par Rembrandt en 1665 de Gérard de Lairesse, souffrant de syphilis congénitale, condamné de naissance à arborer un nez aplati et à devenir aveugle. Toujours à touches discrètes, dans les scènes de genre, pullulent les « mouches », ces coquetteries taillées dans le feutre pour dissimuler les imperfections des visages gâtés par la maladie.

À gauche, “Mors syphilitica” de Félicien Rops et à droite, “L’Inspection médicale, rue des Moulins” de Toulouse-Lautrec
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À gauche, “Mors syphilitica” de Félicien Rops et à droite, “L’Inspection médicale, rue des Moulins” de Toulouse-Lautrec, 1880 / 1894

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Gravure à la pointe sèche / Huile sur carton • 22,2 x 16,2 cm / 83,5 x 61,4 cm • Coll. Musée provincial Félicien Rops. Coll. National Gallery of Arts, Washington • © akg-image. © NGA

Au XIXe siècle, la syphilis prend les traits d’une femme. De tous les artistes, les symbolistes sont le plus souvent associés à la syphilis, qu’ils ont intimement liée à la sexualité féminine, perçue comme dangereuse, notamment dans les milieux de la prostitution. Dans les aquarelles de Gustave Moreau, beauté et maladie se font écho tandis que Félicien Rops grave Mors Syphilitica (1905) : un corps de femme décharnée, une faux dans le dos.

Gustav-Adolf Mossa, Elle
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Gustav-Adolf Mossa, Elle, 1905

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huile sur toile • 80 × 63 cm • Coll. particulière • © Peter Willi / Bridgeman Images / © Adagp, Paris 2020

Épousant cette vision d’une femme forcément fatale et cruelle, Gustav-Adolf Mossa dépeint la courtisane comme un monstre violent qui détruit les hommes (Elle, 1905). Les toiles de l’Anglais Richard Tennant Cooper témoignent de la préoccupation victorienne pour la syphilis, que la morale associe à la débauche. L’homme est une victime innocente, la femme, de « mauvaise vie », apparaît en créature surnaturelle. Maléfique ! Les porteuses de la maladie inspirent néanmoins des œuvres immortelles à de grands artistes, qui en seront également atteints, comme Gauguin, ou Toulouse-Lautrec, visiteur assidu des petites femmes près de Montmartre (L’Inspection médicale, 1894, [ill. ci-dessus]).

Entre peur et curiosité morbide, c’est au peintre norvégien Edvard Munch que revient de s’attaquer au vrai tabou lorsqu’il donne un autre visage à la maladie dans Héritage [ill. en une] à la toute fin du XIXe siècle : une femme éplorée, telle une Madone à l’Enfant, sur le corps de son nourrisson meurtri… Une scène à laquelle il avait assisté dans une salle d’attente de l’hôpital Saint-Louis, à Paris au milieu des années 1890.

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