Palais des Beaux-Arts de Lille

Les musées exhument-ils enfin les femmes de leurs réserves ?

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Avec l’exposition-enquête « Où sont les femmes ? », le Palais des beaux-arts de Lille remet en lumière les artistes femmes de ses propres collections, dont elles ne constituent qu’un infime pourcentage, injustement oubliées en réserves pendant des décennies. Une initiative bienvenue qui prend place au sein d’un mouvement plus vaste né à la fin des années 2000 : un à un, les musées réexaminent la place des artistes femmes au sein de leurs collections…
Vue de “Artistes femmes de la collection, elles sortent de leur(s) réserve(s)” au MusBA, Bordeaux
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Vue de “Artistes femmes de la collection, elles sortent de leur(s) réserve(s)” au MusBA, Bordeaux, 2022

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Photo F. Deval

« Faut-il que les femmes soient nues pour entrer au musée ? », lançaient en 1985 le collectif de plasticiennes féministes Guerrilla Girls. En effet, si les salles regorgent de femmes nues peintes par des hommes, il faut de véritables fouilles archéologiques pour y débusquer des œuvres d’artistes femmes…

« Où sont les femmes ? » : tel est le titre de la nouvelle exposition du Palais des beaux-arts de Lille, qui réunit 120 œuvres de 75 artistes femmes issues de ses collections. « Cette exposition vise à réparer une injustice monumentale », introduit le directeur de l’établissement, Bruno Girveau. Elle répond en effet à un constat ahurissant : « sur les 3 000 œuvres exposées au musée en 2022, on ne comptait qu’une douzaine d’œuvres de femmes. Et les 60 000 œuvres conservées au musée ne comptent que 135 œuvres de 80 artistes femmes », soulignent les commissaires Alice Fleury et Camille Belvèze… Soit seulement 0,2 % des collections – un pourcentage terrible pour un sexe qui représente la moitié de la population mondiale !

À gauche, “Composition” de Suzanne Bomhals, 1945. À droite, “Méditations” de Jane-Agnès Chauleur-Ozeel, non daté.
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À gauche, “Composition” de Suzanne Bomhals, 1945. À droite, “Méditations” de Jane-Agnès Chauleur-Ozeel, non daté.

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Exposition « Où sont les femmes – Enquête sur les artistes femmes du musée » au Palais des Beaux-Arts de Lille

© RMN-GP - PBA Lille / Photo Stéphane Maréchalle. © PBA Lille / Photo Jean-Marie Dautel

« On s’est également aperçues que l’immense majorité de ces artistes nous étaient inconnues, poursuivent-elles. À part quelques noms célèbres comme Sonia Delaunay, Geneviève Asse ou Suzanne Valadon, un gros travail documentaire a dû être fait pour savoir qui étaient ces femmes, longtemps oubliées et invisibilisées. Beaucoup d’œuvres de l’exposition ont dû être restaurées, car elles n’étaient jamais montrées ».

Dans la base Joconde, les femmes représentent seulement 6,6 % des artistes

Qui connaît Jacqueline Comerre-Paton, Marie Villedieu, Elisabetta Sirani, Hélène Cornée-Vétault, Madeleine Desrumeaux, Rachel Ruysch, Suzanne Bomhals, Germaine Oury-Desruelles, Madeleine Jouvray, ou Marguerite de Bayser-Gratry ? Pourtant, non seulement ces femmes avaient du talent mais elles « étaient connues de leur vivant et vivaient de leur art » !

Exposition « Rosa Bonheur (1822-1899) » au musée d’Orsay
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Exposition « Rosa Bonheur (1822–1899) » au musée d’Orsay, 2022

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© Sophie Crépy / musée d’Orsay

Le Palais des beaux-arts de Lille est loin d’être le seul concerné par cette disparité abyssale. « Dans le catalogue collectif des collections des musées de France, la base Joconde, les femmes ne sont que 2 304 sur 35 000 artistes, et ne représentent que 20 575 œuvres sur les 511 979 répertoriées. Elles représentent donc 6,6 % des artistes (contre 1,74 % à la fin du XIXe siècle) et 4 % des œuvres », notait en juillet 2021 le ministère de la Culture.

De nombreuses œuvres restent en réserve…

Dans les collections du musée d’Orsay (environ 150 000 œuvres) ne figure qu’un seul autoportrait féminin, et 7 % seulement des 4 463 artistes seraient des femmes, dont seule une poignée d’œuvres (Le Berceau de Berthe Morisot, Labourage nivernais de Rosa Bonheur, Un meeting de Marie Bashkirtseff…) sont exposées en permanence. Sur les plus de 35 000 œuvres exposées au Louvre, on ne trouve qu’une petite trentaine de femmes peintres, parmi lesquelles Élisabeth Vigée Le Brun et Marie-Guillemine Benoist, dont le Portrait de Madeleine a suscité un regain d’intérêt suite à l’exposition « Le Modèle noir » à Orsay (2019).

