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Enquête

Travail, moral, finances… Les étudiants des écoles d’art face à la crise du Covid-19

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Publié le , mis à jour le
Le sujet est désormais connu : à cause du Covid-19, les années d’études, d’ordinaire synonymes de rencontres, de découvertes et d’insouciance, se sont transformées en chemins semés d’embûches. Les étudiants en écoles d’art ne font pas exception : ateliers fermés ou partiellement accessibles, cours à distance et manque de matériel entravent leur pratique. À cela s’ajoutent, pour certains, de graves difficultés financières et une baisse de moral, qui entraînent de vastes remises en question. Enquête.
La cour de l’École Nationale des Beaux-Arts de Paris
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La cour de l’École Nationale des Beaux-Arts de Paris

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© Jean Baptiste Monteil / ENSBA

Selon Samuel Nguyen, étudiant en quatrième année à la Villa Arson, la détresse financière et psychologique n’atteint qu’une petite partie des étudiants – « mais ils deviennent très visibles, on s’inquiète beaucoup. C’est un problème préoccupant pour les autres, pour la pédagogie, pour l’école… » Délégué de sa promotion, Samuel prend l’exemple de cette camarade rongée par l’incertitude, qui parle d’abandonner ses études pour se réorienter. Une autre nous explique avoir perdu son job d’appoint dans l’événementiel, et devoir faire ses courses à l’épicerie solidaire de Nice. Comme chez tous les étudiants, la précarité s’installe – d’autant que la pratique est coûteuse à cause des achats de matériel : peinture, bois, tissu… Un problème auquel tentent de répondre bourses privées et institutions, qui multiplient les levées de fonds.

Un an de crise

Mais c’est surtout le vertige de l’incertitude qui revient dans toutes les bouches. Étudiants, professeurs et directeurs le répètent, l’associant tantôt à l’angoisse des lendemains, tantôt à l’urgence de l’adaptation, qui grise et stimule. Les constats sont amers, mais « on a passé la phase de découragement », retiennent Anna Labouze et Keimis Henni, professeurs en sixième année à l’ENSAD (École nationale supérieure des Arts Décoratif). Fermées durant le premier confinement, la plupart des écoles a rouvert en juin – voire septembre. Certaines sont désormais accessibles à 50 %, grâce à la dérogation appliquée aux enseignements pratiques. À condition de s’organiser : les étudiants doivent s’inscrire plusieurs jours à l’avance afin d’accéder aux ateliers qui les intéressent.

Lucien Icard, Maquettes de recherches pour du mobilier étudiant
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Lucien Icard, Maquettes de recherches pour du mobilier étudiant, 2021

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© Lucien Icard

Un handicap pour ceux qui « n’arrivent pas à prévoir », comme quelques-uns le confient, et qui, surtout, réduit le temps sur place. Lucien Icard, étudiant en quatrième année à l’ENSCI – Les Ateliers (École nationale supérieure de création industrielle), explique qu’il a dû reprendre un projet de mobilier, impossible à réaliser en deux jours de présence à l’école, pour le « réorienter sur du numérique », avec des rendus en 3D, illustrés de maquettes à échelle 1/10. Julien Bohdanowicz, directeur des études aux Arts Déco, évoque également un temps de travail amputé par le couvre-feu à 18 heures (d’ordinaire, les ateliers peuvent rester ouverts jusqu’à 21 heures). Sculpter, filmer de nuit, s’entraider entre élèves… Tout cela est devenu compliqué, voire impossible.

Des difficultés… professionnalisantes

Difficile de dire quelle frange est la plus lourdement touchée par la crise : les premières et les deuxièmes années, qui n’ont jamais connu le cadre normal des études supérieures ? Les jeunes diplômés, qui ont présenté leur projet de fin d’année dans de mauvaises conditions, avec un calendrier décalé, et qui ne trouvent ni stage ni résidence ? « Certains se définissent comme la génération « no future » », nous confie Juliette Courtillier, responsable du suivi des jeunes diplômés aux Arts Déco. Elle nuance : « Ceux pour qui ça va, ce sont ceux qui avaient déjà une activité avant le diplôme. » Autrement dit, ceux qui avaient un bon CV, des contacts (collectionneurs, galeristes, curateurs), des projets en cours…

Car elles ont la chance d’être de plus petites structures, les écoles se démarquent des universités par l’attention qu’elles peuvent porter à leurs étudiants.

