Article réservé aux abonnés
Malo Chapuy, Ange chassant des coupeurs d’éolienne, 2022
Tempera or et argent sur bois, encadré par l'artiste • Courtesy Malo Chapuy et Mor Charpentier
À dire vrai, il n’aime pas trop parler de lui. Ni de son enfance à Laon, dans l’Aisne, ni de ses premiers pas comme étudiant en philosophie, de ses trois années en arts plastiques à la Sorbonne puis de son arrivée aux Beaux-Arts de Paris, où il a suivi l’atelier de Jean-Michel Alberola et dont il est sorti diplômé en 2022. Malo Chapuy (né en 1995), c’est très net, préfère parler de techniques, de pigments anciens, de ces astuces qu’il emprunte aux faussaires comme aux restaurateurs d’œuvres anciennes. D’ailleurs, il a hésité un temps à tenter l’Institut du patrimoine… « Mais je préférais créer. »
On apprendra tout de même qu’il dessinait, plus jeune, et que c’est un cours d’option en histoire de l’art lors de son année en philo qui l’a mis sur la piste de la peinture. Déjà, on devine ici un appétit irrépressible pour les artistes du passé, plus que pour l’art d’aujourd’hui. « J’ai d’abord regardé les coloristes, les baroques, Rembrandt, Rubens, Vélasquez, puis je suis remonté dans le temps. Et j’ai eu un déclic en m’arrêtant sur les primitifs italiens. » Ses yeux brillent lorsqu’il évoque un voyage à Sienne et à Florence, où il regarde Fra Angelico « de très près » et décide d’en « faire quelque chose, à tout prix ». La citation, il insiste sur le mot, sera son credo.
Alors, il copie. Copie, copie, copie. Pas en public, pas dans les allées bondées du Louvre comme les font les copistes dotés d’autorisation, il n’aime pas ça, mais dans le secret de son appartement. Il marche ainsi dans les pas de bien des peintres avant lui, dont c’était la formation classique. Il veut tout apprendre des maîtres anciens, travailler exactement comme eux. Pour ce faire, il a pour guide le Libro dell’Arte, un traité écrit entre 1390 et 1437 par le peintre florentin Cennino Cennini qui décrit par le menu les techniques et matériaux utilisés par ses contemporains. Un témoignage plus qu’utile pour Malo Chapuy, qui cherche avant toute chose à s’approprier les savoir-faire des peintres anciens, à connaître leurs secrets, pour créer d’authentiques peintures médiévales-contemporaines.
Malo Chapuy dans son atelier à Paris, 2024
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
« Ma quête, en ce moment, c’est de trouver un fournisseur de peuplier », le bois le plus utilisé par les artistes médiévaux.
C’est pourquoi, d’ailleurs, il fabrique lui-même ses cadres, couvre ses fonds de feuilles d’or, crée ses couleurs à partir de pigments tels que le lapis-lazuli, utilisés en leurs temps par les maîtres admirés (pas tous, cela dit : « certains pigments sont trop toxiques et ne sont plus utilisés aujourd’hui, comme le jaune d’arsenic ou ceux à base de plomb »). Il travaille à l’œuf et à l’huile, n’hésite pas à y ajouter des résines « pour retrouver la consistance très grasse des huiles de Van Eyck ».
Malo Chapuy copie dans le secret de son appartement. Il veut tout apprendre des maîtres anciens
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Aussi, Malo tâche de vieillir ses œuvres pour qu’elles aient l’air ancien, en suivant des « méthodes communes aux restaurateurs et aux faussaires ». Il patine ses cadres, navigue volontiers à contre-courant des conseils comme le célèbre « peindre gras sur maigre » pour faire l’inverse afin que la peinture se craquelle, ou encore en utilisant du bitume de Judée, pourtant boudé depuis plus d’un siècle par les peintres car il obscurcit les œuvres. De tout cela, Malo se régale, fasciné par cette chimie d’artiste omnipotent, qui fabrique tout – jusqu’à ses cadres de bois, lesquels lui ont demandé les compétences d’un menuisier.
