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Marie Lefèvre reprend les codes et mises en page d’enluminures médiévales occidentales, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
Vous avez la référence ? « Expecto Pigmentum », le nom choisi par Marie Lefèvre (née en 1996) pour son compte Instagram est un emprunt revisité à une formule magique de la saga Harry Potter. Un clin d’œil révélateur de l’éclectisme de ses inspirations, qui vont des enluminures irlandaises aux films de fantasy – dont l’emblématique Brendan et le secret de Kells (réalisé par Tomm Moore et Nora Twomey en 2009), un film d’animation centré sur l’histoire d’un jeune enlumineur, qui lui a inspiré sa photo de profil.
Au quotidien, Marie Lefèvre travaille avec des matériaux ancestraux tels que des pigments bruts qu’elle prépare elle-même selon une recette médiévale, avec du blanc d’œuf, du miel et de la gomme arabique, mais aussi des parchemins (des peaux d’animaux amincies pour servir de supports de dessins et d’écritures), des pinceaux et de la feuille d’or. Elle reprend les codes et mises en page d’enluminures médiévales occidentales – notamment, nous explique-t-elle, « l’enluminure dite ‘insulaire’, créée en Irlande et en Grande-Bretagne entre le VIe et la fin du IXe siècle », soit l’une des plus anciennes connues. Mais elle s’applique à leur donner une coloration contemporaine, en piochant ses sujets parmi des événements récents ou des œuvres de fantasy.
Son rêve serait d’ouvrir une boutique-atelier, où elle pourrait travailler tout en ayant un contact direct avec des visiteurs.
En 2024, Marie Lefèvre se filme en train de peindre les fins cernes noirs d’une enluminure qu’elle consacre depuis plus d’un an à l’incendie de Notre-Dame (elle a documenté chaque étape de ce travail), et poste la vidéo sur Instagram. La musique est épique, les plans sont courts, au plus près de son pinceau fin. Son objectif ? Populariser et faire mieux connaître le travail de l’enluminure, dont elle rappelle qu’il « vient du latin illuminare, qui signifie éclairer, mettre en lumière ». Le succès est colossal : sans qu’elle ne sache pourquoi ni comment, trois millions d’internautes visionnent sa vidéo, qui fait le tour du monde.
« Expecto Pigmentum » est le nom choisi par Marie Lefèvre pour son compte Instagram, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
Elle parvient même aux équipes de la Bibliothèque nationale de France, à quelques semaines de la réouverture de la cathédrale. Celles-ci la contactent, lui font une proposition inédite pour une enluminure contemporaine : numériser l’œuvre pour la faire entrer dans les archives de Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF. Marie explose de joie. Armée de son téléphone, elle filme sa réaction, et va jusqu’à consacrer un « vlog » (une vidéo) au processus de la numérisation, entraînant ses abonnés dans les coulisses de la BnF (on y découvre par exemple que les œuvres sont photographiées à la verticale, aspirées sur un support parsemé de petits trous).
Marie Lefèvre travaille avec des matériaux ancestraux tels que des pigments bruts qu’elle prépare elle-même selon une recette médiévale, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
Capital pour la carrière de la jeune femme, qui voit depuis se multiplier les propositions (pochettes d’albums de musique, couvertures de livres, commandes privées pour des mariages ou des anniversaires…), l’événement en dit aussi long sur sa personnalité, et le mélange des genres et des époques qu’elle nourrit au quotidien. Documenter son art sur Instagram, c’est plutôt courant, mais proposer des « vlogs » ou des vidéos d’ASMR en tournant les pages d’un manuscrit ancien l’est moins, et c’est ce qui fait tout le charme de cette jeune femme installée à Angers.
« J’avais envie de créer un manuscrit qui pourrait être conservé dans la bibliothèque de Poudlard. »
Pour le moment, elle y travaille dans le salon baigné de lumière de son petit appartement, sur une table à tréteaux couvertes de pigments (garance, lapis-lazuli, orpiment : des matériaux extrêmement coûteux) et de pinceaux, d’ouvrages d’enluminures et de calligraphies ; son ordinateur n’est pas loin, pour aller regarder en ligne des manuscrits numérisés en haute définition. Pour le moment, car son rêve, nous confie-t-elle, serait d’ouvrir une boutique-atelier, où elle pourrait travailler tout en ayant un contact direct avec des visiteurs, avec la même envie de partager ses connaissances que sur Instagram.
Populariser et faire mieux connaître le travail de l’enluminure sont les objectifs de Marie Lefèvre, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
Marie a grandi à Paris, dans une famille de musiciens, raconte-t-elle. « Mon père est basson soliste à l’Opéra de Paris. Je suis l’aînée d’une famille de cinq enfants et nous avons tous joué d’au moins un instrument, reçu une formation musicale et de chant. J’ai joué du piano de mes 4 à mes 9 ans, et de la flûte traversière de mes 9 ans à mes 22 ans, en plus de ma passion pour le dessin que j’ai entretenue, seule, dès que j’avais du temps. » Après un baccalauréat littéraire, elle s’oriente vers une école d’art, Penninghen, où se forment graphistes et directeurs artistiques.
Marie Lefèvre s’applique à donner aux enluminures une coloration contemporaine, en piochant ses sujets parmi des événements récents, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
Parmi les matières proposées, elle grimace devant les cours sur ordinateur mais emporte avec elle un goût pour la calligraphie, laquelle la mène jusqu’à Angers, sur les bancs de l’ISEEM (Institut supérieur européen d’enluminure et du manuscrit). L’école est unique en France (elle a fermé l’année dernière, après quatre décennies d’existence), et la promotion de Marie compte une douzaine d’élèves. Après une première année passée à apprendre les techniques de l’enluminure et à copier des livres anciens, la deuxième est consacrée à un projet de diplôme : un manuscrit entier.
Pour le texte, Marie choisit le Conte des trois frères, qui apparaît à la fin de la saga Harry Potter (un compagnon de route décidément fidèle), qu’elle recopie et illustre sur quinze pages. L’ouvrage lui demande un an et demi de travail : « J’avais envie de créer un manuscrit qui pourrait être conservé dans la bibliothèque de Poudlard. » Autour d’elle, ses camarades choisissent de travailler à partir de la saga Le Monde de Narnia, ou Au bonheur des dames de Zola. Elle reprend le style irlandais qui lui est cher, soigne ses lettrines et travaille avec des « labyrinthes d’entrelacs », des « symboles » et des « spirales », avec lesquels elle parvient, tout en contournant la figuration illustrative, à laisser deviner des paysages.
Sur le parchemin, les couleurs paraissent plus lumineuses que sur le papier, nous explique Marie Lefèvre, 2025
© Edouard Monfrais-Albertini pour BeauxArts.com
Le parchemin, nous explique-t-elle, a ceci de différent avec le papier qu’il ne « boit pas » les pigments : « Ils se posent dessus, et c’est pour cette raison que les couleurs paraissent si lumineuses. » La lumière, encore : on pourrait croire l’art de l’enluminure réservé aux rats de bibliothèques, dans l’ombre des livres et des siècles passés, mais Marie Lefèvre prouve au quotidien qu’il est d’actualité, et qu’il mérite d’être regardé, surtout maintenant qu’aucune école ne se charge de l’enseigner. Regardé, mais aussi revisité, réinventé – et remis en lumière, de Gallica à Instagram…
Marie Lefèvre
Pour en savoir plus, consultez son compte Instagram @expecto_pigmentum
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