Article réservé aux abonnés

Visite

Les 1001 vies de la Ruche, mythique cité d’artistes

Par

Publié le , mis à jour le
Cachée dans un écrin de verdure du 15e arrondissement de Paris, la Ruche, mythique cité d’artistes ayant accueilli entre autres Marc Chagall, Fernand Léger et Ossip Zadkine, s’apprête à rénover son plus grand bâtiment. Immersion dans ce lieu chargé d’histoire en compagnie d’Ernest Pignon-Ernest, pionnier de l’art urbain qui y réside depuis 47 ans !
La cité d’artistes la Ruche dans le 15<sup>e</sup> arrondisement de Paris
voir toutes les images

La cité d’artistes la Ruche dans le 15e arrondisement de Paris

i

© Maurine Tric pour Beaux Arts magazine

Malgré son histoire bourdonnante, la Ruche reste un lieu secret. Nichée dans un passage calme du 15e arrondissement, cette cité d’artistes a gardé sa poésie 1900. Derrière sa grille en fer forgé ornée d’une cascade de lierre, un chat roux au pelage soyeux se promène avec indolence parmi les sculptures et les arbres centenaires du jardin, savourant ce havre de paix que seuls les 400 curieux des Journées du patrimoine de septembre ont réussi à perturber…

Un atelier d’artistes à la Ruche en 1906
voir toutes les images

Un atelier d’artistes à la Ruche en 1906

i

© Maurice Branger / Roger-Viollet

Aider de jeunes artistes sans ressources : tel était le but du sculpteur académique Alfred Boucher (1850–1934), fondateur du lieu en 1902. Sur un terrain vague de 5000m² acheté vingt sous le mètre, ce généreux lecteur de Fourier construit avec son neveu une centaine d’ateliers à partir d’éléments récupérés de l’Exposition universelle de 1900 : des poutres, des briques, la grille d’entrée du pavillon des femmes, les caryatides du pavillon de l’Indonésie… et surtout le pavillon des vins de Bordeaux, doté d’une structure métallique conçue par Gustave Eiffel en personne. Un bâtiment de forme octogonale (la Rotonde) où, autour d’un escalier central, les ateliers sont disposés en alvéoles comme dans une ruche d’abeilles. S’y ajoutent un autre édifice plus grand, disposant d’ateliers de plain-pied donnant sur la rue, et un petit théâtre où Louis Jouvet fera ses débuts en 1908 !

Marc Chagall, Soutine, Pinchus Krémègne, Michel Kikoïne… À cette première vague d’artistes juifs venus de Russie, de Pologne ou d’Allemagne pour fuir les pogroms, se joignent entre autres (pour de brefs séjours ou en tant que résidents au long cours) Fernand Léger, Amedeo Modigliani, Constantin Brâncuși, Ossip Zadkine, Jacques Lipchitz… visités par les poètes Blaise Cendrars et Guillaume Apollinaire, lequel y souffle à Chagall (1887–1985) les titres de ses toiles ! Si le lieu offre un précieux refuge à ces artistes moyennant quelques dizaines de francs par mois ou par trimestre, l’hygiène s’y limite à des latrines, et le froid et la faim s’y font durement sentir…

Walter Limot, La Ruche avec Chagall
voir toutes les images

Walter Limot, La Ruche avec Chagall, 1968

i

Coll. musée Carnavalet, Paris • © Walter Limot / Musée Carnavalet / Roger-Viollet

Séduit par l’endroit, Ernest Pignon-Ernest s’y installe en 1973 pour ne plus le quitter.

Menacé de démolition au début des années 1970 après sa vente par les héritiers de Boucher, le lieu (renommé Fondation La Ruche-Seydoux) doit sa survie à la mobilisation de l’artiste Francis Biras, aidé de Bernard Anthonioz, proche d’André Malraux, qui obtient son sauvetage et son rachat par de riches industriels : la famille Seydoux. Rassemblés par Biras, de nouveaux artistes dont Eduardo Arroyo, Jean-Paul Chambas et Lucio Fanti s’y installent. Pionnier de l’art urbain français connu pour ses collages de dessins engagés qui tapissent désormais les rues du monde entier, Ernest Pignon-Ernest est invité à les rejoindre. Séduit par l’endroit, il s’y installe en 1973 pour ne plus le quitter.