Il nous montre aussi son mémoire, dont le sujet, l’enluminure, a dicté la forme : un manuscrit. Malo a tout fait, travaillé la calligraphie, les lettrines, la couverture en cuir… Pour une mise en perspective totale de son sujet. Sur sa table de travail, on remarque encore un petit bas-relief en cours d’exécution : le jeune homme se met désormais à la sculpture sur bois, en prévision d’une exposition à l’automne. S’il sait où il va, il demeure sur la route de l’apprentissage ; « Ma quête, en ce moment, c’est de trouver un fournisseur de peuplier », le bois le plus utilisé par les artistes médiévaux.
Malo Chapuy se met à la sculpture sur bois, en prévision d’une exposition à l’automne
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
« J’aime projeter l’ombre d’une catastrophe écologique dans mes peintures. »
On l’aura compris, Malo cherche l’illusion. Devant ses œuvres, un œil inattentif pourrait passer vite et croire qu’il s’agit, effectivement, de peintures médiévales. Ce doute l’intéresse ; il parfait ses effets grâce au vieillissement volontaire de ses œuvres. Mais on ne saurait oublier de pointer ses ajouts, qui peuplent les fonds de ses scènes bibliques. De la même façon que les peintres du Moyen Âge faisaient voyager dans le temps la Vierge et l’Enfant Jésus, incluant dans leur environnement des murailles, des clochers et des tours, Malo y invite des éoliennes, des pipelines, des châteaux d’eau, des architectures modernistes.
Malo Chapuy cherche avant toute chose à s’approprier le savoir-faire des peintres anciens
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Il reste, ici encore, dans la citation. Il choisit ses bâtiments chez Le Corbusier, ses installations industrielles chez le couple de photographes allemands Bernd et Hilla Becher… Et crée un « Moyen Âge post-apocalyptique », imaginant que des « chevaliers pourraient passer devant une friche industrielle et se demander ce que c’est ». L’artiste fait ainsi dialoguer son obsession pour l’art ancien avec une préoccupation éminemment contemporaine : « J’aime projeter l’ombre d’une catastrophe écologique dans mes peintures. »
Le tout, non sans humour, Malo créant d’improbables scènes à l’anachronisme décalé, tel cet Ange chassant des coupeurs d’éolienne (2022) [ill. en une] – les champs d’éoliennes incarnent selon lui les forêts d’aujourd’hui – ou cette Dame au moustique tigre (2023) à la noblesse légèrement bousculée. À la prochaine Biennale de Lyon, l’artiste représenté par la galerie Mor Charpentier exposera en plus de quelques peintures des masques de Covid en plastique transparent, couverts de visages peints à la façon de vitraux…
Malo Chapuy tâche de vieillir ses œuvres pour qu’elles aient l’air anciennes
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
L’interview touche à sa fin. Autour de nous, dans son atelier au plancher irrégulier perché sur les toits de Paris, il y a des ouvrages d’historiens spécialistes du Moyen Âge (Georges Duby, Jérôme Baschet), des romans médiévaux (Chrétien de Troyes, Boccace), et puis la Bible, une monographie dédiée à Piero della Francesca, le journal d’Eugène Delacroix, des pinceaux, des pots de pigments… et une chaise de prière. Tout à coup, la pièce, de taille réduite, nous apparaît comme la cellule d’un moine, penché quotidiennement sur son ouvrage, appliqué, sensible.
Pas croyant, l’artiste est pourtant imprégné d’art religieux (« Plus je le regarde, plus je m’y attache »), les sujets bibliques constituant une bonne partie de ses citations. Même si son approche apparaîtra parfois grinçante, ironique, elle conserve une certaine candeur, dans l’admiration toujours renouvelée des maîtres anciens, dans la recherche de techniques « authentiques ».
Pas croyant, Malo Chapuy est pourtant imprégné d’art religieux
Photo Maurine Tric pour BeauxArts.com
Dans ses rires, dans ses pèlerins qui se bouchent le nez à cause de la pollution (L’Exode des pèlerins, 2024), il y a une fraîcheur, un regard amusé sur les pires dérives du monde, qui contraste avec l’application infinie de sa manière. Un décalage qui semble dire « soyons sérieux, restons légers ». Ou le contraire…
Biennale de Lyon
Du 21 septembre 2024 au 5 janvier 2025
Pour voir plus d'œuvres de Malo Chapuy
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique