Pierre Paul Rubens, Les Trois Grâces, entre 1630-1635
Huile sur toile • 221 × 181 cm • Coll. Musée du Prado, Madrid • © Wikimedia Commons
Du ventre, des poignées d’amour, de la cellulite… Sans être systématiques, les corps ronds de femmes abondent dans l’histoire de l’art. Il suffit de se promener dans une salle de peinture dédiée à la Renaissance pour le constater : les héroïnes qui s’y dénudent sont pulpeuses ! Mais cette description du corps des femmes correspond-elle pour autant à une réalité sociale ? Ces rondeurs ne cachent-elles pas d’autres intentions du peintre ?
Dans Les Métamorphoses du gras. Histoire de l’obésité du Moyen Âge au XXe siècle (éd. Seuil), Georges Vigarello, spécialiste de l’histoire culturelle des représentations et des sensibilités, auteur de nombreux ouvrages sur le corps, a décortiqué la question. L’historien remonte ainsi au XVe siècle, où l’on commence à dessiner des gros ; un signe de prestige dans un monde où la famine sévit. La maigreur n’est pas acceptée car elle évoque la mort, la faim, la peste, la stérilité féminine. Elle serait aussi synonyme de mélancolie.
Lucas Cranach l’Ancien, Les Trois Grâces, 1531
Peinture sur bois • 36 × 24 cm • musée du Louvre, Paris • © Bridgeman Images
Résultat, on tend aux XVIe et XVIIe siècles à peindre des femmes grosses. Selon l’historien, cet élargissement des corps pourrait aussi coïncider avec une réalité sociale de l’époque, laquelle découvre le sucre de canne, arrivé dans les cales des bateaux en provenance du nouveau continent. Forcément on a pris de l’embonpoint !
De Rubens à Fragonard, en passant par Titien, ces femmes girondes ne seraient-elles pas aussi tout simplement le reflet du goût des artistes ? Possible, concède Georges Vigarello. D’autant qu’au Moyen Âge, les femmes ont longtemps été cantonnées, par pudeur, à un physique de jeune fille nubile. Regardez les tableaux de Lucas Cranach et ses femmes aux seins tout juste naissants. De nombreux artistes de la Renaissance ont ainsi pu voir dans le recours aux formes généreuses une façon de libérer artistiquement le corps féminin.
James Tissot, Bord de mer, 1878
Huile sur toile • 112,1 × 85,4 cm • Coll. Cleveland Museum of Art • © akg-images
Une femme ronde, c’est un corps plein de richesses et de bonne santé, mais pas pour longtemps ! Dès le XVIIe siècle, les excès de poids vont devenir suspects. Les corps gras servent aussi à dénoncer par la satire les dérives et les mœurs décadentes. De signe d’opulence, on passe à la paresse, au manque d’énergie vitale.
Le XIXe siècle, avec l’apparition du mot « obésité » mettant en évidence cette maladie, va resserrer encore le corset qui étrangle les corps féminins. Les médecins préconisent des régimes, on veut tonifier les masses adipeuses par tous les moyens, bains froids et électricité compris. En peinture, les gracieuses rondes cèdent régulièrement leur place aux silhouettes filiformes, presque maladives, façon belle Ophélie préraphaélite. La minceur va imposer son diktat, pour longtemps…
À gauche, « Les Baigneuses » de Gustave Courbet (vers 1853). À droite, « Juanita » de Fernando Botero (1979)
Huiles sur toile • 227 × 193 cm / 194 × 130 cm • Coll. Musée Fabre, Montpellier / Coll. Particulière • © Wikimedia Commons / © Christie’s Images / Bridgeman Images
Le modèle de la femme bien en chair (et pas qu’en os) va toutefois continuer de faire de la résistance. Chez les peintres réalistes, lesquels s’érigent contre l’ordre bourgeois, on retient notamment Gustave Courbet dont les baigneuses dévoilent allègrement leurs courbes dans la nature. Une ligne qui sera également suivie par le pinceau impressionniste d’Auguste Renoir. Mais ce n’est pas une constante : aux corps lourds et massifs d’Aristide Maillols’opposent les silhouettes graciles taillées par Auguste Rodin… Elles reprendront de l’embonpoint au XXe siècle grâce au Colombien Fernando Botero : la femme ronde, c’est sa marque de fabrique !
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