Cela posé, un discours positif est possible. Toujours aux Arts Déco, Julien Bohdanowicz met l’accent sur les apprentissages imprévus de la crise, qui permettent aux jeunes artistes de faire preuve d’adaptation, de chercher des solutions, d’improviser – autant de problématiques qu’ils rencontreront à coup sûr dans le monde du travail. Et il n’y pas que les étudiants ! Directrice de l’école Estienne, Annie-Claude Ruescas souligne : « On a beaucoup appris du télé-enseignement, on gardera certains points à l’avenir ; aussi, on a fait de gros progrès sur les plateformes de documents. » Car elles ont la chance d’être de plus petites structures, les écoles se démarquent des universités par l’attention qu’elles peuvent porter à leurs étudiants : aide adaptée à chacun, concessions sur certains points, prêts de matériel et d’ordinateurs…

Et l’avenir ?

Aux Beaux-Arts de Paris, une architecture éphémère installée dans l’atrium du bâtiment principal a permis aux étudiants de présenter leur projet de diplôme dans un cadre adapté ; aujourd’hui, elle est réemployée en accueillant « Crush », une exposition d’élèves de l’école. Fermée au public, elle permet toutefois les visites de journalistes, de galeristes, de curateurs. Résultat ? « Il n’y a jamais eu autant de professionnels dans l’école ! » Pierre-Alexandre Savriacouty peut s’en réjouir, lui qui a reçu à cette occasion un prix de collectionneurs lui permettant de partir en résidence à Chicago. Il présente ici différentes sculptures, dont la dernière est habitée de réflexions sur « nos capacités à survivre », la pandémie ayant fait que « l’idée de fin est apparue beaucoup plus proche qu’on ne le pensait ».

Vue de l’exposition “Crush” à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris
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Vue de l’exposition “Crush” à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris

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© Nicolas Brasseur

Ce qui nous inspire une question : les projets portés récemment par les jeunes artistes sont-ils imprégnés par la crise ? Pas forcément – c’est même plutôt rare. En revanche, ils en bénéficient : le premier confinement a été l’occasion d’une pause, de recherches, de lectures. « Le temps que j’ai consacré à la contemplation s’est étendu », nous dit Pierre-Alexandre Savriacouty. Aurore Party, élève en cinquième année à la Villa Arson, explique quant à elle : « J’en ai profité pour apprendre de nouvelles choses : j’ai suivi à distance les cours de Harvard en programmation, ça a été assez révélateur. » Étonnamment optimiste, elle poursuit : « Pour cette année, j’ai pris les devants en me disant que je n’allais produire aucune pièce ; j’en ai profité pour me faire un CV, j’ai contacté des galeries à Nice pour organiser des expositions, et j’ai trouvé ! »

Pierre-Alexandre Savriacouty, Vue de l’exposition « Crush » à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris
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Pierre-Alexandre Savriacouty, Vue de l’exposition « Crush » à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris

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© Nicolas Brasseur

D’autre part, les aspirations évoluent : en discutant avec leurs élèves des Arts Déco et du master « L’art contemporain et son exposition » à la Sorbonne, le duo de professeurs Anna Labouze et Keimis Henni observe que ceux qui rêvaient d’ « international » parlent aujourd’hui d’aller s’installer dans des « territoires ruraux », loin des grandes villes. Ceux qui se voulaient électrons libres, créateurs de petites structures, parlent aujourd’hui de CDI et de grandes institutions. Les deux professeurs les poussent à faire face au manque d’opportunités en prenant le taureau par les cornes – en organisant des visites de leurs ateliers, par exemple, pour convier les professionnels à venir voir leur travail malgré tout : « Il s’agit d’être inventif : chacune et chacun doit dessiner son propre parcours. D’autres voies sont possibles, d’autres manières de vivre de son art. »

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