Berthe Morisot, Le Berceau
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Berthe Morisot, Le Berceau, 1872

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Huile sur toile • 56 × 46,5 cm • Coll. Musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Michel Urtado

Ce n’est qu’il y a une quinzaine d’années que les musées ont commencé à s’intéresser à cette question et initier une relecture de leurs stocks. « En 2009, la grande exposition « Elles@centrepompidou » [qui avait présenté les 500 œuvres de 200 artistes femmes issues de ses collections, durant deux ans dans les galeries d’exposition permanente, ndlr] a poussé les musées à réexaminer leurs collections à travers ce prisme, ouvrant la voie à de nombreuses expositions thématiques ou monographiques consacrées aux artistes femmes », expliquent les commissaires de Lille.

Agnès Thurnauer, la série « Portraits Grandeur Nature » lors de l’exposition Elles@centre Pompidou en 2009
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Agnès Thurnauer, la série « Portraits Grandeur Nature » lors de l’exposition Elles@centre Pompidou en 2009

Ainsi, le musée d’Art moderne de Paris a mis en avant Annette Messager, Hannah Höch, Meret Oppenheim et Anna-Eva Bergman, tandis que le musée du Luxembourg a créé l’événement avec ses expositions « Peintres femmes 1780–1830 » (2021) et « Pionnières, artistes dans le Paris des Années folles » (2022).

À Orsay, « redécouvrir » des « artistes talentueuses »

Dans les années 2010, les conservatrices Leïla Jarbouai et Sabine Cazenave ont réexaminé la place des femmes dans les stocks et les salles d’Orsay. En 2019, un nouveau parcours au sein des collections permanentes était inauguré : « Femmes, art et pouvoir », étoffé par des sorties de réserve. Suivi, en 2022, par un second, « Artistes femmes : un autre regard », destiné à « redécouvrir » des « artistes talentueuses ».

Vue de l’exposition « Pionnières. Artistes dans le Paris des années folles » au musée du Luxembourg
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Vue de l’exposition « Pionnières. Artistes dans le Paris des années folles » au musée du Luxembourg, 2022

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scénographie Sylvie Jodar • © RMN-Grand Palais presse / Photo Didier Plowy

D’abord, les préjugés sexistes d’une société conservatrice ont longtemps empêché les femmes d’accéder à une carrière artistique.

En 2018, la Réunion des musées métropolitains de Rouen (RMM) élaborait une Charte pour l’égalité femmes-hommes dans les pratiques muséales, et une étude était menée par l’association AWARE sur la place des femmes dans les collections du musée des Beaux-Arts de Rouen. En juin 2022, la RMM lançait « Héroïnes », une saison mettant à l’honneur les femmes créatrices. Le musée des Beaux-Arts de Bordeaux s’y est mis également avec l’accrochage « Elles sortent de leur(s) réserve(s) » (2022–2023) [ill. en Une], qui ne contenait que des œuvres de femmes issues de ses stocks.

Mais comment peut-on expliquer cette part excessivement faible de femmes dans les collections ? Détaillés dans l’exposition du Palais des beaux-arts de Lille, les facteurs sont multiples. D’abord, les préjugés sexistes d’une société conservatrice ont longtemps empêché les femmes d’accéder à une carrière artistique, un rêve réservé à quelques femmes aisées soutenues par leur famille. Bannies des écoles d’art jusqu’en 1897, mais aussi des ateliers masculins et de l’étude des modèles nus, elles devaient se former à domicile auprès d’un professeur particulier ou dans des ateliers 100 % féminins.

Réinterroger la notion de ''grandeur"

Priées de se cantonner à des genres et des médiums considérés comme mineurs et « féminins », tels la nature morte, le portrait, le pastel et l’aquarelle, elles devaient surtout se tenir à l’écart de la noble, sérieuse et violente peinture d’histoire. Pour augmenter leurs chances d’être exposées et de vendre, certaines adoptent même un pseudonyme masculin, tant les femmes sont peu prises au sérieux. Quand elles n’ont pas renoncé dès le départ en raison de la pression sociale, beaucoup abandonnent leur carrière une fois devenues épouses et mères.

Vue de l’exposition « Pionnières » au musée du Luxembourg
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Vue de l’exposition « Pionnières » au musée du Luxembourg, 2022

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© RMN-Grand Palais presse / Photo Didier Plowy

En dévalorisant injustement des œuvres de qualité, le sexisme a également influé sur les politiques d’acquisition des musées durant des décennies. Par ailleurs, la hiérarchisation même des genres et des sujets était (et reste encore) contaminée par le machisme – ainsi, tout ce qui est délicat, intime, tendre, davantage lié à la sphère domestique, ou de plus petit format, est jugé « féminin », et donc « mineur ». « On se souvient du titre de l’essai de l’historienne de l’art Linda Nochlin publié en 1971 : Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ?, rappellent les commissaires lilloises. Évidemment, le postulat est faux : il y a en a eu. Mais il s’agit aussi de réinterroger la notion de ‘grandeur’ ».

« Les expositions temporaires remettant en lumière les femmes oubliées ne sont qu’une première étape, ajoutent-elles. La prochaine est de mieux les intégrer dans les parcours permanents », notamment par des sorties de réserve et de nouvelles acquisitions, et en les présentant mélangées aux hommes, non plus comme des « artistes femmes », mais comme des artistes, tout simplement.

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Où sont les femmes ?

Du 20 octobre 2023 au 11 mars 2024

pba.lille.fr

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