Henri Regnault, Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade (détail), 1870
huile sur toile • 301 x 143 cm • Coll. musée d'Orsay, Paris • © Bridgeman Images
Devant nos yeux, une tête rouleboule sur les marches d’un palais. Le regardeur est pétrifié, la tête de Méduse n’aurait pas fait mieux. Contre-plongée tonitruante, la composition verticale s’abat comme une carte à jouer, comme une coupe franche monumentale. Mais cette fois, ce n’est pas l’hystérique dame de cœur de Lewis Carroll s’écriant à tout va : « Qu’on lui coupe la tête ! ».
Notre figure impose son calme. S’agit-il d’un roi ou d’un valet ? Ou plutôt d’un sultan ou d’un janissaire ? Le sabreur magistral vient d’accomplir son forfait, essuyant sa lame sur le pan à demi relevé de sa robe. Il se dresse au-dessus de sa victime, en souverain, couronné d’un fez rouge, drapé d’un rose précieux. Son regard est à la fois dédaigneux et mélancolique. Il a l’air détaché aussi, mais pas autant que sa victime.
Henri Regnault, Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade, 1870
huile sur toile • 301 × 143 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images
La tête du supplicié gicle encore sur les marches du palais. Des filets de sang sont projetés par un reflux de pression artérielle, virevoltant comme la brosse de Pollock. La bouche se tord, les yeux figés dans l’effroi sont encore rivés vers le bourreau. Ses traits contractés virent au vert, presque raccords avec la tenue effondrée. Le velours sapin de son pantalon à la turc s’étire par terre, sur le flanc.
De fines broderies dorées sur les manches font ressortir un vert olive, plus soyeux. Son dernier réflexe est figé, dans une composition proche des Morceaux anatomiques de Théodore Géricault (1819). Le coude replié dans une équerre parfaite est illuminé à sa pointe. Le bras tombe pile dans l’axe de la trachée. Les mains refermées baignent ici dans une épaisse flaque de sang.
À gauche, un détail de « Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade » par Henri Regnault, 1870. À droite, « Pièces anatomiques » de Théodore Géricault, XIXe siècle
Huiles sur toile • Coll. musée d’Orsay, Paris / Coll. Coll; musée des Beaux-arts, Rouen • © Bridgeman Images
La scène terrifiante se love dans les ors d’un palais des Mille et Une Nuits, coiffée par une voûte en stalactites teintée de rose et d’orangé. La coupole mauresque est criblée de points de lumière qui pétillent. Au dehors, on imagine un soleil vif, sans même parler de la chaleur. A l’étage, un moucharabieh dissimule peut-être les femmes d’un harem.
Partout, les arabesques dansent avec les sculptures brodées. Où sommes-nous ? À Grenade, Ispahan, Boukhara ou Samarcande ? L’œil hésite, virevolte là-haut comme sur un tapis volant. La redescente est brutale. Malgré les chaudes couleurs, rien n’y fait, on reste glacé face à la tête coupée. Il y a du Caravage là-dedans, non ? Sans clair-obscur, avec les scintillements.
Henri Regnault (1843–1871) réalise l’Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade en 1870. À 27 ans, il est l’un des plus doués de sa génération. Ce locataire de la Villa Médicis a demandé à explorer les couleurs de l’Espagne et du Maroc. « Comment voulez-vous qu’on puisse se contenter de plafonds blancs avec des amours peints en rose et des colombes qui se becquètent ? », écrit-il en 1869 depuis Madrid, où il est parti avec son ami artiste Georges Clairin.
Ces deux-là se sont arrêtés à Grenade. À l’Alhambra, Regnault réalise des aquarelles en série, futurs décors de ses prochaines toiles. Ses colonnes de la cour des Lions rappellent les cathédrales de Claude Monet. Sous les coupoles, il confesse « une sorte de vertige en hauteur, qui vous aspire et qui vous pompe et peu s’en faut qu’on ne se sente enlever de terre ». À un certain M. Butin, il écrit en septembre 1869 : « Si tu voyais ce que Charles Quint a osé faire construire sur l’emplacement d’une partie du palais arabe ! Tu hausserais les épaules et voudrais le ressusciter pour lui cracher à la figure. »
À gauche, « La Cour des Ambassadeurs au palais de l’Alhambra » d’Henri Regnault. À droite « La cathédrale de Rouen, le portail, le soleil » de Claude Monet, XIXe siècle – 1894
Aquarelle, mine de plomb, gouache / Huile sur toile • 55 × 49 cm – 100,5 × 65,8 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris / Coll. National Gallery of Art, Washington • © GrandPalais Rmn. © NGA
Les correspondances de Regnault sont un régal. En octobre, il écrit à la duchesse Colonna : « Comment partir d’ici ? Il y a dans les salles, des plafonds formés de stalactites qui, réunies et superposées, s’élèvent en forme de coupole et dessinent des étoiles, des figures géométriques qui s’entrecroisent ». Tous ces lieux sont chargés d’histoire, la salle des Abencérages en particulier. Le dernier roi maure de Grenade, Boabdil, y aurait fait massacrer ses rivaux en 1492.
Photographie représentant Georges Clairin et Henri Regnault accompagnés d’un homme, à Tanger, fin 1869–1870
Tirage sur papier contrecollé sur carton • Coll. bibliothèque de l’INHA, Paris • © INHA
Ce souverain, en captivité entre 1484 et 1487, fut libéré grâce à un pacte avec le catholique Ferdinand d’Aragon. Accusé de trahison par le clan Abencérage, Boabdil aurait introduit un par un les 36 chefs rivaux dans la salle éponyme pour les décapiter, avant d’exposer leurs têtes dans la vasque d’une fontaine. Pour de nombreux observateurs, l’« Exécuteur sans jugement » de Regnault essuyant son sabre serait le fameux Boabdil.
