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Sophie Podolski, Sans titre, non daté
Crayon de couleur sur papier • Oeuvre présentée lors de l'exposition "L'Oeil du serpent" en 2021 • Coll. musée d'art contemporain de la Haute-Vienne, Château de Rochechouart • © Catherine Podolski / Photo Aurélien Mole
« Te rappelles-tu de ta Sophie qui ne t’avait même pas reconnu ? » Tout en discrétion, c’est bien Sophie Podolski (1953–1974) qui apparaît dans la chanson Bruxelles (1974) de Dick Annegarn, tube repris depuis par la chanteuse Angèle. Proche des artistes et musiciens du Bruxelles des années 1970, Sophie Podolski avait également attiré l’attention de Dominique Rolin, écrivaine membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique et proche de Philippe Sollers — lequel participera lui-même à la renommée de Podolski en publiant quelques-unes de ses pages dans sa revue Tel Quel.
Citée encore par l’écrivain chilien Roberto Bolaño dans plusieurs de ses livres, ainsi va Sophie Podolski, éternelle jeune fille, poète, « voyage sans voyageur », disait-elle, diagnostiquée schizophrène à onze ans, déscolarisée à treize, nomade, droguée, passionnée, immense autrice surtout, au nom encore un peu secret, chuchoté de plus en plus fort par des institutions internationales et des espaces d’art indépendants.
On l’aura compris en ces quelques lignes, le piège de la réduire à sa vie, certes romanesque, est immense. « Plus un artiste est jeune au moment de sa mort, plus il est difficile de séparer son œuvre de sa vie », souligne ainsi l’historien de l’art Lars Bang Larsen dans le seul catalogue qui lui ait été consacré, en parallèle de sa première exposition au centre d’art contemporain belge WIELS en 2018. Racontons-la tout de même, en gardant à l’esprit que ce sont bien ses œuvres, sa poésie libre, la fertilité absolue de son imaginaire qui méritent de s’attarder sur elle.
Sophie Podolski, Sans titre, non daté
pastel gras sur papier • 35,5 × 26 cm • Coll. musée d’art contemporain de la Haute-Vienne, Château de Rochechouart • © Catherine Podolski / Photo Aurélien Mole
Elle sculpte, dessine, s’exerce au collage et à la couture de costumes, mais sans jamais se départir de ses démons, qui hantent sa vie et la font traverser d’intenses crises psychotiques.
Petite-fille d’un homme en exil – son grand-père ayant fui l’actuelle Ukraine pour atterrir à Anvers sans nationalité – Sophie Podolski naît apatride. Michel, son père, est musicologue et luthiste ; Ann Cape, sa mère, céramiste. La jeune femme grandit dans un environnement d’artistes, et se révèle elle-même extrêmement sensible. Malgré son excellente mémoire, son amour de la lecture, de la musique et de l’histoire, les bancs de l’école lui apparaissent trop rigides. Elle ne s’adapte guère ; pire, elle est exclue de son lycée à 12 ans, et abandonne définitivement l’école peu après.
Sophie troque alors les cours de mathématiques contre des ateliers de gravure, suivis au sein de l’Académie de Boitsfort où sa mère enseigne le travail de la terre. Précoce, elle est d’une très grande créativité : elle sculpte, dessine, s’exerce au collage et à la couture de costumes, mais sans jamais se départir de ses démons, qui hantent sa vie et la font traverser d’intenses crises psychotiques. En 1969, la révolution sexuelle et politique est en cours ; les hippies peuplent les rues et les bars de Bruxelles. Sophie circule librement entre le café Dolle Mol et le club Thalamus de Schaerbeek, où elle fréquente, à quinze ans tout juste sonnés, des anarchistes tels que le philosophe Georges Miedzianagora, des intellectuels, des musiciens (dont Dick Annegarn, donc) et autres oiseaux de nuit aux poésies sans fin.
Portrait de Sophie Podolski par sa sœur Catherine Podolski
Entre 1969 et 1973, l’artiste s’affirme et produit plus de 300 dessins, collages et textes.
