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La Tour des Dames et ses jardins au sein du Palais de l’Alhambra à Grenade
© Alamy / Hemis
Couvée par les montagnes enneigées de la Sierra Nevada et dominant la ville de Grenade depuis le haut de sa colline, l’Alhambra fait rêver avec ses jardins parfumés, ses fontaines cristallines et ses décors enchanteurs dignes des Mille et Une Nuits, qui attirent aujourd’hui 2,7 millions de visiteurs par an.
Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1984, ce chef-d’œuvre hispano-musulman, qui se présente sous la forme d’une cité de 600 hectares, composée d’un enchevêtrement complexe de bâtiments de différentes époques et de végétation entourés de 2 000 mètres de murailles en argile (d’où son nom qui signifie « la rouge » en arabe), est reconnu comme un véritable trésor.
Vue aérienne sur le palais médiéval fortifié de l’Alhambra à Grenade
Image tirée du documentaire « Alhambra, le trésor du dernier sultanat d’Espagne », réalisé par Marc Jampolsky. Une production ARTE France et GEDEON Programmes
© GEDEON Programmes / ARTE France
Ce rêve oriental en pleine terre espagnole est le fruit d’une histoire mouvementée. En 711, les troupes musulmanes avaient envahi la péninsule Ibérique, avant de se faire repousser trois siècles plus tard. À l’extrême sud du pays, le sultan Mohammed Ier passe alors un accord avec le roi de Castille : en se reconnaissant comme son vassal, il garde le contrôle de Grenade, qui devient le sultanat de la dynastie nasride. Sous 24 sultans successifs, palais et fortifications fleurissent…
Mais après la chute de Grenade en 1492 et son occupation par les chrétiens, l’Alhambra tombe en désuétude. Au XVIIIe siècle, la voilà devenue un lieu totalement abandonné et sans valeur aux yeux de la ville de Grenade, qui la laisse à la merci des pillards. Au XIXe siècle, avec le développement du tourisme et du nationalisme, les choses commencent à changer, mais Grenade mettra du temps à renouer avec son Alhambra.
En raison de sa complexité et de sa revalorisation tardive, le lieu recèle encore de nombreux secrets à décrypter. Une mine d’or pour les chercheurs, qui continuent d’y faire de passionnantes découvertes. Le nouveau film documentaire de Marc Jampolsky, « Alhambra, le trésor du dernier sultanat d’Espagne » (visible sur Arte.tv jusqu’au 24 novembre, et diffusé sur Arte le 26 octobre) en révèle toute une série. On y découvre par exemple que l’Alcazaba, citadelle édifiée par Mohammed Ier sur le fronton sud de la colline de l’Alhambra, et dont on pensait qu’elle n’était qu’un simple édifice défensif, abritait également la salle d’audience et le logement du sultan.
Palais de Comares, résidence officielle du sultan et lieu de la salle du trône, Alhambra
Image tirée du documentaire « Alhambra, le trésor du dernier sultanat d’Espagne », réalisé par Marc Jampolsky. Une production ARTE France et GEDEON Programmes
Photo F. Gilles © GEDEON Programmes / ARTE France
Ces œuvres réalisées sur des peaux d’animaux, très abîmées, furent peintes par des artisans musulmans.
Le secret d’élaboration des motifs géométriques colorés qui constellent les murs de l’Alhambra y est aussi percé à jour : un fragment de décor inachevé découvert dans un couloir a en effet révélé l’usage de tracés préparatoires bien rodés, partant d’une grille millimétrée et inspirés des principes géométriques détaillés dans Les Éléments du mathématicien grec antique Euclide, qui avait été traduit en arabe au IXe siècle.
Un patient travail de recensement a également permis de mettre au jour de nouveaux vestiges du système d’acheminement des eaux que les Nasrides avaient développé au XIIIe siècle pour irriguer leurs fontaines (dont celle aux douze lions) et leurs fabuleux jardins – un défi d’ingénierie alliant conduites, bassins, aqueducs et roues pour faire monter l’eau jusqu’en haut de la colline.
Trois voûtes décorées de personnages à la manière d’un palais chrétien intriguaient les spécialistes dans le palais des Lions. Au cours d’une minutieuse restauration qui a duré 20 ans, des indices techniques ont pu permettre d’affirmer que ces œuvres réalisées sur des peaux d’animaux, très abîmées, furent peintes par des artisans musulmans, et que les personnages représentés sont, malgré leur apparence occidentale, les sultans nasrides. Une preuve de plus de la porosité fascinante, à l’œuvre à l’Alhambra, entre cultures arabe et européenne.