« Voyez que je suis jusqu’au cou dans les têtes coupées. »
En 1869, Regnault file à Tanger, emmenant les croquis et pastels de Grenade entre autres. Avec Clairin, ils achètent et transforment une maison en « petit Alcazar ». Dans leur patio drapé et serti de petits morceaux d’Alhambra, les modèles défilent. Parmi les tableaux de l’époque, à Tanger comme à Rome, un thème revient souvent : la tête coupée. Il réalise notamment une Salomé posant avec sabre et plateau avant de décoller Jean-Baptiste, ainsi qu’une Judith présentée en pleine découpe d’Holopherne.
À gauche, “Patio à Tanger”, 1869. À droite, “Salomé”, 1870
Huiles sur toile • 117,5 x 95 cm / 160 x 101 cm • Coll. musée de Gezireh, Le Caire / Coll. The Metropolitan Museum of Art, New York • © akg-images. © MET
Décrivant ces tableaux, Regnault écrit à un ami en avril 1869 : « Voyez que je suis jusqu’au cou dans les têtes coupées ». L’année suivante, il envoie de Tanger son Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade qui sera un vrai succès, salué notamment par l’hémophile Gauthier : « M. Regnault a une manière à lui de concevoir un sujet, de le traiter, d’en faire jaillir un effet inattendu ». C’est peu dire.
« Faire revivre les vrais Maures, riches et grands, terribles et voluptueux à la fois, ceux qu’on ne voit plus que dans le passé. »
Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade est un cadrage de film d’épouvante. Le visiteur s’arrête devant le tableau comme on se retourne devant un accident sur l’autoroute. Ça tient de la fascination morbide, d’un tourisme de l’horreur – Orsay-catacombes, billet groupé. Les visiteurs défilent, terrifiés, excités, rassurés aussi. La tête qui dévale l’escalier de marbre n’est pas la nôtre, n’est-ce pas ?
Dans sa critique du tableau, Théophile Gautier – idole quasi fanatique de Regnault – salue aussi « le geste superbe du justicier. Le justicier, car le nom de bourreau ne saurait convenir à cette noble et majestueuse figure ». C’est pourtant une « Exécution sans jugement », nous dit le cartel. On est loin du père Salomon qui pèse le pour et le contre. Mais qu’importe, la justice n’est pas le sujet. Elle est même le cœur du hors-sujet.
À gauche, Le Don Quichotte N°668, Le Tonkinois en Algérie par Gilbert-Martin. À droite, carte postale « Têtes de pirates décapitées (n°1) » à Tonkin
© Hemis / Alamy. © Drouot
L’envie de Regnault ? Il l’écrit dans ses lettres : « Faire revivre les vrais Maures, riches et grands, terribles et voluptueux à la fois, ceux qu’on ne voit plus que dans le passé ». Autrement dit, l’artiste invente. Paradoxe terrible : lui, l’amoureux de l’Islam (ainsi qu’une flopée d’orientalistes) inocule dans l’inconscient collectif occidental l’image du despote oriental dépourvu d’humanité. En Métropole, les spectateurs sont inondés par un flux de décapitations qu’ils voient comme la vérité – aïe ! Deux fois aïe même, car la future IIIe République, si coloniale, profitera de ces images diffusées partout dans l’Hexagone pour légitimer sa mission « civilisatrice » de peuples « barbares ».
Trois fois aïe, si l’on suit la trajectoire des « civilisateurs » bientôt barbares (sans guillemet). Par exemple, d’ici quinze ans, la France de Ferry décapitera les « pirates » du Tonkin avant d’éditer, au format carte postale, les têtes « trophées ». Une production en série maîtrisée cette fois-ci, pour effrayer ceux qui voudraient défier l’empire colonial. Voici la réalité historique qui rejoint les fantasmes orientalistes… Entre ces deux univers portés par des images, les crânes rouleboulent, pour terroriser des insurgés ou subjuguer un spectateur.
Contrairement à son ami Clairin, Regnault ne verse pas dans une surenchère sordide et mesquine. Il faut bien voir la scène de son coloc tangérois : les bourreaux souriants, le roi qui tend la tête coupée à des enfants prêts à jouer avec comme un ballon de baudruche. Sommet sordide, intentions douteuses. Regnault propose autre chose. Lui qui est habité par des pensées mortifères, lui qui tombera l’an prochain à la bataille de Buzenval d’une balle (en pleine tête), que nous dit-il avec son Exécution sans jugement ?
Georges Clairin, Le Massacre des Abencérages, 1874
Huile sur toile • 451,5 × 320,5 cm • Coll. musée des Beaux-arts, Rouen • © Bridgeman Images
Pas simple de sonder son tête-à-tête terrifiant : en rapprochant les deux crânes si semblables apparaît une réflexion en miroir, presque un défi. Le décollé fixe son bourreau, le brûle des yeux. Le sabreur, lui, ne semble pas si indifférent face à son memento mori tout chaud. Méditation en cours. Et si Regnault – trifouillant dans ses angoisses personnelles – transposait là une destruction de l’Homme par l’Homme ? Pour le coup, son fantasme orientaliste rejoindrait une réalité historique.
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