La cité d’artistes la Ruche dans le 15<sup>e</sup> arrondisement de Paris
voir toutes les images

La cité d’artistes la Ruche dans le 15e arrondisement de Paris

i

© Maurine Tric

« Ce qui m’inspire ici, c’est un tout : l’architecture, l’histoire, et la dimension cosmopolite du lieu. À mon arrivée, il y avait plein d’Italiens. Aujourd’hui, j’ai pour voisines une Grecque (Anna Foka), une Iranienne et une Coréenne, et suis très ami avec Himat, un peintre kurde d’Irak qui partage mon goût pour la poésie et regarde tous les matchs de foot avec moi ! » confie l’artiste. Actuellement, la Ruche compte 35 résidents dont le plus ancien, un mosaïste de 87 ans, est né sur place en 1933 ! Âgé de 92 ans, le sculpteur italo-argentin Reinaldo De Santis est arrivé en 1968 ; le scénographe italo-américain Nicky Rieti et le sculpteur André Barelier vers 1972. Quant aux plus jeunes, ils ont environ 35 ans. Les uns pratiquent la peinture, les autres la sculpture, la photographie ou la vidéo, d’autres sont poètes ou auteurs. Le dramaturge allemand Klaus Michael Grüber (1941–2008) a vécu là longtemps, et beaucoup (Chambas, Titina Maselli, Nicky Rieti, Pignon-Ernest) ont réalisé des décors de théâtre.

Ernest Pignon-Ernest dans son appartement de la Ruche, en octobre 2020
voir toutes les images

Ernest Pignon-Ernest dans son appartement de la Ruche, en octobre 2020

i

© Maurine Tric pour Beaux Arts magazine

Deux à trois fois inférieurs aux prix du quartier, les loyers des ateliers (de 25 à 80m²) financent la totalité de la vie courante de la Ruche. Pignon-Ernest, lui, dispose d’un paisible appartement de 60m² dans la Rotonde où il vit avec sa compagne Yvette Ollier. Wolinski, Cabu, Tardi, Joann Sfar, Jean-Marc Reiser, Arman… Face à un original encadré du « J’accuse ! » d’Émile Zola, des œuvres de ses amis artistes recouvrent les murs de son petit bureau-atelier où, sur une table, des essais de portraits au fusain du poète Charles Baudelaire (destinés à illustrer un coffret rassemblant ses écrits) côtoient, sur un chevalet, la silhouette de Blaise Cendrars, auteur d’un poème sur la Ruche. C’est là que l’artiste d’origine niçoise fait ses croquis et dévore durant ses nuits d’insomnie des centaines de livres pour se documenter sur les lieux de ses interventions. Avant de se rendre dans son atelier de 180m² à Ivry, indispensable pour réaliser ses grands formats mesurant parfois jusqu’à 8 mètres de haut !

Dès son arrivée, Pignon-Ernest s’est imposé comme un pilier du lieu. En 1973, il a participé au lancement de gros travaux dans la Rotonde pour y installer un chauffage central et des salles de bains mais aussi agrandir les ateliers. Puis enclenché, il y a deux ou trois ans, la création de 80m² de salles d’exposition au rez-de-chaussée du bâtiment Fernand Léger (en partie grâce à un don de la famille Seydoux) pour aider les résidents dont peu sont représentés par une galerie. Et c’est encore lui qui a sollicité la venue du collectionneur et ex-directeur d’Arte Jérôme Clément, élu président bénévole de la Fondation en juin 2020 !

La cité d’artistes La Ruche dans le 15<sup>e</sup> arrondisement de Paris
voir toutes les images

La cité d’artistes La Ruche dans le 15e arrondisement de Paris

i

© Maurine Tric pour Beaux Arts magazine

« La Ruche doit absolument conserver ce rôle militant qui la distingue depuis son origine. »

Jérôme Clément

Vice-président du conseil d’administration (qui comprend des représentants de la ville de Paris, du ministère de la Culture, de la famille Seydoux et des artistes), Pignon-Ernest participe aux admissions, examinant les dossiers à l’affût de talents novateurs. « On cherche aussi à aider en priorité ceux qui ont du mal à créer, soit pour des raisons financières, soit pour des raisons politiques. La Ruche doit absolument conserver ce rôle militant qui la distingue depuis son origine » insiste Jérôme Clément. Durant quinze ans, la Ruche a ainsi accueilli le peintre muraliste José Balmes, condamné à mort au Chili suite au coup d’État de 1973, et projette d’ouvrir bientôt ses portes à un artiste syrien.

