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Récit

Un dîner féministe (presque) parfait

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Entre 1974 et 1979, l’artiste américaine Judy Chicago travaille à l’installation qui s’imposera comme son grand œuvre : The Dinner Party. Précurseur, ce monument de l’art féministe des années 1970 convie autour d’une table triangulaire quelque 1038 femmes dont les noms ont, pour certains, été effacés des livres d’histoire… À table !
Judy Chicago, The Dinner Party (détail avec Elizabeth R., Artemisia Gentileschi et Anna van Schurman)
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Judy Chicago, The Dinner Party (détail avec Elizabeth R., Artemisia Gentileschi et Anna van Schurman), 1974-1979

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Installation en céramique, porcelaine et textile • 1463 × 1463 cm • Coll. Brooklyn Museum • © Judy Chicago / Art Resource, NY / © Adagp, Paris 2021 / Photo Donald Woodman

Avec quelles célébrités, vivantes ou mortes, aimeriez-vous dîner ? Dans les années 1970, l’artiste Judy Chicago, aujourd’hui figure majeure de l’art féministe, a pris la question très au sérieux : à son dîner parfait sont conviées pas moins de 1038 femmes ! Déesses, poétesses, activistes… Toutes trônent autour de la table de son Dinner Party, un banquet symbolique célébrant des figures féminines qui ont marqué l’histoire.

Commencée en 1974 et achevée en 1979, l’installation consiste en une gigantesque table triangulaire de 39 couverts, chacun d’eux commémorant une femme importante. Les noms des 999 autres sont quant à eux inscrits en or sur un carrelage sous la table. Trotula, Sacagawea, Anna van Schurman… Ces noms ne vous sont sans doute pas tous familiers ? Normal. Ils sont rarement mentionnés dans les livres d’histoire, mettant surtout en avant des hommes. Fondatrice du premier programme d’art féministe à CalArts en 1971, Judy Chicago a voulu, avec ce banquet, remédier à cette injustice. Une installation artistique mais aussi éducative, qui invite à se plonger dans les destins et les accomplissements de ces femmes sous-cotées.

Judy Chicago, The Dinner Party (détail assiette de Marcella)
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Judy Chicago, The Dinner Party (détail assiette de Marcella), 1974–1979

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Installation en céramique, porcelaine et textile • 1463 × 1463 cm • Coll. Brooklyn Museum • © Judy Chicago / Art Resource, NY / © Adagp, Paris 2021 / Photo Donald Woodman

Chaque côté de l’imposant triangle correspond à une aile : la première est consacrée à la période de la préhistoire à l’Empire romain, la seconde à celle des débuts du christianisme à la Réforme et la dernière s’étend de la révolution américaine au féminisme du XXe siècle. On retrouve notamment, attablées à cette dernière, la peintre Georgia O’Keeffe ou encore l’auteure Virginia Wolf, dont l’assiette prend la forme d’une fleur qui s’épanouit. Le centre granuleux, symbole de fécondité créatrice, fait éclater les pétales. Pour Judy Chicago, il s’agit d’une métaphore de l’influence de la Britannique, qui a, au travers de ses écrits, exhorté de nombreuses femmes à s’affranchir des normes de la littérature.

The Dinner Party fait ainsi la part belle à une iconographie « choc » pour l’époque, car peuplée de mille et une formes vulvaires (fleurs ouvertes dévoilant des graines, papillons, triangles…). En contrepoint du phallus tout puissant et omniprésent dans l’histoire de l’art, ces symboles considérés comme légers, vulgaires car féminins, sont ici magnifiés par des ornementations, des dégradés colorés et sertis d’or… Les décors se composent quant à eux de tissus brodés, d’assiettes précieuses en porcelaine peinte, de calices et d’ustensiles en or. Le tout a des airs de cérémonie religieuse de luxe !

Cible des critiques conservatrices qui la qualifient d’offensante et de pornographique, elle ne fait cependant pas l’unanimité dans les cercles progressistes.

Avec cette installation, l’artiste a voulu inscrire dans le champ de l’art ces savoir-faire de femmes longtemps dépréciés et relégués dans le champ du « loisir créatif » : art de la table, céramique, peinture sur porcelaine, tapisserie, broderie… À cet effet, pas moins de 129 personnes ont aidé à la réalisation de l’œuvre. Leurs noms sont d’ailleurs mentionnés dans l’installation, sur un panneau qui présente leur photo.

Achevée après cinq ans de dur labeur, l’œuvre est exposée au Brooklyn Museum et au San Francisco Museum of Modern Art bien que la plupart des musées n’en veulent pas. Sa « tournée » aux États-Unis est donc financée par du crowdfunding (des affiches et des publicités invitent à « aider les filles à voyager » !). Finalement, l’installation est présentée dans des gymnases et autres lieux non-institutionnels. Cible des critiques conservatrices qui la qualifient d’offensante et de pornographique, elle ne fait cependant pas l’unanimité dans les cercles progressistes. En 1979, dans Ms. Magazine, l’auteure Alice Walker note en effet que si toutes les assiettes montrent des représentations créatives de vagins, celle de l’activiste noire Sojourner Truth est la seule qui dénote et montre trois visages. Elle écrit : « Il m’est venu à l’esprit que peut-être les femmes féministes blanches, pas moins que les femmes blanches en général, ne peuvent pas imaginer que les femmes noires ont un vagin. »

Judy Chicago, The Dinner Party (détail emplacement de Sojourner Truth)
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Judy Chicago, The Dinner Party (détail emplacement de Sojourner Truth), 1974–1979

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Installation en céramique, porcelaine et textile • 1463 × 1463 cm • Coll. Brooklyn Museum • © Judy Chicago / Art Resource, NY / © Adagp, Paris 2021 / Photo Donald Woodman

Encore aujourd’hui, The Dinner Party est critiquée, pour son manque de diversité notamment. Dans son article « Returning the Gaze, with a Vengeance », Esther Allen, écrivaine, reproche à Judy Chicago d’avoir négligé des personnalités latino-américaines comme La Malinche et Frida Kahlo. Elle écrit qu’il est aujourd’hui difficile de « ne pas remarquer qu’aucune des trente-neuf femmes à avoir obtenu une place à la table élaborée de Chicago ne vient des anciennes colonies des empires d’Espagne, du Portugal ou autre dans les Amériques ». The Dinner Party est-il le symbole d’un féminisme blanc ? Sûrement, mais Judy Chicago se défend en disant que son œuvre est le produit de son temps, en l’occurrence des années 1970. Une époque où l’information sur les femmes non-blanches était moins accessible.

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