“Le panier de fraises des bois” de Jean Siméon Chardin présenté à la maison de vente Turquin à Paris en 2022
© Stephane de Sakutin / AFP
Déjà, un principe : les collections des musées publics sont inaliénables. Aucune œuvre leur appartenant ne peut être vendue – elles peuvent seulement être éventuellement cédées à un autre musée public. C’est pourquoi il est si important d’accorder une attention précise à leur acquisition. Si l’on résume, les étapes sont les suivantes : un conservateur ou un directeur d’institution propose une œuvre en constituant un dossier, qui détaille ses caractéristiques scientifiques, son intérêt pour les collections du musée et décortique son prix (disons-le d’emblée : souvent, car ils jouissent d’un grand prestige, les musées peuvent obtenir des marchands des prix raisonnables). Le dossier est ensuite examiné par un ou plusieurs comités, internes et externes. Lesquels décident si l’œuvre peut être acquise.
Voilà pour le déroulé de base, dont nous avons pu constater, au fil de nos échanges avec le musée d’Orsay, le Frac Lorraine (Metz), le musée de Grenoble et le domaine régional de Chaumont-sur-Loire, que les exceptions sont légion. Car il y a aussi les legs, les dons, les dations, mais aussi les œuvres qui n’ont pas d’existence physique (les performances, les protocoles), celles dont l’achat finance une cause politique, celles qui remettent en question l’idée même de propriété et se louent, celles qui sont faites sur place et ne sauraient être déplacées… Bref, cela méritait bien un petit tour de la question.
« Tout commence avec une proposition dont on discute en réunion de conservation-acquisition. »
Caroline Corbeau-Parsons et Marie-Amélie Conte-Bourges, du musée d’Orsay
Premier arrêt, musée d’Orsay. Pour l’institution parisienne, spécialiste comme on le sait du XIXe siècle, ce sont Caroline Corbeau-Parsons, conservatrice en charge des acquisitions, et Marie-Amélie Conte-Bourges, chargée du suivi des acquisitions pour l’aspect juridique et financier, qui nous répondent. « Tout commence avec une proposition dont on discute en réunion de conservation-acquisition », nous expliquent-elles, cette dernière se tenant cinq fois par an et réunissant une petite vingtaine de conservateurs et le président du musée. À ce moment-là, l’œuvre en question est physiquement présente au musée d’Orsay (ce n’est pas le cas partout, loin de là, notamment en région).
Nef du musée d’Orsay
© UlyssePixel / Alamy / Hemis
Si la proposition est retenue, elle est à nouveau présentée une à deux semaines plus tard à la commission d’acquisition, composée de « personnalités qualifiées nommées par le ministère de la Culture ». Un nouveau vote à bulletin secret est organisé ; si le résultat est positif, l’œuvre entre dans les collections. Exception ? Si son prix dépasse un certain seuil (200 000 euros pour les peintures, 100 000 pour les dessins), l’œuvre doit passer devant une troisième instance, le Conseil artistique des musées nationaux, composé de 21 membres (dont le directeur général des Patrimoines et de l’Architecture, le président de la Commission consultative des trésors nationaux ou encore le directeur du Centre de recherche et de restauration des musées de France).