L’architecte Michel Freudiger et la façade du batiment Fernand Léger, inscrite aux Monuments historiques
voir toutes les images

L’architecte Michel Freudiger et la façade du batiment Fernand Léger, inscrite aux Monuments historiques

i

© Maurine Tric pour Beaux Arts magazine ; © Nelly Maurel

Mais il faudra attendre la fin de la rénovation du bâtiment Fernand Léger (suite logique de celle de la Rotonde réalisée en 2010) dont la façade est inscrite aux Monuments historiques. Soit un an et demi de travaux qui démarreront (si le confinement est levé) début 2021. « Tout est bricolé ! Les toitures sont exsangues. Des œuvres ont été détruites par des inondations. Et c’est un miracle qu’en 120 ans, cet édifice de briques et de bois, où chacun se chauffait avec un petit poêle, n’ait pas brûlé ! » s’exclame Pignon-Ernest.

« Il y avait un grave problème de sécurité incendie (notamment un couloir de 24 mètres sans issue de secours) et de déperdition de chaleur, qu’on compte au moins réussir à diviser par deux » souligne l’architecte Michel Freudiger, qui planche sur le projet depuis cinq ans et s’occupe depuis 15 ans des divers travaux de la Ruche. À la rénovation de la façade, des menuiseries et des couvertures en tuiles, et à la modernisation de l’isolation, de l’électricité et du chauffage, s’ajoutera la création d’un ascenseur, d’un accès pour personnes à mobilité réduite et d’un escalier de secours extérieur en métal, qui communiquera avec un autre (déjà existant) par une passerelle ajoutée au 3e étage.

La verrière de la Rotonde, en octobre 2020
voir toutes les images

La verrière de la Rotonde, en octobre 2020

i

© Maurine Tric pour Beaux Arts magazine

Quant aux immenses verrières 1900 de près de 4 mètres sur 4, leur verre fin sera remplacé par du double vitrage et leur châssis en bois par des cadres en aluminium – un compromis inévitable selon l’architecte, qui assure que des verrières « monuments historiques » n’auraient pas pu entrer dans le budget : 3 millions d’euros auxquels participent la société immobilière Gecina, le Loto du patrimoine de Stéphane Bern, des subventions publiques et d’autres mécènes à trouver. Dix ateliers ont été laissés vacants pour y transférer temporairement des artistes le temps des travaux. Cinq autres, inhabitables avant rénovation, sont eux aussi inoccupés. À la fin du chantier, il y aura donc une quinzaine d’ateliers à attribuer, portant le nombre de résidents à 50 pour faire perdurer l’héritage de ce lieu mythique !

Arrow

À lire

La Ruche - Un siècle d’art à Paris

Dominique Paulvé, préface d’Ernest Pignon-Ernest

Éditions Gründ • 2002

Arrow

Extrait de "Ma vie" de Marc Chagall, 1923

« Quand, dans un atelier voisin, un modèle insulté se mettait à pleurer, quand les Italiens chantaient en s’accompagnant à la mandoline, quand Soutine revenait des halles avec un lot de poules faisandées pour les peindre, je restais seul dans ma cellule de planches, debout devant mon chevalet, éclairé par une misérable lampe à kérosène. (…) Des châssis, des coquilles d’œufs, des pots vides de bouillon à deux sous étaient éparpillés sur le plancher. La lampe brûlait et moi avec. Je peignais furieusement. C’est là entre ces quatre murs (…) que je suis devenu un peintre. »

Arrow

Ernest Pignon-Ernest. Papiers de murs

Du 19 mai 2021 au 13 juin 2021

culturueil.fr

Arrow

Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école, 1905-1940

Du 2 avril 2021 au 31 octobre 2021

www.mahj.org

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi