Cinéma

Pourquoi faut-il aller voir « Daaaaaalí ! », l’anti-biopic fou de Dupieux ?

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Publié le , mis à jour le
Connu pour son univers absurde, le cinéaste Quentin Dupieux crée l’événement avec Daaaaaalí !, son film consacré à Salvador Dalí, en salle depuis le 7 février. Échouant volontairement à saisir son personnage, mais diablement inventif et nourri par les performances hilarantes de Jonathan Cohen et Édouard Baer (entre autres), cet anti-biopic rend un hommage délirant au maître du surréalisme.
Extrait de Daaaaaali ! avec Pio Marmaï
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Extrait de Daaaaaali ! avec Pio Marmaï, 2024

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© atelier de production - France 3 cinéma 2023

« Ceci n’est pas un biopic » : le réalisateur Quentin Dupieux (né en 1974) aurait pu, sur l’affiche de son nouveau film, placarder ces mots qui détournent la célèbre formule du peintre surréaliste René Magritte, « Ceci n’est pas une pipe » ! Mais l’avertissement n’était pas nécessaire pour toute personne déjà familière de l’univers de ce cinéaste dont les longs-métrages déjantés (Rubber, Mandibules, Fumer fait tousser… ) osent des voyages dans le temps, une mouche géante, un pneu tueur en série, un poisson conteur, ou encore un rat aboyant des ordres en visioconférence à une brigade de justiciers anti-tabac.

Sans limite, Dupieux était donc le candidat idéal pour réaliser un film drôle, décalé et totalement absurde sur Salvador Dalí (1904–1989), en phase avec l’esprit délirant du peintre catalan. De ce côté-là, le pari est tenu. L’intrigue – une jeune journaliste, Judith, incarnée par Anaïs Demoustier, tente désespérément d’interviewer l’artiste et de tourner un film sur lui, mais se heurte à son comportement excentrique et lunatique ainsi qu’à son égocentrisme démesuré – n’est qu’un prétexte pour une incursion ludique dans la folie du maître.

Six acteurs pour jouer Dalí

Première astuce géniale : le peintre y est incarné par six acteurs différents (d’où les six « a » du titre). Édouard Baer, Jonathan Cohen, Gilles Lellouche, Pio Marmaï, Didier Flamand et Boris Gillot (ce dernier pour une courte apparition surprise) endossent tour à tour, à leur façon, le costume à base de roulements de « r », de fine moustache en forme d’antennes, d’yeux globuleux et de postures dramatiques. Édouard Baer et Jonathan Cohen, en particulier, y sont hilarants avec leur phrasé et leurs mimiques impayables, tandis que Didier Flamand est convaincant en Dalí âgé, surgissant en chaise roulante, coiffé d’un béret rouge, pour hanter son « moi » plus jeune, obsédé par la peur de la mort.

Extrait de Daaaaaali ! avec Edouard Baer
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Extrait de Daaaaaali ! avec Edouard Baer, 2024

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© atelier de production – France 3 cinéma 2023

Essaimé d’éléments mythiques de l’œuvre de Dalí (œufs, âne, téléphones à cadran, cannes sculptées…), le film a été en partie tourné dans une maison blanche de la Costa Brava emplie d’objets extravagants, tels un œuf géant, une cage à oiseaux en forme de maison, ou encore un ours blanc et un cygne empaillés. De même, on aperçoit aussi son atelier, avec des reproductions de peintures anciennes punaisées aux murs blancs, évoquant (sans chercher la copie conforme) la fameuse demeure du peintre située à Portlligat, près de Cadaqués.

