Thomas Adès, The Exterminating Angel, 2024
© Agathe Poupeney / ONP
Quand la réalité bourgeoise devient un cauchemar surréaliste, il n’est pas rare de trouver Luis Buñuel (1900–1983) dans les parages. Enfant terrible de l’art moderne, provocateur dadaïste subversif, personnalité mystérieuse proche de Salvador Dalí, le cinéaste espagnol dissident défiait les mots par ses images violentes et érotiques, soulignant les tabous de la société et contradictions de la pensée, confrontés de plein fouet à l’inconscient et au désir de vie et de mort.
Parmi la trentaine de films réalisés par Buñuel, le compositeur et chef d’orchestre Thomas Adès a choisi de s’attaquer à L’Ange exterminateur (1962), qu’il avait découvert, sidéré et marqué à jamais, alors âgé de treize ans.
Après avoir illuminé l’Opéra Garnier l’année dernière avec sa première partition spécifiquement écrite pour la danse, The Dante Project, Thomas Adès fait planer l’ombre maléfique d’un ange déchu surréaliste sur les planches de l’Opéra Bastille. Aidé de son complice incendiaire, le metteur en scène espagnol Calixto Bieito, qui conçoit l’opéra comme une expérience extrême et crée souvent la controverse, fait basculer un dîner mondain organisé par des amis de la haute société dans l’horreur d’un huis clos où chacun révèle les aspects les plus sombres de son âme.
Thomas Adès, The Exterminating Angel, 2024
© Agathe Poupeney / ONP
À l’issue d’une soirée passée à l’opéra avec des amis, le marquis de Nobile (le puissant ténor Nicky Spence) et sa femme Lucia (magistrale soprano Jacquelyn Stucker) poursuivent la soirée dans leur luxueuse demeure. Alors que tous les domestiques se défilent d’entrée de jeu et que différents phénomènes étranges se produisent, les hôtes commencent à festoyer dans l’ivresse avec leurs convives, parmi lesquels une chanteuse d’opéra (incroyable Gloria Tronel aux suraigus pénétrants), une duchesse mère et veuve venue avec son frère (la touchante Claudia Boyle), le chef d’orchestre et son épouse, de jeunes fiancés, un explorateur…
Mais au moment de partir, à une heure très tardive, chacun d’eux est retenu sur place par une mystérieuse force. Ils ne parviendront dès lors plus à s’en échapper. « L’enfer, c’est les autres » : la célèbre citation de Jean-Paul Sartre s’accomplit ici dans toute son horreur, où chacun semble réduit à ses pulsions, pris en étau entre Éros et Thanatos. Le piège de l’enfermement, de l’empêchement, celui des conventions, de la morale, des peurs, se referme de façon implacable, et offre au spectateur un spectacle dérangeant et effrayant. Démesurément cathartique.
« The Exterminating Angel »
Jusqu’au 23 mars
Par Thomas Adès
Mise en scène de Calixto Bieito
Avec Nicky Spence, Jacquelyn Stucker, Claudia Boyle…
Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site de l’Opéra de Paris.
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