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Une œuvre en détails

Au plus près du Retable d’Issenheim, chef-d’œuvre restauré du musée Unterlinden

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Publié le , mis à jour le
C’est le joyau du musée Unterlinden de Colmar et il vient tout juste de retrouver sa superbe au terme d’une longue campagne de restauration initiée en 2018… L’occasion d’observer à nouveau dans ses moindres détails, le Retable d’Issenheim, prodigieux spécimen de l’art gothique tardif dont les sept panneaux peints par l’Allemand Matthias Grünewald ne se déployait que les jours de fête. Objectif : consoler les victimes d’une terrible maladie, »le feu de saint Antoine » ou « mal des ardents », qui sévissait en France jusqu’en 1951…
Le Retable d’Issenheim installé aujourd’hui dans la nef du couvent des Unterlinden
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Le Retable d’Issenheim installé aujourd’hui dans la nef du couvent des Unterlinden

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Conjurer le « feu de Saint Antoine »

« La fureur du mal les tourmentait au point qu’ils demandaient qu’on leur coupât les bras, pieds et cuisses. » Ce mal en question, qui touche des millions de pauvres durant le Moyen Âge, est surnommé le « feu de Saint Antoine » ou le « mal des ardents », pour cause de brûlures intolérables entraînant une perte des membres… La cause de cette ignoble maladie ? Un empoisonnement à l’ergot de seigle, champignon qui parasite la céréale, mais qui ne sera découvert que bien plus tard. Pour se guérir, une seule alternative : invoquer saint Antoine. En 1512, lorsque l’ordre des Antonins fait appel à l’artiste (et ingénieur hydraulicien !) Mathis Gothart Nithart – dit Matthias Grünewald (1470 – 1528) –, c’est pour mieux réconforter ces malheureux grâce à un retable à la gloire de leur saint guérisseur, qui ornera le maître-autel de l’église d’Issenheim…

Coll. musée Unterlinden, Colmar • © Musée Unterlinden, Colmar

Matthias Grünewald, Le Retable d’Issenheim fermé : saint Sébastien, la Crucifixion, saint Antoine et la Déploration
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Matthias Grünewald, Le Retable d’Issenheim fermé : saint Sébastien, la Crucifixion, saint Antoine et la Déploration, 1512-1516

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Le retable fermé : une effroyable crucifixion

Voilà une terrible image qui peut aisément s’admirer de l’autre bout de l’église, du fait de son format gigantesque (plus de trois mètres sur deux !) et de sa composition épurée : autour du corps du Christ crucifié, dont chaque plaie, chaque boursouflure et chaque entaille est détaillée, se trouvent seulement quatre personnages – Marie Madeleine implorante, Marie défaillante dans les bras de l’apôtre Jean, et Jean-Baptiste, annonciateur de la résurrection des morts. Trois autres panneaux encadrent ce spectacle d’une fabuleuse intensité tragique : les portraits de saint Sébastien et de saint Antoine, ainsi que la saisissante Déploration sur le corps de Jésus (partie inférieure).

technique mixte (tempera et huile) sur panneaux de tilleul • Musée Unterlinden, Colmar • © Musée Unterlinden, Colmar

Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, Crucifixion (détail)
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Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, Crucifixion (détail), 1512-1516

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La souffrance à son apogée

Ses mains clouées sur la croix se tordent et se hérissent de douleur ; son visage couronné d’épines est à l’agonie, retombant sur son torse meurtri par la flagellation ; ses lèvres ont déjà commencé à bleuir… Ce Christ sur la croix est plus humain, plus charnel que jamais ! Et pour cause, l’artiste tente désespérément de consoler les malades venant se soigner à Issenheim, en illustrant précisément la souffrance infligée à Jésus. Ainsi, l’horreur comme le sublime sont au rendez-vous : les tons verdâtres de la peau contrastent avec un ciel presque noir, d’une profondeur inouïe.

technique mixte (tempera et huile) sur panneaux de tilleul • Musée Unterlinden, Colmar • © Musée Unterlinden, Colmar

Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, Crucifixion (détail)
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Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, Crucifixion (détail), 1512-1516

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Une œuvre truffée de symboles

La vue est insoutenable ! Grünewald a peint les pieds du Christ sanguinolents et traversés d’un clou épais, jusqu’au moindre détail des orteils noueux et endoloris… De part et d’autre, il a également positionné quelques symboles : le pot d’onguent de Marie Madeleine, avec lequel elle lava les pieds de Jésus avant de les essuyer avec sa chevelure ; et l’agneau, incarnation du sacrifice du Christ, dont le sang qui s’écoule dans un calice rappelle l’eucharistie célébrée quotidiennement devant ce tableau.

technique mixte (tempera et huile) sur panneaux de tilleul • Musée Unterlinden, Colmar • © Musée Unterlinden, Colmar

ConcertDesAnges Nativite DEF
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ConcertDesAnges Nativite DEF

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Première ouverture du retable : et la lumière fut