Extrait de Daaaaaali ! avec Edouard Baer
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Extrait de Daaaaaali ! avec Edouard Baer, 2024

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© atelier de production – France 3 cinéma 2023

Visions surréalistes

Sobre et efficace en ce qui concerne les décors et la photographie, Dupieux ne tombe pas dans l’excès de la citation de tableaux : le film ne montre qu’une seule toile finie de Dalí, La Harpe invisible, fine et moyenne (1932), que le cinéaste a eu l’idée fantastique de réinventer de façon assez libre sous la forme d’un tableau vivant (deux acteurs, Marc Fraize et Jérôme Niel, posent pour le peintre dans un paysage désertique, l’un d’eux vraiment doté d’une étrange protubérance crânienne soutenue par une béquille), comme si Dalí avait peint ses visions d’après nature !

Dans le décor aride du désert espagnol, le réalisateur a filmé un deuxième tableau vivant qui offre au film une ouverture à la fois jouissive et contemplative : une recréation d’une autre toile dalinienne, Fontaine nécrophilique coulant d’un piano à queue (1932). Y résonnent déjà les quelques notes répétitives à la guitare, autant hispanisantes qu’hypnotisantes, composées par Thomas Bangalter, moitié du célèbre duo électro Daft Punk (BO disponible en vinyle 45 tours en édition limitée) et qui tourneront en boucle tout au long du film.

 

Soudain, une pluie de chiens morts s’abat avec fracas. Un âne monté par un prêtre traverse un paysage à reculons. Des asticots grouillent dans un ragoût servi avec cérémonie. Un drôle de tunnel spatio-temporel permet à Dalí de rejoindre le désert en un éclair depuis sa maison de plage. Par touches, Dupieux saupoudre son film de délires daliniens, dans la veine de Luis Buñuel, cinéaste surréaliste qui a justement travaillé au côté de Dalí pour réaliser le court-métrage Un chien andalou (1928) et signé seul de nombreux films culte, tel Le Charme discret de la bourgeoisie (1972).

« Tout le monde est Dalí et personne ne l’est »

Quentin Dupieux

L’esthétique du film est moins extravagante que son intrigue et sa construction absurde, qui finissent par perdre le spectateur en imbriquant des rêves les uns dans les autres sous la forme d’une boucle infernale où rêve et réalité s’entremêlent jusqu’à rendre fou et tourner en rond. Dans sa deuxième partie, le running gag s’use et laisse le spectateur épuisé, malgré seulement une heure et dix-huit minutes de projection. Une sensation accentuée par la répétition de la musique et des situations, mais aussi par le fait que Dalí y soit réduit à une star très imbue de sa personne. Un personnage très drôle, mais un peu creux – en tous cas, beaucoup moins riche que le vrai Dalí, qui s’est largement exprimé de son vivant et qui, ici, ne nous dit finalement pas grand-chose.

Extrait de Daaaaaali ! avec Jonathan Cohen
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Extrait de Daaaaaali ! avec Jonathan Cohen, 2024

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© atelier de production – France 3 cinéma 2023

L’art du déguisement

Mais tout cela est voulu et assumé par Dupieux, qui signe un film dont le sujet est (paradoxalement) l’impossibilité de réaliser un film sur Dalí. La multiplication des acteurs aux physiques divers, le tournage impossible du documentaire de la journaliste, qui fonctionne comme une mise en abyme, la boucle sans fin du scénario, le couloir interminable qui empêche Dalí de venir à nous, ses fuites incessantes en voiture, le choix de la caricature… Tout concourt à cette conclusion.

« Pour tout le monde, Dalí, c’est deux moustaches en l’air, des grands yeux et un accent. Dalí a réussi à s’inventer comme un déguisement. Je voulais que le film montre ça. Tout le monde est Dalí et personne ne l’est », explique Dupieux dans ses notes de production. La journaliste Judith, qui ne se sent pas à la hauteur du grand génie surréaliste, serait finalement un alter ego du réalisateur, mais aussi du contemplateur des tableaux du maître. Car tous, à la fois admiratifs, amusés et frustrés, tentent, en vain, de saisir cette énigme vivante qu’est Dalí… Ainsi que le sens de ce film !

Arrow

Daaaaaalí

Par Quentin Dupieux

2023

78 minutes

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