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John William Waterhouse, “La Dame de Shalott” et “Le Seigneur des Anneaux : la communauté de l’Anneau” de Peter Jackson, 1888 et 2001
huile sur toile / extrait de film • 153 x 200 cm • Coll. Tate Britain, Londres
« J’ai créé une nouvelle religion de tradition poétique, d’un lot d’histoires, de personnages et d’émotions […] transmise de génération en génération. » Il était une fois, un groupe de rêveurs qui, à l’instar du poète irlandais William Butler Yeats qui le résume dans son autobiographie, allaient distiller un peu de magie dans l’ennuyeux cocktail de l’Angleterre victorienne. Ils se nommaient d’abord Dante Gabriel Rossetti (1828–1882), William Holman Hunt (1827–1910) et John Everett Millais (1829–1896) et étudiaient à la Royal Academy de Londres. Révoltés contre les conventions académiques sclérosant l’art de l’époque, le petit groupe, appelé à s’étoffer en membres (tels Edward Burne-Jones ou William Morris), allaient bousculer l’establishment artistique en exposant à partir de 1848 des peintures nimbées de mystère, signées des lettres PRB – comprenez Pre-Raphaelite Brotherhood [confrérie préraphaélite], un nom en forme d’hommage appuyé à l’art d’avant Raphaël.
John Ronald Reuel Tolkien, Halls de Manwe (Taniquetil), 1928
Coll. Oxford, Bodleian Library, MS • © The Tolkien Trust 1973
« Le « préraphaélisme » est indéniablement l’école qui a façonné l’imagerie de la fantasy, avec sa féérie, sa nature et ses légendes arthuriennes. »
Anne Besson
Mythe et mysticisme, légendes celtiques, romances épiques… Cela vous rappelle quelque chose ? Place à la magie ! Alors qu’un siècle les sépare, on retrouve chez les préraphaélites les ingrédients d’un bon roman de J.R.R. Tolkien, le pape de l’heroic fantasy : « Le lien est avéré entre la première fantasy et les réflexions artistiques qui se développent au même moment : le « préraphaélisme » est indéniablement l’école qui a façonné l’imagerie de la fantasy, avec sa féérie, sa nature et ses légendes arthuriennes », affirme Anne Besson, maître de conférences en littérature générale et comparée à l’université d’Artois (Arras), et notamment auteure d’un ouvrage pionnier La Fantasy (éd. Klincksieck, 2007).
Edward Burne-Jones, “Les Chevaliers et Briar Rose”; John Everett Millais, “Ophelia”, 1869 et 1851-1852
huiles sur toile • 107 × 183 cm ; 76,2 × 111,8 cm • Houghton Hall Collection, Norfolk / Tate Britain, Londres • © akg-images
Baignant dans un océan de métaphores, le préraphaélisme a exercé une influence durable sur la fantasy, version contemporaine des contes merveilleux du Moyen Âge, popularisée dans les années 1930. En effet, de charmes et de sortilèges il est question dans les peintures arthuriennes de Burne-Jones ou dans sa série « Briar Rose », inspirée du conte de la Belle au bois dormant ; même ambiance chez les femmes de Rossetti, l’Ophélie de Millais ou la Dame de Shalott de John William Waterhouse [ill. en une].
À l’ère du développement industriel, on aspire à un retour à la campagne – comme William Morris le dépeint dans son idylle chevaleresque La Source au bout du monde, parue en 1896.
En France, le peintre Gustave Moreau cultive les mêmes préoccupations que ses confrères outre-Manche. Au réalisme, il oppose comme les préraphaélites une peinture symboliste délivrée des carcans académiques. Les fées s’invitent partout, et même le célèbre critique d’art John Ruskin, proche du cercle de Rossetti fasciné par la pureté du monde de l’enfance, publie en 1850 un récit de fantasy, The King of the Golden River. Puisant dans un Moyen Âge fantasmé, les romans de William Morris, père du mouvement Arts & Crafts entendant lier le beau et l’utile, s’inscrivent dans ce sillage du merveilleux : ils préfigurent l’épopée de J.R.R. Tolkien, qui a étudié dans le même collège d’Oxford que Morris et connaissait son œuvre plastique sur le bout des doigts.
John Ronald Reuel Tolkien, Fendeval, illustration du « Hobbit », 1937
Coll. Oxford, Bodleian Library, MS • © The Tolkien Estate Ltd 1937
Autre convergence entre fantasy et préraphaélites : la nostalgie profonde pour les paysages du passé rural, que l’on observe avec la Comté vallonnée de la Terre du Milieu dans la trilogie du Seigneur des Anneaux (1954–1955) ou dans les forêts vierges de Narnia. À l’ère du développement industriel, on aspire à un retour à la campagne – comme William Morris le dépeint dans son idylle chevaleresque La Source au bout du monde, parue en 1896.
Arthur Rackam, “Siegfried se regardant dans le fleuve” ; Key Nielsen, “Le dragon à sept têtes”, d’après un conte des frères Grimm ; Edmund Dulac, “La Princesse de Deryabar”, 1924 ; 1925 ; non daté
Gravures • © Heritage Images / Historica Graphica Collection / akg-images / © akg-images / IAM / World History Archive / © akg-iamges
Cette lame de fond du merveilleux est aussi portée par les fairy paintings de l’ère victorienne (comme celles saturées de créatures fantastiques peintes par Richard Dadd) et par l’illustration qui se développe considérablement au XIXe siècle, grâce aux progrès de l’imprimerie et l’invention de la quadrichromie. Parmi les figures les plus remarquables demeurent Arthur Rackham (1867–1939), dont le style sans pareil a enchanté contes, mythes et récits merveilleux pour la jeunesse, et ses confrères, Edmund Dulac (1882–1953), Kay Nielsen (1886–1957), John Bauer (1882–1918) ou Sidney Sime (1865–1941). Des images enchanteresses qui, à leur tour, influenceront des générations, enfantant des talents comme celui de Pauline Baynes (1922–2008), l’illustratrice choisie par Tolkien pour Le Fermier Gilles de Ham (1949) puis par C.S. Lewis pour Les Chroniques de Narnia (1950–56)…
Pour aller plus loin :
À lire : La Source au bout du monde
De William Morris
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