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Philippe Starck, Le presse-agrume Juicy Salif, 1988
Fonte d'aluminium • 29 x 14 cm • © Philippe Starck / Courtesy Alessi
Le designer Philippe Starck, 2006
Photo © Cedric Martigny/Opale / Bridgeman Images
Hiver 1988, sur une île de Toscane, en Italie : le designer Philippe Starck (né en 1949) déjeune tranquillement dans un restaurant, au bord d’une plage. Alors qu’il voudrait assaisonner ses appétissants calamars de citron, leurs corps allongés et leurs longues tentacules lui insufflent soudainement l’idée d’un presse-agrume. Il se met alors à esquisser des formes organiques aux allures martiennes… sur sa serviette en papier, tâchée de sauce tomate ! Alberto Alessi, directeur de la marque d’ustensiles de cuisine du même nom, recevra l’insolite support quelques jours plus tard, par courrier…
Parmi « quelques croquis, une forme unique de ce qui allait devenir le Juicy Salif », raconte l’éditeur italien, immédiatement séduit par le contenu de la serviette en papier. Selon lui, l’idée de ce pressoir futuriste pourrait remettre en question le mantra établi par l’architecte Louis Sullivan dès le début du XXe siècle et qui sert de mot d’ordre aux créateurs contemporains : « La forme suit la fonction. » Une philosophie basée sur une esthétique purement fonctionnelle qui privilégie les formes simples. Ainsi, le clinquant Juicy Salif, édité en 1990, est un véritable pied de nez à cette conception admise.
Philippe Starck, La serviette en papier sur laquelle Starck a dessiné le Juicy Salif, 1988
© Philippe Starck / Courtesy Alessi
Le Juicy Salif fait parler. Il provoque le débat, titille les esprits logiques.
Indestructible ustensile en fonte d’aluminium de 29 centimètres de haut, il sert à presser des citrons, mais pas seulement, selon l’aveu de Starck lui-même en 1990. « J’ai pensé que c’était le genre de chose qu’un couple pourrait recevoir comme cadeau de mariage. Ainsi, lorsque les parents du nouveau marié viennent chez eux, lui et son père peuvent rester assis dans le salon pour boire une bière en face de la télévision, tandis que la nouvelle belle-mère et sa femme s’asseyent dans la cuisine pour commencer à mieux faire connaissance. « Regardez le cadeau que nous avons reçu », dit la mariée. Et c’est ainsi qu’elles commencent à bavarder ensemble », explique le designer, déjà auteur de best-sellers avec le fauteuil « Richard III » ou la chaise « Lola Mundo ».
Dès sa commercialisation, les critiques fusent. Le Juicy Salif révolte par son inefficacité. Pour l’utiliser correctement, il faut placer un verre vide entre les longues jambes de l’objet et presser vigoureusement l’agrume sur le cône bosselé. Aucun récipient ni système électrique : le pressage est difficile, salissant, et le jus se verse autant autour du verre que dedans ! Scandalisés par le prix élevé du presse-agrume (aujourd’hui fixé à plus de 70 euros), certains clients réclament un remboursement.
Jörg Adam et Dominik Harborth, Juicy Salif Aid, 2000
© Adam & Harborth
Un mécontentement général, rapidement submergé par une vague de fascination : de plus en plus d’amateurs de design s’amusent de cette création originale, l’exposent dans leur cuisine, détournent sa fonction initiale, l’offrent en cadeau, intrigués par son aspect de fusée arachnéenne. Deux designers allemands, Adam und Harborth, proposent même une greffe en plastique à enfiler autour de l’objet, qui permet de recueillir le jus et la pulpe du citron pressé. Histoire de rendre le best-seller un minimum pratique…
Quoi qu’il en soit, Philippe Starck a visé juste : le Juicy Salif fait parler. Il provoque le débat, titille les esprits logiques tout en comblant les matérialistes, jusqu’à se transformer en icône : certains musées comme le Museum of Modern art de New York (MoMA) ou le Centre Pompidou l’intègrent dans leurs collections, exposant l’insolite tripode comme une œuvre d’art à part entière, comme le symbole d’une esthétique miroitante et futuriste propre aux années 1990, avec sa finition argentée prodigieusement lunaire.
En 2000, pour fêter ses dix ans d’existence, la marque Alessi a franchi un pas supplémentaire en éditant quelques exemplaires recouverts d’un placage en or 24 carats, à ne surtout pas utiliser comme presse-citron (l’acide citrique de l’agrume pouvant décolorer l’objet). De quoi assumer son caractère décoratif une bonne fois pour toutes et sublimer son aspect clinquant tout en l’érigeant en joyau du design…
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