Voici qu’en ouvrant les panneaux mortifères de la crucifixion, c’est une avalanche de lumière et d’enivrants coloris ! Une lueur d’espoir pour les malheureux ? D’abord, l’archange Gabriel vient annoncer à Marie qu’elle engendrera le fils de Dieu. Puis, sur le panneau central, le couronnement de la Vierge devance la mise au monde de l’enfant Jésus. Finalement, le Christ ressuscite en s’élevant de son tombeau, auréolé de mille teintes sublimes ! De gauche à droite, l’histoire de la Bible est imagée par le peintre allemand, qui choisit soigneusement sa composition pour démontrer son génie, des ornementations architecturales au ciel étoilé en passant par les incroyables drapés colorés… Un éblouissement !

Matthias Grünewal, Retable d’Issenheim, Concert des Anges (détail)
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Matthias Grünewal, Retable d’Issenheim, Concert des Anges (détail), 1512-1516

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Des anges trompeurs…

Une robe dont le dégradé va de l’orange au vert (ce qui a été superbement révélé grâce à la restauration du panneau !), un subtil drapé recouvert d’un rose poudré… Ces anges musiciens ont tout pour séduire, mais un détail vient perturber la scène : ils tiennent leur archet dans le mauvais sens ! Car ce sont en réalité des anges du mal dont le geste est perverti, guidés par un Lucifer, à l’arrière-plan, recouvert de plumes vertes, au crâne surmonté d’une crête de paon (animal de la gloire et du vice). Face à la présence du mal, Jésus devra choisir son camp…

technique mixte (tempera et huile) sur panneaux de tilleul • Musée Unterlinden, Colmar • © Musée Unterlinden, Colmar

Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, La Vierge et l’Enfant
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Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, La Vierge et l’Enfant, 1512-1516

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Une singulière Nativité

L’artiste aurait pu poser le décor dans une étable et entourer les personnages d’un bœuf et d’un âne, comme le veut l’iconographie traditionnelle de la Nativité, mais il a décidé de représenter la Vierge regardant tendrement son nouveau-né. Ce dernier est enveloppé dans un lange déchiré, qui rappelle tristement le pagne en lambeaux de la crucifixion… Il tient dans ses mains un collier de corail, bijou censé éloigner le mal : son choix est fait, il opte pour le bien. Au loin, des silhouettes d’anges bleues et roses, découvertes lors de la restauration du tableau, s’empressent d’annoncer la nouvelle aux bergers.

technique mixte (tempera et huile) sur panneaux de tilleul • Musée Unterlinden, Colmar • © Musée Unterlinden, Colmar

Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, Résurrection (détail)
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Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, Résurrection (détail), 1512-1516

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Une Résurrection féerique

Encore une fois, Grünewald s’éloigne de l’iconographie classique : généralement représentée par les saintes femmes découvrant le tombeau vide du Christ, la scène de la Résurrection est ici une vision éclatante du corps régénéré et déjà en ascension. Les teintes froides laissent place aux teintes chaudes à mesure qu’elles se rapprochent du halo de Dieu, se détachant parfaitement du ciel étoilé. Tout n’est que lumière et magie…

technique mixte (tempera et huile) sur panneaux de tilleul • Musée Unterlinden, Colmar • © Musée Unterlinden, Colmar

Matthias Grünewald et Nicolas de Haguenau, Retable d’Issenheim : Visite de saint Antoine à saint Paul ermite (panneau de gauche), Agression de saint Antoine par les démons (panneau de droite), Saint Augustin et Guy Guers, Saint Antoine et les Porteurs d’offrande, Saint Jérôme, Le Christ et les apôtres (panneau central)
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Matthias Grünewald et Nicolas de Haguenau, Retable d’Issenheim : Visite de saint Antoine à saint Paul ermite (panneau de gauche), Agression de saint Antoine par les démons (panneau de droite), Saint Augustin et Guy Guers, Saint Antoine et les Porteurs d’offrande, Saint Jérôme, Le Christ et les apôtres (panneau central), 1512 – 1516

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Deuxième ouverture du retable : mythes et démons

Une serrure au recto des panneaux – qui permettait d’ouvrir une dernière fois le retable – est encore visible… Car il fallait à tout prix protéger les merveilleuses sculptures de Nicolas de Haguenau (que l’on voit ici avant leur restauration), figurant en majesté, au centre, le fameux saint Antoine. Les deux scènes prennent place au milieu du désert (même si le cerf, la montagne et la forêt de sapins prouvent que l’artiste s’est inspiré de son propre environnement !) où saint Antoine rencontre l’ermite saint Paul pour méditer (panneau de gauche). Sur le chemin du retour, il se retrouve violemment attaqué par des démons (panneau de droite) ! Submergé par ces bêtes féroces, il appelle Dieu à son secours…

technique mixte (tempera et huile) sur panneaux de tilleul et sculptures en ronde-bosse et bas-reliefs en tilleul polychromé • Musée Unterlinden, Colmar • © Musée Unterlinden, Colmar

Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, Visite de saint Antoine à saint Paul ermite (détail)
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Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, Visite de saint Antoine à saint Paul ermite (détail), 1512-1516

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Un décor d’apothicaire

Plantain, verveine, trèfle blanc, prunelle, pavot… Toutes ces plantes médicinales sont représentées au premier plan de ce panneau. Leur point commun ? Elles sont administrées aux malades de l’ergotisme dès leur admission à la commanderie de Saint-Antoine. Avec une extraordinaire précision, Grünewald s’est attardé sur le dessin des feuillages, qui n’est pas sans rappeler celui de son contemporain Albrecht Dürer (1471 – 1528), avec lequel il a d’ailleurs eu l’occasion de travailler au début du XVIe siècle. Entre deux épis, contre le rocher sur lequel est assis saint Antoine, est disposé un blason : c’est celui de Guy Guers, le commanditaire de l’œuvre.

technique mixte (tempera et huile) sur panneaux de tilleul • Musée Unterlinden, Colmar • © Musée Unterlinden, Colmar

Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim. La Tentation de saint Antoine (détail)
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Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim. La Tentation de saint Antoine (détail), 1512-1516

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Le diable est dans les détails

« Alors les démons lui apparurent sous différentes formes de bêtes féroces, et le déchirèrent à coups de dents, de cornes et de griffes. » Au début du siècle, le peintre néerlandais Jérôme Bosch (1450 – 1516) a aussi illustré ce passage de la Légende dorée (qui retrace la vie de saint Antoine) pour en faire un chef-d’œuvre. Grünewald avait-il pu en admirer une reproduction ? Quoi qu’il en soit, ce tableau fait preuve d’une imagination tout aussi prodigieuse : en témoignent l’aigle sanguinaire, les bêtes cornues, les gueules aux dents aiguisées, les trognes qui louchent ou encore le crapaud ailé ! Pendant qu’il se fait sauvagement tirer les cheveux, saint Antoine tente de se protéger le visage d’une main et de s’agripper à son bâton de l’autre. De son puissant bec, une créature en profite même pour essayer de lui arracher son chapelet ! Tandis qu’en bas à gauche, un personnage assis à la renverse intrigue : son ventre gonflé, ses moignons et ses pustules s’assimilent étrangement aux symptômes du « feu de Saint Antoine »…

tempera et huile sur bois • Coll. musée Unterlinden, Colmar • © Collection Dagli Orti / Musée Unterlinden Colmar / Gianni Dagli Orti / Aurimages

Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, Agression de saint Antoine par les démons (détail)
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Matthias Grünewald, Retable d’Issenheim, Agression de saint Antoine par les démons (détail), 1512-1516

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Sauvetage en cours

Tandis que, dans le même panneau, des démons ailés incendient l’ermitage de saint Antoine, détruisant la charpente pour ne laisser qu’un seul pan de mur en pierre, un ange lumineux transperce de sa longue croix une monstrueuse silhouette. Plus haut, dans le ciel, Dieu le Père apparaît sur un nuage jaune et rose… Saint Antoine sera enfin sauvé ! « Où étais-tu, bon Jésus, où étais-tu, pourquoi n’es-tu pas venu pour guérir mes blessures ? », s’était écrié le saint en apercevant son sauveur. Cette citation est inscrite en latin sur une souche d’arbre en bas de l’œuvre, comme pour compatir avec les malades en proie au doute. Matthias Grünewald leur rappelle ainsi, par son immense talent artistique, de ne jamais perdre espoir.

technique mixte (tempera et huile) sur panneaux de tilleul • Musée Unterlinden, Colmar • © Musée Unterlinden, Colmar

Le Retable d’Issenheim en cours de restauration au musée Unterlinden
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Le Retable d’Issenheim en cours de restauration au musée Unterlinden

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La restauration du retable, tout un programme…

Entamée en 2018 et achevée fin juin 2022, la tâche a été colossale pour restaurer une œuvre qui l’est tout autant ! Au musée Unterlinden, les panneaux ont été montés sur une structure métallique pour permettre aux restaurateurs d’y accéder plus facilement, et aux visiteurs d’observer le travail en cours. Debout sur des échafaudages, le nez presque collé à la peinture, les restauratrices ont aminci le vernis qui s’était assombri au fil du temps : « C’est un travail très intense, et chaque détail demande une extrême minutie. Mais quel bonheur d’explorer cet incroyable chef-d’œuvre ! », témoigne l’une d’entre elles. Quant aux sculptures de Nicolas de Haguenau, elles ont été envoyées dans l’atelier de restauration des bois polychromés du C2RMF. Le retable a ainsi retrouvé ses teintes d’origine et toute la finesse de ses détails qui n’ont pas fini de nous fasciner.

© Musée Unterlinden, Colmar

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Musée Unterlinden

Retrouvez dans l’Encyclo : Matthias Grünewald

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