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Atelier de Claude de Soria
© Photo Studio Vanssay
« C’est un lieu où elle a été très heureuse » nous prévient Pascale Bernheim, en passant la porte de l’atelier de sculpture de sa mère, Claude de Soria (1926–2015). D’emblée, on se dit que le cadre, charmant, y est sans doute pour quelque chose. Situé au fond de la cour arborée et silencieuse d’un immeuble du boulevard Raspail, ce petit havre de paix nous ferait presque oublier pour un temps l’agitation de Montparnasse. Dans ce grand espace immaculé, traversé par de hautes vitres, la lumière entre partout sans frapper et inonde une grande bibliothèque où viennent se nicher des œuvres de l’artiste, qui a occupé les lieux dès 1973. Resté inoccupé après sa mort en 2015, voilà l’atelier sorti de son sommeil grâce à Pascale qui, après s’être attelée à l’inventaire de l’œuvre considérable de sa mère (plus de 2 000 sculptures et dessins !), accueille désormais les visiteurs sur rendez-vous.
Claude de Soria
© Photo André Morain
La sculpture n’a pas toujours été une évidence pour Claude de Soria. Née en 1926 à Paris, elle s’est d’abord rêvée peintre. Après six ans passés dans l’atelier du graveur Robert Cami, elle rejoint la classe d’André Lhote. Mais l’enseignement, trop théorique, l’ennuie. Déçue, elle s’inscrit alors chez Fernand Léger qui lui promet : « on va te guérir mon p’tit ! », comme pour l’encourager à persévérer coûte que coûte dans cette voie. Mais là encore pour Claude, la déception est grande… Autour d’elle, tout le monde s’emploie à faire du sous-Léger, se souvient-elle dans un entretien en 1994 par Michelle Porte. La jeune femme se tourne alors vers Zadkine, qui enseigne à la Grande Chaumière. Révélation : « Au bout de deux jours, je savais que j’étais sculpteur et non pas peintre ! » Sculpteur et non sculptrice, Claude l’avait décidé ainsi.
En 1953, elle épouse le collectionneur André Bernheim, fonde une famille loin de l’agitation parisienne, à Elbeuf, avant de revenir s’installer dans la capitale, dix ans plus tard. Claude sculpte alors des fleurs en terre glaise – des boutons de pivoine sur le point d’éclore, qu’elle associe alors à des modèles vivants, « plein de muscles ». En 1966, la découverte d’un Homme nu assis de Picasso, lors d’une rétrospective au Grand Palais, lui fait l’effet d’un choc : « chaque touche de pinceau était une indication de relief » s’émerveille-t-elle. Elle en tire un buste immaculé, qui trône aujourd’hui encore dans l’atelier, presque comme s’il était tout juste achevé. Deux ans plus tard, c’est un carton d’invitation à une exposition de Simon Hantaï à la galerie Jean Fournier – où l’on voit l’artiste poser devant ses toiles enroulées – qui lui inspire sa première œuvre non figurative.
Œuvres de Claude de Soria exposées dans son atelier
© Photo Studio Vanssay
Vague seventies oblige, ses amis lui conseillent alors de se tourner vers le plastique… Ce sera finalement le ciment !
L’artiste, désormais installée dans son atelier de Montparnasse, est en perpétuelle expérimentation. Mais au début des années 1970 surgissent les doutes et, bientôt, une cruelle sensation d’impasse née du sentiment d’avoir exploré toutes les possibilités de la terre cuite. Vague seventies oblige, ses amis lui conseillent alors de se tourner vers le plastique… Ce sera finalement le ciment ! Dans la cour attenante à son atelier, elle trouve deux sacs, l’un de sable, l’autre de ciment, oubliés là par un maçon. Miracle ! De retour dans son antre avec ses trouvailles, elle verse le ciment sur une plaque de verre. Une fois la matière sèche, elle la décolle à l’aide d’une lame de rasoir, sans trop d’enthousiasme. C’est la surprise : elle découvre que la surface qui était en contact avec le verre est lisse, douce, brillante, mais aussi parsemée de bulles – de petits « accidents » imprévisibles qui lui rappellent la terre ou les fonds marins.
Atelier de Claude de Soria
© Photo Studio Vanssay
Attentive au hasard, friande d’effets de surprise, Claude de Soria laisse alors la matière pleinement s’exprimer. Elle l’étale cette fois sur du film Rhodoïd. À la surface de celui-ci, l’artiste s’aperçoit que le ciment, qui dégage de la chaleur en séchant, forme comme des auréoles. Elle obtient ainsi une série d’Empreintes, qui évoquent tantôt des paysages oniriques, tantôt des planètes mystérieuses. Plus tard, l’artiste trouve chez son marchand de couleur des demi-sphères de plastique, dans lesquelles elle verse encore du ciment. De là naissent ses Boules, traversées d’une ligne médiane « agitée de creux et de pleins » [ill. ci-contre]. Tiges, Lames puis Contre-Lames : Claude de Soria est un sculpteur en série, au sens propre du terme. À la fin des années 1990, elle aura exploré, toujours guidée par la matière, l’horizontal comme le vertical, les vides et les pleins, le fragile et le robuste.
La maladie l’éloignera peu à peu de son art, puis de son public. Celle qui exposait au musée d’Art moderne de Paris en 1977 ou au musée Picasso d’Antibes en 1988 tombe dans l’oubli. Avant de revenir sur le devant de la scène, à la faveur de la publication d’une monographie mais aussi d’une apparition à l’écran, sous les traits de Charlotte Rampling, dans le film Tout s’est bien passé de François Ozon, sorti en septembre dernier. Et bien sûr de l’ouverture au public de l’atelier de Montparnasse… où plane encore l’esprit ingénieux d’une artiste toujours en quête d’émerveillement.
Atelier de Claude de Soria
Ouvert sur réservation les vendredis, samedis et dimanches de 11h à 19h.
221 Boulevard Raspail • 75014 Paris
www.claudedesoria.com
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