Question : si une œuvre convoitée de Claude Monet est sur le point de passer en vente publique, le musée a-t-il la possibilité de passer outre certaines étapes ? Lorsqu’il est impossible d’attendre la prochaine commission, une procédure d’urgence est possible. On consulte alors « de manière dématérialisée l’ensemble des conservateurs du musée » puis la délégation permanente du musée, composée de deux membres de la commission d’acquisition ; il est même possible de préempter l’œuvre, « une spécificité nationale qui permet à l’État d’avoir la priorité lors d’une vente aux enchères, et de se substituer au dernier acquéreur ». La décision reste collégiale : le prix d’achat de l’œuvre doit avoir été défini à l’avance par le conservateur responsable de cette acquisition et validé par les instances. « Lorsque le marteau tombe, si le montant correspond, on se manifeste en salle et prononce la préemption de l’État. »
Édouard Vuillard, Dessus-de-porte de Mme Desmarais: « La Partie de volant » (détail), 1892
Huile sur toile • Coll. particulière • © Aglileo Collection / Aurimages
Le classement est une autre manière de déclencher une démarche d’acquisition nationale. Récemment, la ministre de la Culture Rachida Dati a bloqué l’exportation d’un ensemble de six dessus-de-porte peints en 1892 par Édouard Vuillard (1868–1940) en refusant son certificat d’exportation au propriétaire de l’œuvre ; l’État dispose désormais de trente mois pour réunir les fonds nécessaires à son acquisition… Ce qu’il a déjà réussi à faire il y a quelques temps avec le désormais célèbre Panier de fraises (1761) de Jean-Baptiste Siméon Chardin (1699–1779), entré dans les collections du Louvre.
Un achat aussi exceptionnel (24,3 millions d’euros pour le Chardin, tout de même) nécessite de faire appel à des mécènes, qui peuvent alors bénéficier d’un abattement fiscal de 90 %. Cette motivation fiscale est capitale : sans elle, les acquisitions des grands musées n’auraient pas le même visage… L’Etat bénéficie d’un autre mécanisme exceptionnel permettant l’entrée d’œuvres importantes dans les collections nationales : le système des dations, qui permet à des particuliers de payer des impôts (par exemple, de succession) en remettant à l’État une œuvre d’art. « C’est un compromis fait par l’État entre les intérêts des finances publiques et ceux du patrimoine national », nous éclairent encore nos deux interlocutrices du musée d’Orsay. C’est par exemple ce qui a permis la naissance du musée Picasso, grâce à la dation de ses héritiers.
Plus fréquents, il faut citer les legs (post mortem, sur testament), mais aussi, lorsqu’ils ont lieu du vivant du propriétaire, les dons manuels et donations – la différence étant que la donation nécessite un passage devant le notaire et peut être faite sous réserve d’usufruit. Dans tous les cas, le musée étudie soigneusement la valeur libératoire de l’œuvre, afin de ne pas accorder de réduction fiscale excessive. Nos interlocutrices du musée d’Orsay nous précisent que l’institution reçoit parfois jusqu’à quatre à cinq propositions par jour, et que les trois quarts d’entre elles sont refusées, les œuvres ne présentant pas d’intérêt pour cette collection déjà riche et exigeante.
Ajoutons que les dons d’art contemporain peuvent apparaître comme un moyen de faire monter la cote d’un plasticien, son galeriste pouvant alors vanter sa présence dans une grande institution, et par là même sa qualité. En septembre 2024, Emmanuel Perrotin a offert au Centre Pompidou 23 œuvres de 17 de ses artistes, choisies par les conservateurs du musée – un acte d’une générosité indubitable, mais qui braque aussi un projecteur enviable sur la galerie et ses artistes… Comme le disait le galeriste au Monde : « Pour les artistes, être montré sous le label ‘Centre Pompidou’, c’est une perspective et une reconnaissance formidable. Et pour moi, c’est une extrême fierté d’avoir pu mener à bien ce projet. »
« Parfois, il y a des années où il n’y a même pas de budget d’acquisition. »
Sébastien Gokalp, directeur du musée de Grenoble
Le budget d’acquisition d’un musée oscille énormément d’une institution à l’autre, d’une année à l’autre. Au musée d’Orsay, il est compris entre deux et cinq millions, obtenus grâce à 16 % des recettes de billetterie et complété grâce à l’aide des Amis du musée d’Orsay, des American Friends et de mécènes privés. Un budget conséquent par rapport à celui des musées régionaux, dix à cent fois inférieur, et composé différemment. « Parfois, il y a des années où il n’y a même pas de budget d’acquisition », nous dit Sébastien Gokalp, directeur du musée de Grenoble, où les recettes de billetterie n’enrichissent pas ce budget-là. « Si vous devez refaire le parcours permanent ou la toiture, la Ville est obligée de choisir », car c’est elle, avec le Département et la Région, qui subventionne les acquisitions.
