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CHRONIQUE

Nicolas Bourriaud : « Il faut sauver les écoles d’art ! »

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Publié le , mis à jour le
Un pays qui ne respecte pas ses écoles d’art respecte-t-il ses artistes ? Peut-on penser un réel soft power quand on nivelle par le bas leur formation ? Les conséquences de la dépréciation de notre tissu d’enseignement artistique se feront vite sentir…
Espace pour les étudiants dans l’atelier de Jean-Michel Alberola, bâtiment Chimay à l’ENSBA
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Espace pour les étudiants dans l’atelier de Jean-Michel Alberola, bâtiment Chimay à l’ENSBA

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© Bertrand Rieger / hemis

« L’art, c’est comme le chinois, ça s’apprend. » Attribuée à Pablo Picasso, cette citation était destinée à faire réfléchir celles et ceux qui pensent que le plus important devant une œuvre d’art, « c’est ce que l’on ressent ». Quelle erreur… Plutôt que d’acquérir la possibilité d’un point de vue étranger au leur, ils cultivent leurs préjugés ; au lieu de s’enrichir dans un musée, ils s’y déversent. Mais il y a bien pire ennemi de l’art que ces gens-là : il y a les régulateurs, dont l’activité consiste à normaliser tout ce qui persiste à échapper à leur monde, fait de grilles de données Excel, d’organigrammes à rationaliser et de mutualisations à accomplir.

En ces temps de crise économique, on parle beaucoup de « coups de rabot » : or le principe même du rabot réside dans un nivellement aveugle, alors que toute politique culturelle consiste à opérer des choix à partir d’une vision de son rôle social. Mais le coup de rabot permanent concerne moins le budget de la culture que son fonctionnement. L’enseignement artistique, considéré par beaucoup comme un luxe quasiment scandaleux, semble dans le collimateur.

La pensée artistique menacée ?

Depuis deux décennies, les écoles d’art françaises s’étaient déjà soumises à ce que l’on appelle « le processus de Bologne », c’est-à-dire leur alignement sur le fonctionnement des universités, processus supposé donner des gages de sérieux et garantir l’harmonisation des cursus. Certaines d’entre elles, zélées, donnèrent à la recherche post-diplôme le statut d’un totem idéologique, ou d’une panacée universelle. Mais quel artiste n’est pas chercheur ?

Il ne s’agit pas d’opposer des enseignements qui doivent être complémentaires, mais de pointer le renoncement de certaines écoles à la spécificité de la pensée artistique, guère soluble dans les mémoires de recherche universitaires. Je reçois ainsi de nombreux témoignages de professeurs en écoles d’art qui se voient sommés de s’expliquer sur leur pédagogie par des « évaluateurs » dont l’expertise se limite à la connaissance de normes abstraites, et pour qui un artiste s’apparente souvent à un étrange indigène qu’il s’agirait de civiliser.

Vernissage de l’exposition « Entre chien et loup » présentée par l’École du Magasin – Centre national d’art contemporain de Grenoble durant l’été 1992. Cette école a ouvert ses portes en 1987 ; c’était l’une des activités du Magasin, inauguré quelques mois plus tôt par son fondateur Jacques Guillot.
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Vernissage de l’exposition « Entre chien et loup » présentée par l’École du Magasin – Centre national d’art contemporain de Grenoble durant l’été 1992. Cette école a ouvert ses portes en 1987 ; c’était l’une des activités du Magasin, inauguré quelques mois plus tôt par son fondateur Jacques Guillot.

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© Ecole du Magasin, Grenoble

Lorsqu’on détruit un écosystème, on le paye toujours, tôt ou tard.

Improductives, réfractaires au changement, peu insérables dans le monde du travail ? Les écoles d’art passent aujourd’hui pour les brebis galeuses de l’enseignement supérieur. Mais lorsqu’on détruit un écosystème, on le paye toujours, tôt ou tard. Et lorsque la dimension expérimentale, personnelle, intuitive de l’enseignement artistique aura disparu, quand les écoles d’art ne produiront plus que des professeurs d’écoles d’art, il sera toujours temps de se lamenter sur la mort du soft power artistique français. Est-ce un hasard ? En France, les espaces de transmission les plus inventifs et les plus efficaces de ces trente dernières années ont tous brutalement disparu.

De l’importance de la transmission

Je pense à l’Institut porté dès la fin des années 1980 par Sarkis et Daniel Buren, qui a formé une génération entière d’artistes internationaux. Mais aussi à l’École du Magasin de Grenoble, mondialement connue, à laquelle on a fini par préférer des cours de yoga. Ou encore au Pavillon du Palais de Tokyo, qui entre 2001 et 2017 accueillit une impressionnante liste d’artistes et de curateurs, auquel l’institution mit fin pour des raisons encore obscures.

Ces lieux de transmission originaux apportèrent à la scène française une aura hélas inestimable, à une époque où l’on connaît le prix de tout et la valeur de rien, comme disait Oscar Wilde. Mais quittons la France : en Chine, pays qui bénéficie désormais d’un immense réseau de lieux d’exposition, les rares professionnels qui émergent se sont formés en Angleterre ou aux États-Unis.

Et en Arabie saoudite, sur laquelle souffle en ce moment un vent libéral parmi une myriade de nouveaux musées et centres d’art contemporain, une population jeune et avide de culture ne bénéficie pas encore de lieux de formation dignes de ce nom. J’y ai rencontré des « curateurs » dont la connaissance de l’art d’aujourd’hui, hélas, se résumait trop souvent à un régionalisme autosatisfait ou aux vedettes des galeries américaines.

La réhabilitation de l’enseignement artistique ne pourra se faire, ici comme ailleurs, qu’en se tenant au niveau des artistes – et de l’histoire. Et elle pourrait commencer par une fusion intelligente de l’exposition et de la transmission. Toute institution devrait comporter un volet pédagogique ; tout lieu d’exposition devrait être, en son cœur, un lieu de transmission.

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