Prise dans cette émulation miraculeuse, elle rencontre des artistes réunis dans une maison du 25 rue de l’Aurore, renommée le Montfaucon Research Center en référence à une rue parisienne. Elle se met à y dormir, dans les lits des uns et des autres. Y travailler surtout. Le compagnon de sa mère, architecte, lui offre un outil qui lui sera très utile, un stylo technique Rapidograph, par ailleurs chéri des autres artistes de la rue de l’Aurore, pris comme elle dans une frénésie d’exploration des arts graphiques. Entre 1969 et 1973, l’artiste s’affirme et produit plus de 300 dessins, collages et textes, la plupart entre les murs du Montfaucon Research Center.
Sophie Podolski, Le pays où tout est permis, 1979
édition Transédition (Bruxelles) • Coll. BnF, Paris
Sur ces pages, le trait souvent noir, parfois les crayons de couleurs, donnent vie à des textes plus ou moins lisibles aux graphies plus ou moins inventées, ainsi qu’à des créatures hybrides, à des cris de colère contre les hommes, à des pluies de larmes, des bouches grandes ouvertes, des monstres, des femmes nues, des autoportraits aux cheveux bouclés, des mains aux ongles crochus, des sexes mous, des serpents, des nuages, des végétaux, des escaliers. L’ensemble, fascinant, est gorgé d’une énergie adolescente, d’une spontanéité sous psychotropes, parfois cadrée au sein de cases aux angles arrondis, à la façon d’une relecture toute personnelle de l’exercice très belge de la bande dessinée.
En 1971, elle passe un été fiévreux avec son amie Olimpia Hruska dans un chalet en Suisse ; ensemble, elles enchaînent les prises de LSD et d’héroïne, mais reviennent chacune à Bruxelles avec un livre quasiment achevé : pour Sophie, Le Pays où tout est permis, soit presque 300 pages de dessins et de textes dessinés.
Sophie Podolski, Sans titre, 1968–1969
Eau-forte sur papier • Oeuvre présentée lors de l’exposition « L’Oeil du serpent » en 2021 • Coll. musée d’art contemporain de la Haute-Vienne, Château de Rochechouart • © Catherine Podolski / Photo Aurélien Mole
« Sophie Podolski parle capitalisme, musique, schizophrénie, sentiments, révolution, sexe, drogues, mathématiques, chimie et systèmes sociaux, écrit l’autrice Chris Kraus. Elle emprunte des phrases à William Shakespeare, Jimi Hendrix, Antonin Artaud, Frank Zappa et William Wordsworth. Sa composition textuelle reflète les murs de la maison de la rue de l’Aurore (…), une alternance constante, délibérée, de photos de magazines, affiches et badges politiques, plumes, perles tribales, slogans et mots peints à la main. » Autopublié d’abord, l’ouvrage est repris par les éditions Belfond, qui corrigent ses fautes d’orthographe et de syntaxe, modifient la mise en page. Furieuse, Sophie en fait changer le nom en Sang sûr (entendez « censure »).
Vue des oeuvres de Sophie Podolski dans l’exposition « Fais que ton rêve soit plus long que la nuit », 2023
Coll. Rochechouart / Photo Aurélien Mole
En 1973, la maison du Montfaucon Research Center est vendue ; les artistes se dispersent. En 1974, Sophie voit arriver avec horreur la majorité (alors à 21 ans) et, avec elle, l’âge adulte. Grandement perturbée, elle est admise à la clinique de La Borde, dans le Loir-et-Cher, et se suicide en décembre. Près de cinquante ans plus tard, Joëlle de La Casinière, l’une des artistes les plus proches de Sophie au Montfaucon Research Center, s’engage en faveur de sa reconnaissance et fait don de 213 œuvres de Sophie au musée d’Art contemporain de Rochechouart, qui l’a déjà exposée par deux fois (notamment à l’été 2023) et envisage un projet de grande ampleur.
« Nous avons des demandes de prêts régulières, émanant notamment d’espaces d’art non-profit comme la Salle de bains à Lyon, nous détaille son directeur Sébastien Faucon. C’est un travail qui parle beaucoup à la très jeune scène artistique. » Signe d’une époque sensible à la redécouverte d’artistes femmes oubliées, comme aux artistes n’ayant pas peur d’affronter leurs troubles mentaux.
À lire
Sophie Podolski. Le pays où tout est permis
Sous la direction de Caroline Dumalin • 144 pages • Coédité par le WIELS et Fonds Mercator
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