Des élèves étudiant “La Grande Odalisque” d’Ingres au musée du Louvre
© René Mattes / hémis
Au musée, les cadres trônent sur les cimaises. Mais, aussi dorées ou fleuries soient-elles, ces bordures carrées ou rectangulaires constituent rarement le clou de la visite dans une expo ! D’un point vue pragmatique, les cadres sont les anges gardiens des œuvres. Voués à présenter une peinture, un dessin, une gravure, une broderie ou même un bas-relief, ces éléments de mobilier agissent comme un bouclier qui protège l’intégrité des pièces exposées.
Un cadre est toutefois bien plus qu’une simple bordure. Quand il est choisi par l’artiste, le cadre offre un espace délimité sur son imaginaire, une sorte de « fenêtre ouverte », pour paraphraser Leon Battista Alberti dans son De Pictura (1435), traité fondateur de la peinture occidentale : « Je trace sur la surface à peindre un quadrilatère qui sera pour moi comme une fenêtre ouverte sur le monde. »
Depuis les temps les plus reculés de l’histoire de l’art, le cadre a toujours été présent. Dans les cavernes de la Préhistoire, en France (site de Lascaux) comme en Espagne (grotte d’Altamira), il n’est pas rare d’observer des peintures et des gravures cernées d’un trait qui délimite un sujet isolé. On retrouve les mêmes contours sur les mosaïques au Proche-Orient, sur les tombeaux pharaoniques et reliefs de l’Égypte antique, ainsi que sur des peintures rupestres du Sahara vers 3 000 avant J.-C., tout comme en Crète, à Cnossos, mille ans plus tard, où les fresques du palais minoen sont entourées de larges bordures. Bien des siècles plus tard, en Europe, continue de fleurir le goût des bordures ornementales, notamment dans les enluminures et les tapisseries médiévales.
La fresque dite de L’Acrobate ou du Saut par dessus le taureau datant du XVe siècle avant notre ère en provenance de Cnossos
Coll. musée archéologique, Héraklion • © Patrick Escuderio / hemis
Vers le XIIIe siècle, les cadres en bois apparaissent. Pouvant atteindre de grandes dimensions, leur développement est intimement lié aux commandes de retables religieux passées par l’Église et les souverains. Outre une visée esthétique, ces armatures en bois ont surtout pour fonction de maintenir entre eux les panneaux (diptyque, triptyque, polyptyque) en bois peints.
Jan van Eyck, L’Homme au turban rouge, 1433
Huile sur panneau • 26 × 19 cm • Coll. National Gallery, Londres
Petite précision importante : jusqu’à la Renaissance, les cadres font corps avec le tableau ! Exemple profane des plus remarquables : L’Homme au turban rouge de Jan van Eyck, où l’artiste a gravé sur les montants du cadre sa devise en grec, et la phrase suivante en latin : « Jan Van Eyck m’a fait le 21 octobre 1433 ». Dix ans plus tôt, l’Italien Gentile da Fabriano a, de son côté, offert une révolution à l’histoire de l’art en proposant son retable de L’Adoration des mages (1423) : la peinture et son cadre ont été réalisés séparément avant d’être assemblés, c’est une première !
Cette dissociation va devenir la règle avec l’invention vers 1520 du « cadre à feuillure » qui supplante le cadre attaché au tableau. Avec le principe de la feuillure, on peut décadrer et encadrer de nouveau à souhait, sans altérer l’œuvre. Au plus grand bonheur des collectionneurs d’art !
Pour ce qui est du style, les cadres suivent dès la Renaissance toutes les tendances : baroque, Louis XIV, Régence, Empire, etc. À chaque période et à chaque pays, ses profils de baguettes, ses matériaux et ses ornements caractéristiques, entre rosaces, rinceaux, palmettes, nœuds…
Gentile Da Fabriano, L’Adoration des mages, 1423
Tempera sur bois • 283 × 300 cm • Coll. Chapelle Strozzi, Rome
Jusqu’à même devenir « ringard » quand, à partir des années 1950, la peinture abstraite fera tomber les carcans : quand on est moderne, on se passe d’un cadre, revendiquent certains noms tels Mark Rothko ou Joan Mitchell. La peinture raconte une histoire, et le cadre (même dissocié, même absent) en fait partie.
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