Christine de Pizan, La Cité des dames, XVe siècle
Enluminure • Coll. BnF, Paris • © Heritage Images / Fine Art Images / akg-images
Prononcer ce mot hors des cercles féministes risque de provoquer chez votre interlocuteur une mine interrogative : le matrimoine ? Mais qu’est-ce que cela signifie ? En miroir du patrimoine, le matrimoine désigne l’héritage culturel légué par les femmes du passé. Mais ce mot, dont l’usage se répand depuis quelques années seulement, est loin d’être une invention récente née du militantisme.
« Matrimoine » puise en réalité ses racines dans le Moyen Âge : sa forme ancienne, « matremuine », apparaît vers 1155 et désigne en ancien français les « biens qui proviennent de la mère ». Mais progressivement, son sens évolue : là où le mot « patrimoine » devient de plus en plus polysémique, en lien avec la propriété et la transmission, le sens de « matrimoine », lui, se réduit comme peau de chagrin… et finit par se limiter à ce qui relève du mariage, ce qu’on retrouve encore dans « matrimonial ».
Pensant créer un néologisme, Ellen Hertz tombe de sa chaise en découvrant dans des dictionnaires anciens que le mot « matrimoine » existe réellement !
Pour l’ethnologue Ellen Hertz, « l’élargissement du champ sémantique de patrimoine ne fut possible qu’à la condition d’une diminution concomitante de celui de matrimoine ». Une diminution jusqu’à l’effacement : à l’instar de nombreux noms féminins, le terme disparaît progressivement des dictionnaires au moment de la masculinisation de la langue par l’Académie française, comme l’a étudié la chercheuse Éliane Viennot.
Ellen Hertz Werro, professeure émérite de l’institut d’ethnologie de Neuchâtel
Il faut attendre plusieurs siècles avant de voir le terme ressurgir. Dans un essai de 2002, Ellen Hertz réactive le mot « matrimoine » presque à son insu : usant d’un « automatisme féministe », elle convertit « patrimoine » en « matrimoine », pensant créer un néologisme. Avant de tomber de sa chaise en découvrant dans des dictionnaires anciens que le mot existe réellement !
Quelques années plus tard, la dramaturge et chercheuse Aurore Évain redécouvre à son tour ce terme. Alors qu’elle travaille sur le mot « autrice », qui a connu un destin similaire, elle croise la route du « matrimoine » : « C’est un mot qui a une histoire politique. » C’est elle qui, au début des années 2010, apporte sa découverte au collectif féministe HF Île-de-France, qui lutte contre les inégalités femmes-hommes. Tout de suite, l’association comprend l’intérêt de ce concept pour proposer un récit historique plus égalitaire et changer les imaginaires.
Aussi, dès 2015, HF Île-de-France lance les « Journées du matrimoine » en parallèle des Journées européennes du patrimoine, pour attirer l’attention sur des créatrices qui ont, elles aussi, contribué à notre héritage culturel. Les bénévoles se souviennent de l’accueil en demi-teinte et des résistances qui n’ont pas manqué d’émerger dès cette première édition : « Peu de monde, une belle hostilité », résume Marie Guérini, coordinatrice des Journées du Matrimoine. Aurore Évain, de son côté, se souvient des attaques subies par la catégorie Wikipédia « Matrimoine » qu’elle a créée avec le collectif Les sans pagEs, effacée à plusieurs reprises par un groupe masculiniste.
Le suffrage par et pour les femmes
À travers une saynète contée et une exposition de tableaux, @amandeart_officiel fait dialoguer autrices et peintresses ayant lutté pour le droit de vote des femmes • © Ariane Mestre
Car le mot irrite : lorsqu’en 2017 le groupe Europe-Écologie-Les Verts propose de rebaptiser les Journées du patrimoine en « Journées du matrimoine et du patrimoine », l’initiative suscite une levée de boucliers. « Les écologistes du Conseil de Paris ont trouvé un nouvel os à ronger : l’affreux mot ‘patrimoine’ », se moque le journal Marianne. Car redonner aux femmes leur place dans l’Histoire est vécu par certains comme une dangereuse « dérive ‘wokiste’ » : de l’autre côté de l’Atlantique, le mot « femme » est carrément interdit par le gouvernement Trump, qui efface en un clic les femmes scientifiques de sites de la NASA.
Plus que de simplement féminiser le patrimoine, penser le matrimoine permet d’interroger les mécanismes de patrimonialisation.
Pourtant, l’intérêt du public pour le matrimoine est indéniablement là : en témoigne le succès d’ouvrages comme Les Culottées de Pénélope Bagieu en 2016, ou Les Grandes oubliées de l’Histoire par Titiou Lecoq en 2021. Du côté des musées, les expositions dédiées aux femmes artistes se sont multipliées, remettant en lumière des créatrices effacées de l’Histoire de l’art. Dans la lignée des recherches initiées par Michelle Perrot dans les années 1970, l’histoire des femmes ne cesse de s’étoffer… Ou, plutôt, l’histoire inclut enfin les femmes.
Festival Le Printemps des Fameuses pour l’égalité hommes – femmes, organisé par le collectif des Fameuses au Stéréolux. Titiou Lecoq, autrice et journaliste féministe (au centre), accueille Michelle Perrot (à gauche), historienne, et Christine Bard (à droite), professeure d’histoire contemporaine, pour une conversation sur l’effacement des femmes dans l’Histoire, 2022
© Maylis Rolland / Hans Lucas / AFP
Car le matrimoine invite à un décentrement du regard : le XIXe siècle a institué un roman national presque exclusivement masculin et blanc, avec un culte des grands hommes qui n’a laissé guère de place aux femmes et aux minorités. Aussi, plus que de simplement féminiser le patrimoine, penser le matrimoine permet d’interroger les mécanismes de patrimonialisation en proposant une Histoire plus complexe et nuancée incluant d’autres points de vue : les mémoires féminines, noires, queers, ultramarines, issues des classes populaires… Lesquelles n’avaient jusqu’alors pas voix au chapitre.
Même si le mot « matrimoine » n’est pas encore souvent prononcé dans les médias, ce qu’il recouvre – l’héritage laissé par les femmes – est bel et bien présent. Il suffit de voir, dans l’actualité récente, la proposition d’Élisabeth Borne de faire figurer les femmes au fronton du Panthéon, ou encore le succès du projet porté par l’association Femmes et Sciences d’inscrire sur la tour Eiffel les noms de 72 savantes.
Affiche des « Journées du Matrimoine », 2022
© HF Île-de-France
En 2025, dix ans après leur première édition, les Journées du matrimoine sont toujours là. Mieux : elles ont essaimé sur tout le territoire français et même à l’international. Certaines municipalités, comme Grenoble ou Montreuil, s’en sont emparées, et de nombreuses associations dédiées à la valorisation de l’histoire des femmes, comme AWARE (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions), se greffent aux célébrations.
Au programme cette année, le collectif HF Île-de-France célèbre l’architecte Renée Gailhoustet (1929–2023) lors de visites commentées de son travail à Aubervilliers. Du côté d’AWARE, direction la villa Vassilieff à Paris pour découvrir des créations conçues par six artistes. Les antennes d’HF en Normandie, dans les Hauts-de-France, en Bretagne et en Auvergne-Rhône-Alpes, quant à elles, proposent une riche programmation d’événements gratuits, pour que le matrimoine soit célébré et partagé par le plus grand nombre.
Les Journées du matrimoine 2025
Du 19 au 21 septembre 2025 dans toute la France
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