Les acquisitions du musée de Grenoble témoignent de son histoire, des préférences de ses différents conservateurs. « Andry-Farcy (conservateur du musée de 1919 à 1949, ndlr) n’a acheté que des artistes contemporains, Guy Tosatto (2002–2023, ndlr) s’orientait plus sur l’art moderne ; il achetait de belles œuvres, une, deux ou trois par an. Quant à moi (en poste depuis 2023, ndlr), ça m’intéresse d’acquérir plus d’œuvres, d’un coût moins important. Les jeunes artistes ont réussi à Andry-Farcy, on peut peut-être continuer sur cette lancée… » Il précise toutefois que les choix ne sont pas que celui du directeur, mais naissent de toute une équipe de conservateurs, certains spécialisés en art français du XVIIIe siècle, d’autres en Égypte ancienne.
Voilà pour le volet muséal, que nous avions envie de compléter avec deux cas particuliers. Le premier, c’est le domaine régional de Chaumont-sur-Loire, qui invite chaque année des artistes contemporains à réaliser des œuvres éphémères dans son parc et ses intérieurs. « C’est une résidence de création », nous explique la directrice Chantal Colleu-Dumond. « Quand ils arrivent ici, les artistes savent ce qu’ils vont faire, car pour maintenir une certaine harmonie entre les œuvres il est nécessaire que je sache ce que ça va donner. » Certains restent sur place jusqu’à cinq semaines, et réalisent des œuvres destinées à être montrées durant six mois. « Comme certaines œuvres sont faites dans une matière fragile (bois, ceps de vigne…), parfois, d’un commun accord, on décide de garder l’œuvre. » Comme celle de Henrique Oliveira dans la Grange aux abeilles, là depuis 2014.
Pascal Convert, Bibliothèque cristallisée, 2020
Acquisition par la Région Centre-Val de Loire en 2024
Domaine de Chaumont-sur-Loire
© Eric Sander
« On n’avait pas vocation à constituer une collection, mais ça s’est fait », avec une quarantaine d’œuvres restées sur place. Exceptions (car il y en a toujours) ? Certaines œuvres peuvent être montrées un peu plus que six mois, puis repartent. Aussi, tous les trois ans, la Région finance l’achat d’une œuvre, comme la grotte de Miquel Barceló, dans le parc du domaine. Quant à l’œuvre en verre de Pascal Convert dans la bibliothèque, la directrice a exceptionnellement demandé à la Région d’acheter l’installation – un coup de cœur.
Autre cas particulier, le Frac Lorraine, une collection de 1 800 œuvres qui développe un intérêt fort pour l’immatériel et pour les formes particulières d’acquisition. Sa directrice, Fanny Gonella, réfléchit activement à la façon dont elle peut faire vivre des artistes via le système de l’acquisition. Par exemple, en rémunérant un artiste performeur pour un certain nombre de représentations. Ou en proposant d’acheter une œuvre pour une « édition illimitée », par exemple des dessins photocopiés.
« Beaucoup ont mis en place eux-mêmes des systèmes alternatifs », envisageant jusqu’à une redistribution des fonds. Elle cite ainsi des artistes comme « Ima-Abasi Okon, qui veut développer une économie de service pour le Frac » et défaire les principes d’une transaction classique, ou encore Cameron Rowland, qui loue ses œuvres… Mais aussi Pratchaya Phinthong ou Marwa Arsanios, dont les œuvres permettent de financer des organisations actives au Cambodge ou au Liban, l’une dans le déminage, l’autre dans la création de terres communes. « Il y a alors trois effets : on achète une œuvre, on aide l’artiste, on a un impact sur le monde. » Une conclusion optimiste, qui permet de sortir la tête des optimisations fiscales et des spéculations abusives…
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