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TENDANCE

Quand la BD redessine l’histoire de l’art !

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Publié le , mis à jour le
Léonard de Vinci, Vincent Van Gogh, Frida Kahlo et même Yayoi Kusama… réinventés par les maîtres du 9e art : une tendance lourde avec ses chefs-d’œuvre et ses ratés. Enquête sur l’amour de la BD pour l’art à l’occasion du festival d’Angoulême.
Elisa Macellari, Kusama – Obsessions, amours et art
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Elisa Macellari, Kusama – Obsessions, amours et art, 2020

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Un dessin qui à lui seul concentre l’univers pictural et les obsessions de l’artiste japonaise Yayoi Kusama : « Le pois a la forme du soleil, il signifie énergie masculine, source de la vie. Le pois a la forme de la lune, il symbolise le principe féminin de la reproduction et de la croissance. Les pois suggèrent la multiplication à l’in ni. Notre Terre n’est qu’un pois parmi des millions d’autres. »

© Elisa Macellari / éd. Chêne.

La bande dessinée a fini par conquérir ses lettres de noblesse. Reléguée pendant des années au second plan de la culture car jugée trop populaire et puérile, elle est considérée à présent comme un art à part entière, exposée au musée, dans les galeries, plébiscitée par les maisons de ventes, célébrée par plusieurs festivals. Elle s’est même institutionnalisée : après l’Académie des beaux-arts où l’autrice de BD Catherine Meurisse a été installée en 2020, le Collège de France lui a ouvert ses portes en 2022. Invité pour l’année 2022–2023 sur la chaire « Création artistique », l’écrivain, scénariste et éditeur Benoît Peeters a justement intitulé sa leçon inaugurale « Un art neuf ».

Michel Durand, Van Gogh
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Michel Durand, Van Gogh, 2016

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Un album consacré aux derniers jours du peintre à Auvers-sur-Oise, où la folie n’est pas exactement là où on la croit.

© ADAGP Paris 2023. © Michel Durand / Glénat.

Désormais en phase avec son titre de 9e art, il fallait bien qu’elle aille titiller ses congénères au panthéon de la création et se confronte aux maîtres du passé. À l’instar du cinéma, la BD s’est lancée il y a une quinzaine d’années dans des biopics retraçant la vie et la carrière de grandes figures de l’histoire de l’art (ancien et moderne), s’attardant sur les oeuvres les plus emblématiques de génies de la peinture, de la gravure, du dessin ou de l’architecture. Avec des résultats plus ou moins convaincants et inspirés. Si les premières publications se sont souvent cantonnées à un récit littéral, piochant dans la biographie des anecdotes destinées à un scénario timide déroulé dans un style mainstream sans originalité, certaines ont dès le début su faire preuve d’audace. S’appropriant le corpus de l’artiste, elles l’entraînent dans une matière et un univers autres, capables de « susciter une image mentale qui persiste après la lecture », comme le souligne Benoît Peeters.

Le soufre de Caravage rallumé par Manara

Julie Birmant et Clément Oubrerie, Pablo
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Julie Birmant et Clément Oubrerie, Pablo, 2012–2014

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Avec humour et humanité, les auteurs offrent l’image délicieuse d’un Picasso surpris dans son atelier, en prise avec les Demoiselles d’Avignon.

© Julie Birmant et Clément Oudrerie / Dargaud.

L’auteur à succès Joann Sfar fut de ceux-là, lui qui, dès 2000, se lança dans une série sur le peintre Pascin (éd. l’Association). Six tomes pleins de fougue et de verve, de vie, de sexe et de mort font de cet artiste oublié de l’École de Paris – est-ce pour cela qu’il fut plus facile de se l’accaparer ? – un personnage hautement romanesque. Quelques années plus tard, Julie Birmant et Clément Oubrerie unissaient leurs forces pour s’attaquer à un monstre sacré de l’art moderne : Picasso. Ils lui consacrent quatre albums très réussis, parus chez Dargaud entre 2012 et 2014, où le Minotaure se révèle dans toutes ses ambiguïtés. Un autre duo, formé par Catel et Bocquet, s’était lancé dans des biographies de femmes avec en figure de proue Kiki de Montparnasse (éd. Casterman, 2007), la muse de Man Ray, dans un roman graphique poétique qui a remporté un immense succès critique et public.

Milo Manara, Le Caravage
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Milo Manara, Le Caravage, 2015-2018

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Manara, le maître de la BD érotique, s’empare ici d’un chef-d’œuvre du ténébreux Caravage, la Mort de la Vierge (1604–1606). S’il restitue avec fidélité la toile, il n’hésite pas à convoquer la légende selon laquelle une prostituée aurait servi de modèle au génie du clair-obscur pour incarner Marie.

