Article réservé aux abonnés
Inaugurant sa rétrospective à la Neue Nationalgalerie de Berlin en novembre dernier, Nan Goldin a dit sa “honte” vis à vis du “génocide à Gaza et au Liban”
© Fabian Sommer / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP
Les récentes élections présidentielles américaines, sans doute les plus violentes jamais vues depuis la guerre de Sécession, témoignent d’une tendance planétaire : la polarisation. Planétaire, car le monde entier se voit soumis au régime des réseaux sociaux, qui favorise le binaire ; polarité, parce que les débats politiques, culturels et sociaux semblent aujourd’hui se réduire à un choix entre oui et non, Israël ou Palestine, Ukraine ou Russie, Trump ou Harris.
Le monde se rétrécit, il se réduit à la taille de Florence à l’époque de Dante Alighieri, quand il fallait choisir entre Guelfes et Gibelins, partisans du pape ou de l’empereur. Et comme l’auteur de la Divine Comédie, quiconque fait le mauvais choix au mauvais endroit se condamne à être exilé – pardon, cancellé – par la meute. Prendre la parole devient ainsi un exercice à haut risque.
« Mon exposition est un test. »
Nan Goldin
L’artiste Nan Goldin a pu récemment le vérifier, lorsque son discours pour l’inauguration de sa rétrospective berlinoise a créé un énième scandale autour du sujet qui ne cesse d’agiter le monde de l’art, la question palestinienne. « J’ai décidé d’utiliser cette exposition comme une plateforme pour amplifier la honte que je ressens par rapport au génocide à Gaza et au Liban », déclara-t-elle. « Mon exposition est un test. Si l’on permet à une artiste dans ma position d’exprimer un jugement politique sans être ‘annulée’, j’espère que j’ouvre un chemin que d’autres pourront parcourir sans être censurés. »
Goldin a dénombré plus de 180 artistes censurés en Allemagne pour avoir critiqué l’action du gouvernement Nétanyahou. « Quand on déclare que toute critique envers Israël est antisémite, poursuivit-elle, il devient difficile de définir et d’arrêter la haine envers les Juifs. » Enfin, le discours de Nan Goldin prit un tour plus personnel : ce qui se passait à Gaza, dit-elle, lui rappelait les pogroms auxquels ses grands-parents avaient échappé en Russie.
« Plus jamais ça signifie ‘plus jamais ça’ pour tout le monde. » Dès le lendemain, le quotidien conservateur Die Welt appelait à la démission du directeur de la Neue Nationalgalerie, Klaus Biesenbach. Dans sa réponse à Nan Goldin, ce dernier commença par avouer son désaccord avec elle et insista sur le fait qu’il avait une égale empathie pour l’un et l’autre peuple. La suite de son discours fut recouverte par les huées du public, aux cris de « Yalla, intifada ! ».
Dans le monde de l’art, depuis quand n’a-t-on pas vu un débat public réunissant des gens en désaccord ?
Au lendemain de cette soirée devait se tenir un symposium, organisé par un couple mixte juif-musulman, Meron Mendel et Saba-Nur Cheema. Intitulé « Art et activisme dans une ère de polarisation », il était supposé réunir des artistes-activistes, partisans de l’une et l’autre cause. « Certains ont accepté de venir, mais refusaient de parler avec des gens qui utilisaient le terme de ‘génocide’.
D’autres, dans le camp opposé, refusaient de parler à ceux qui niaient l’existence d’un génocide. Les deux côtés utilisent la même tactique, tous deux sont totalitaires et antidémocratiques », conclurent amèrement les organisateurs. Le symposium fut bien sûr annulé. Comme l’a souligné la philosophe Chantal Mouffe, la démocratie n’est pas le lieu de l’antagonisme mais de l’agonisme, c’est-à-dire la capacité de débattre et délibérer alors qu’on n’est pas d’accord.
L’agonisme est une relation politique dans laquelle deux parties sont en conflit, admettent qu’il n’existe pas de solution rationnelle à leur différend, mais reconnaissent la légitimité du camp adverse. Dans le monde de l’art, depuis quand n’a-t-on pas vu un débat public réunissant des gens en désaccord ? Les tables rondes auxquelles j’ai assisté depuis au moins dix ans réunissaient des curateurs, critiques ou artistes provenant de sensibilités proches. Et depuis quand une institution artistique a-t-elle affirmé une originalité de programmation digne de ce nom en France ?
L’historien de l’art Winckelmann (1717–1768) définissait magnifiquement l’art néoclassique : tout comme l’eau coule « naturellement » et sans goût, c’est un style qui doit faire oublier son auteur. Eh bien voilà où nous en sommes : à des débats ne réunissant que des gens d’une même opinion, et des lieux d’art où règne une harmonie parfaite parce qu’ils n’osent plus faire la moindre vague.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
QUIZ
ARTIPS Reconnaissez-vous ces chefs-d’œuvre de l’Antiquité ? _ re Testez vos connaissances et défiez vos amis !_
DOSSIER
TEST ! Ses chefs-d’œuvre, son histoire, ses plus belles salles… Tout pour préparer sa visite au musée du Louvre
Abonnés
LA CHRONIQUE DE NICOLAS BOURRIAUD
« Face aux galeries hors sol, aux Shein de l’art contemporain, les petites échoppes intelligentes ont une carte à jouer » en RW