La cour des Lions, Alhambra
Photo Florelle Guillaume
D’autres parties du site sont à l’étude, comme le dôme étoilé en marqueterie du palais de Comares (une prouesse faite de plus de 8 000 pièces de bois, actuellement décortiquée en vue de sa restauration), ses muqarnas – voûtes alvéolées aux motifs complexes, dont la modélisation par ordinateur aide à comprendre les secrets de composition –, et les poèmes sculptés en calligraphie arabe qui tapissent ses murs, encore fourmillants de détails cachés.
« D’énormes efforts ont été faits pour que les restaurations prévues se fassent sous les yeux des visiteurs, sans jamais fermer une seule salle. »
Rodrigo Ruiz-Jiménez Carrera
Mais la recherche scientifique n’est pas la seule à connaître un renouveau sur le site : l’expérience des visiteurs est aussi en train d’être améliorée et étendue. Le nouveau directeur du lieu depuis juillet 2023, Rodrigo Ruiz-Jiménez Carrera – que nous avons rencontré à Paris à l’occasion du lancement du film –, travaille ainsi sur la création de nouveaux outils de visite numériques (dont une application sur smartphone, utile pour se repérer dans ce site labyrinthique), l’ouverture de nouveaux bâtiments et de nouveaux circuits de promenade (dont un qui permettra de visiter les systèmes de défense de l’Alhambra depuis la Torres Bermejas) et la valorisation de bâtiments méconnus qui se trouvent sous sa garde, comme la fondation Rodriguez-Acosta, érigée en 1914 par l’artiste moderniste José María Rodríguez-Acosta (1878–1941) dans un mélange de styles Art déco, nasride et baroque.
La cour des Myrtes du palais de l’Alhambra et jardin du Généralife
© VWpics / hemis
« Sans machines ni produits chimiques, ils jardinaient comme des peintres en trois dimensions, en travaillant à la fois les formes, les couleurs et les parfums. »
Numérisation de la bibliothèque, développement du magazine scientifique… Alors que ce site autofinancé vient d’accueillir 187 nouveaux employés (pour un total de 450 sur place et 300 externes), beaucoup de choses sont en train d’évoluer. Des recherches sont notamment en cours pour améliorer l’accessibilité des lieux, et pour créer grâce aux nouvelles technologies des parcours de visite « fluides adaptés aux besoins de chaque visiteur », avec « des lieux pour s’asseoir », tout en « gardant l’expérience authentique d’une ville médiévale ». « D’énormes efforts ont également été faits pour que les restaurations prévues se fassent sous les yeux des visiteurs, sans jamais fermer une seule salle », précise le directeur.
Dans les parterres édéniques semés de mille couleurs, des jardiniers-scientifiques de haut vol expérimentent constamment pour rester au plus près des techniques des Nasrides, en se basant sur les instructions laissées par ces derniers dans des poèmes du XIIIe siècle. « Sans machines ni produits chimiques, ils jardinaient comme des peintres en trois dimensions, en travaillant à la fois les formes, les couleurs et les parfums. On a aussi découvert qu’ils avaient construit tout un écosystème, avec des algues, des poissons, des serpents, afin de purifier l’eau et créer un cycle de vie. C’est à couper le souffle », s’enthousiasme le directeur. « Ils réfléchissaient aussi beaucoup à la permaculture, à ce qu’on prend, ce qu’on laisse, à la façon de préparer le sol pour la saison sèche, et pour que le sol retienne le plus d’eau possible, pour ne pas la gâcher ».
Le verger est, lui aussi, cultivé « exactement comme il y a 500 ans » grâce à des inventaires du XIIIe siècle recensant les fruits et les légumes qui y poussaient. Pour « faire découvrir au public le goût de l’Alhambra », le directeur met sur pied un centre d’interprétation qui ouvrira dans trois ans, et a commencé à nouer des partenariats avec plusieurs restaurants de Grenade. Dans six mois, ces derniers commenceront à proposer des menus élaborés avec les produits de ce verger, afin de « donner un aperçu de ce qu’étaient la cuisine du sultan, la cuisine des rois catholiques, et même la cuisine romantique de l’époque de Chateaubriand, qui est venu ici en 1827 ». Un projet qui titille déjà les papilles !
Alhambra, le trésor du dernier sultanat d’Espagne
Film documentaire de Marc Jampolsky
Diffusé samedi 26 octobre à 20h50 sur Arte.
Disponible sur Arte.tv jusqu’au 24 novembre 2024.
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