© ADAGP Paris 2023. © Milo Manara / Glénat.

Spéciale dédicace au Caravage de Manara, avec son lot de femmes sexy en diable, qui laisse pantois.

Après une telle réussite, la recette fait florès. Casterman inaugurera ainsi une série de portraits réalistes, en bulles et en couleurs, d’Egon Schiele (Xavier Coste), de Rembrandt (Typex), d’Amedeo Modigliani (Laurent Seksik et Fabrice Le Hénanff) et de nombreux autres. Delcourt réplique avec quelques titres comme Artemisia, signé Nathalie Ferlut et Tamia Baudouin, ouvrage tout en délicatesse où le dessin saura prendre suffisamment de recul pour évoquer sans la trahir l’œuvre de la peintre caravagesque tourmentée. En 2015–2017, Glénat frappe encore plus fort avec sa collection « les Grands Peintres », une déferlante de biopics de qualité inégale, frôlant parfois le kitsch, et qui content les destins hors normes de Jan Van Eyck, Léonard de Vinci, Pieter Bruegel, Georges de La Tour, Francisco de Goya, Jacques-Louis David, Gustave Courbet, Camille Claudel… Spéciale dédicace au Caravage de Manara, avec son lot de femmes sexy en diable, qui laisse pantois. On ne peut s’empêcher de trouver particulièrement malin d’avoir choisi le roi de la BD érotique pour conter la vie du plus sulfureux des artistes transalpins du XVIIe siècle. Plus sage, bien documenté, le Bosch de Griffo s’empare de questions techniques en construisant la narration en deux récits parallèles, l’un à l’époque de l’auteur du Jardin des délices, l’autre six siècles plus tard, autour d’une restauratrice tentant de percer le mystère des vernis du peintre…

Le Louvre et Futuropolis plus que complices

Virginie Grenier et Daphné Collignon, Tamara de Lempicka
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Virginie Grenier et Daphné Collignon, Tamara de Lempicka, 2017

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Les autrices sont parvenues à restituer avec grâce l’ambiance suave des œuvres de la peintre au style Art déco.

Dans ces allers-retours entre divers espaces-temps, la palme revient au délirant Leonard2Vinci publié par Stéphane Levallois en 2019, une coédition de Futuropolis et du Louvre qui consacrait alors une rétrospective au maître italien (la maison d’édition et le musée s’associent régulièrement pour des albums autour de l’art). S’inspirant des machines volantes et militaires imaginées par le Florentin visionnaire, Stéphane Levallois élabore une œuvre de science-fiction, se projetant en 15018, aux abords du Louvre, où les derniers survivants de l’espèce humaine, réfugiés à bord du vaisseau Renaissance et traqués par des extraterrestres, ont cloné Léonard à partir de son empreinte digitale récoltée à la surface de son chef-d’oeuvre, la Sainte Anne, afin qu’il invente de nouvelles armes… Il fallait oser !

De leur côté, pour aborder le grand Léonard, Benjamin Lacombe et Paul Echegoyen s’étaient intéressés aux relations troubles qu’il entretenait avec son assistant Salaï (éd. Noctambule). Mais l’artiste la plus inspirante reste Frida Kahlo. Benjamin Lacombe lui avait aussi rendu hommage, avec Sébastien Perez, dans un ouvrage tout en prose et dessins découpés (éd. Albin Michel) après que Marco Corona (éd. Rackam) ou Jean-Luc Cornette et Flore Balthazar (Delcourt) ont déjà relaté son incroyable destinée, faite de blessures et de fulgurances artistiques, de façon plus classique.

Tout le génie de Duchamp déployé sur une frise de 6 mètres

François Olislaeger, Marcel Duchamp – Un petit jeu entre moi et je
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François Olislaeger, Marcel Duchamp – Un petit jeu entre moi et je, 2014

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De l’enfance à la postérité, une promenade amusée et déconstruite dans l’œuvre du dandy flegmatique.

Centre Pompidou • © Actes Sud BD / François Olislaeger.

