Article réservé aux abonnés
Camille Henrot, Grosse Fatigue, 2013
Vidéo • Courtesy Camille Henrot, SilexFilms, Mennour, Paris et Hauser & Wirth, Londres, New York
Il faudrait vivre sur une île déserte, ou ne connaître aucun artiste, pour ne pas s’apercevoir que ces derniers ne peuvent déjà plus se passer de l’intelligence artificielle, que ce soit pour produire des images ou pour faciliter leurs recherches. Les effets pervers de cette nouvelle passion collective se font déjà sentir statistiquement, et l’on remarque une désaffection progressive pour les recherches sur Google, dans le monde entier.
Les moteurs de recherche appartiennent déjà au passé : de nos jours, pour n’importe quelle demande d’information, on s’adresse directement à ChatGPT, Yiaho ou Le Chat. Par conséquent, les sites Internet eux-mêmes sont de moins en moins visités – puisque l’IA s’en charge à notre place. On commence donc à mesurer aujourd’hui, au moment de son déclin, l’immense influence de la navigation sur le mode de pensée des artistes du début du XXIe siècle : passer d’un site à l’autre, par association d’idées ou de lien en lien, a littéralement produit un genre artistique.
L’un de ses chefs-d’œuvre fut une vidéo de Camille Henrot, Grosse Fatigue, présentée en 2013 à la Biennale de Venise. L’artiste française mit à profit sa période de résidence au Smithsonian Institute à Washington pour composer cet éloge du « browsing » [navigation sur Internet] et du coq-à-l’âne, qui combine les images les plus hétérogènes, au gré des rencontres que lui proposait le réseau.
Mais que serait devenue l’œuvre de Camille Henrot si elle avait confié cette tâche à une intelligence artificielle ? Sa force tenait aux accidents de la recherche, aux aléas et aux écarts inhérents à la subjectivité humaine. Or les artistes tiennent maintenant entre leurs mains un assistant idéal, susceptible d’exaucer leurs désirs les plus farfelus.
L’intelligence artificielle compile et amalgame toutes les erreurs humaines, très humaines – mais sans en tirer la moindre poésie.
Mais cet usage s’avère désormais massif, et l’on commence à prendre connaissance ici et là des premières désillusions. Saâdane Afif, artiste français vivant depuis 20 ans à Berlin, et d’ailleurs largement négligé par les institutions de son pays natal pour qui la capitale allemande semble aussi lointaine que le Nunavut, me racontait récemment ses déboires avec ChatGPT : alors qu’il effectuait une recherche sur un sujet pointu, la machine lui proposa un texte dans lequel se trouvait une prétendue citation de Charles Baudelaire sur le cinéma – lequel fut inventé après sa mort.
Au cours de la « discussion » qui s’ensuivit, ChatGPT finit par capituler, usant de son habituel ton mièvre : « Je suis désolé. Mes sources ne sont pas suffisamment fiables, tu as besoin de sérieux et de davantage de rigueur. » On trouve aujourd’hui en ligne de nombreux témoignages de ces réponses incongrues et citations surréalistes, à tel point qu’elles sont devenues une catégorie à part entière – les « hallucinations » de l’IA.
Au fur et à mesure de son « apprentissage » des données trouvées sur Internet, qui contient évidemment des informations fausses ou fantaisistes, ces « hallucinations » s’avèrent de plus en plus fréquentes. En effet, l’intelligence artificielle compile et amalgame toutes les erreurs humaines, très humaines – mais sans en tirer la moindre poésie, à la différence de Camille Henrot.
Surtout, l’immense mélange des savoirs effectué par l’IA aboutit fatalement aux synthèses les plus molles, de la même manière qu’un artiste s’efforçant de mélanger toutes les couleurs de sa palette produira toujours du marron. Cette pensée marron, dans laquelle toutes les idées s’affadissent à force de tenter désespérément de s’accorder, est-elle le destin de l’humanité ? Le réseau se nourrit du réseau, reproduisant ou synthétisant les mêmes informations, celles-ci étant souvent manipulées par les influenceurs idéologues.
Souvenons-nous, il y a 20 ans, de la crise de la vache folle. D’étranges maladies naissent toujours des systèmes clos et des boucles, et on pourrait établir un parallèle entre les bovins nourris à la poudre de bovin mort et les IA se nourrissant d’informations mortes. Comme les QR codes, ces formes qui ne sont lisibles que par d’autres machines, l’IA s’adresse aujourd’hui à d’autres IA, qui formeront bientôt une boucle d’où naîtront d’étranges fleurs du savoir, tout marron.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
Abonnés
LA CHRONIQUE DE NICOLAS BOURRIAUD
Face à la culture, Trump et Poutine plus forts que l’IA ?
TÉLÉVISION
Sur Arte, une passionnante nouvelle émission explore la création artistique en IA
Abonnés
LA CHRONIQUE DE NICOLAS BOURRIAUD
« C’est le choix des données qui constitue désormais l’élément capital de la production d’une image »