Le genre de la BD-biopic s’affine, s’affirme, sans limite ni frontière, prêt à toutes les audaces, impertinences et insolences pour une rencontre au sommet avec les arts plastiques. Catherine Meurisse pourrait en être la cheffe de file. Habituée des musées (dans Moderne Olympia aux éditions Futuropolis, la belle courtisane de Manet se promenait nue dans les espaces d’Orsay pour en revisiter les chefs-d’oeuvre) et victime consentante du syndrome de Stendhal à la Villa Médicis à Rome (seul capable à ses yeux « d’annuler le syndrome du 7 janvier », date de l’attentat contre Charlie Hebdo, comme elle le raconte dans la Légèreté), elle a sorti il y a peu un magnifique Delacroix (Dargaud). Pour ce savoureux mélange de dessins humoristiques et de planches à l’encre explosives, elle a choisi pour compagnon de route Alexandre Dumas, qui se disait « frère des peintres ».

Catherine Meurisse, Moderne Olympia
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Catherine Meurisse, Moderne Olympia, 2014

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Une délirante Olympia agitée et pleine de vie s’offre au lecteur dans cette BD qui réinvente le musée d’Orsay.

© ADAGP Paris 2023. © Catherine Meurisse / Futuropolis / musée d’Orsay, Paris.

Autre perle récente éditée chez Dargaud, Eileen Gray – Une maison sous le soleil de Charlotte Malterre-Barthes et Zosia Dzierzawska. L’ouvrage construit avec élégance réhabilite le travail de l’architecte et designer irlandaise restée longtemps dans l’ombre de ses pairs masculins et met en lumière la complexité de sa villa E-1027, à Roquebrune-Cap-Martin. Particulièrement fidèle à son sujet, Cocteau – L’enfant terrible de François Rivière et Laureline Mattiussi (Casterman) a su adopter la ligne et la verve du poète, tandis que Georgia O’Keeffe – Amazone de l’art moderne de Luca de Santis et Sara Colaone (éd. Steinkis) est truffé de clins d’œil et de références subtiles aux tableaux de la peintre américaine. François Olislaeger avait marqué les esprits, lui, en 2014 avec une passionnante promenade dans l’œuvre de Marcel Duchamp, au fil d’un leporello (livre-accordéon) recto verso de 3 mètres de long.

Au plus près d’Ana Mendieta

Christine Redfern & Caro Caron, Qui est Ana Mendieta ?
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Christine Redfern & Caro Caron, Qui est Ana Mendieta ?, 2011

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À la croisée du land art et du body art, la performeuse a laissé l’empreinte de son corps dans la terre, soumise aux éléments naturels. Trente-six ans après sa mort, sa série des Siluetas (1973–1980) se ramifiait encore, jusque dans des pages de BD.

Plus récemment, Elisa Macellari a pris le parti de la distance avec l’œuvre follement étourdissante de Yayoi Kusama [ill. en Une] qui voit des pois partout, pour raconter, dans un style dépouillé plein de douceur, les traumatismes de l’artiste. Côté jeunesse, Casterman a sorti en 2020 une Histoire de l’art en BD efficace et ludique. Parmi les créations les plus originales, citons Qui est Ana Mendieta ? de Caro Caron et Christine Redfern, publié en 2011. Ce roman graphique envoûtant revient avec force sur les questions de genre et d’identité autant que sur les croyances anciennes et les rituels vaudous qui traversent l’œuvre de l’artiste cubaine exilée aux États-Unis. Le tracé appuyé et incisif, l’audace de la construction épousent au mieux les engagements de la performeuse morte tragiquement à 36 ans, qui n’avait de cesse de dénoncer les violences faites aux femmes et à l’environnement.

Toutes ces publications semblent libérées du poids de l’histoire de l’art pour se concentrer sur l’essentiel, la force d’évocation d’une œuvre et la toute-puissance de l’imagination. En attendant de voir jusqu’où ira le 9e art, Beaux Arts Magazine lui consacre depuis près de vingt ans une page entière (en fin de numéro), en confiant à des auteurs tels que Willem, François Olislaeger, Rachel Deville ou Jérôme Mulot, le soin de raconter leur histoire de l’art à travers une visite d’exposition, selon leur inspiration et en toute liberté.

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Angoulême célèbre 50 ans à la gloire du 9e art

Festival international de la bande dessinée d’Angoulême jusqu’au 29 janvier (expositions jusqu’en mars)

Cinquante éditions, ça se fête ! Le festival d’Angoulême célèbre cet anniversaire particulier avec une série d’événements réjouissants. À ne pas manquer : l’exposition consacrée aux voyages cosmiques du génial Philippe Druillet (couronné il y a trente-cinq ans déjà par le Grand Prix du festival) à la chapelle du lycée Guez de Balzac, et celle du mangaka Ryōichi Ikegami (Sanctuary, Heat, Lord…), aujourd’hui âgé de 78 ans, à voir au musée d’Angoulême, avec quelque 200 planches originales réunies.

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