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Teshima et les autres îles de l’archipel accueilleront cette année la Setouchi Triennale, au fil de ses trois saisons.
© Benesse Art Site Naoshima.
Une île, une goutte. Une simple goutte d’eau dans l’océan. Mais une beauté infinie. Une goutte qui sourd doucement du sol, dessine peu à peu des flaques, glisse et serpente lentement, arrête le souffle, arrête le temps. Il n’est rien d’autre à voir au Teshima Art Museum. Sous le voile de béton blanc tendu par l’architecte Ryue Nishizawa, l’artiste Rei Naito a composé une mise en scène ultracontemplative à partir de trois fois rien : le ciel aperçu à travers les ovales découpés dans la courbe immaculée de la voûte, le frémissement des arbres sous la brise de mer, et cette eau surprise en son doux et infini voyage. Mariage zen de tous les éléments… L’archipel de Naoshima n’invite pas à une simple visite : il offre des expériences. Pour l’œil, l’esprit, l’oreille, le corps tout entier. C’est un voyage au fond de soi autant qu’au bout du monde.
Respirez, vous êtes dans le ventre du Teshima Art Museum.
© Benesse Art Site Naoshima.
Voilà bientôt trente ans que ce chapelet d’îles au large du Japon, sur la mer intérieure de Seto, vit, grâce à l’art contemporain, d’une vie nouvelle. Teshima, Inujima, Naoshima surtout… Le tycoon Soichiro Fukutake, propriétaire de Benesse Holdings, société d’enseignement à distance, a décidé dès la fin des années 1980 de faire de ces terres proches d’Okayama un sanctuaire esthétique. Soichiro a imaginé des lieux « séduisants, transmettant un message critique de la société moderne depuis des îles où des paysages premiers du Japon existent encore ». Ils étaient alors bien tristes, ces villages de marins promis à un rapide abandon, relégués au statut de décharge. Aujourd’hui, ils attirent les pèlerins du monde entier.
Les maisons, les jetées, les jardins, les sites industriels abandonnés… Grâce au Benesse Art Site, les œuvres se sont infiltrées dans tous les recoins du paysage. L’énorme citrouille jaune à pois noirs de Yayoi Kusama accueille le visiteur au bout de la digue, elle est devenue l’icône de cette métamorphose radicale. Mais quelques heures d’errance suffisent à comprendre que le projet va bien au-delà de cette spectaculaire image. Des musées sur mesure ont poussé de-ci de-là, tous à couper le souffle. À Naoshima, l’architecte Tadao Ando a fait quasiment disparaître son Chichu Art Museum, « musée dans le sol » composé de triangles, cubes, rectangles enterrés, pour magnifier les chefs d’œuvre de James Turrell, Walter De Maria et Claude Monet : les Nymphéas respirent à la lumière naturelle, et dialoguent avec un vrai jardin à la Monet…
Yayoi Kusama, Pumpkin, 1994
© Benesse Art Site Naoshima.
Comme en écho, dans le plafond de l’une des salles, James Turrell a découpé une vaste fenêtre. Allongé(e) au sol, on peut rester des heures à contempler les nuances du ciel. Pour Walter De Maria, c’est presque un autel à la Indiana Jones que l’architecte a imaginé : au centre d’un escalier magistral, une énorme sphère noire s’impose sous la lumière blanche, tandis qu’autour d’elle d’abstraites effigies d’or semblent veiller sur son énigme. Quelle cérémonie se tient là ? Il y a décidément quelque chose de sacré dans ce parcours.
Discrètement posé au cœur de la vallée, un autre musée, dédié au Sud-Coréen Lee Ufan, ne dément pas cette sensation. Là encore, Tadao Ando a réalisé du sur-mesure : les pierres posées par l’artiste semblent en prière ou en lévitation dans cette raide symphonie de béton gris. Même évanescence au Go’o Shrine, temple en plein air investi par le photographe Hiroshi Sugimoto. À la place des marches de l’escalier, il a scellé des blocs de verre optique : méditation en apesanteur.
Jolie bizarrerie dans ce royaume du zen, où chaque moment, chaque élément, chaque bâtiment, est touché par la grâce de l’art.
À mille lieues de ces odes minimales, une petite pause s’impose dans le drôle de bain public imaginé par Shinro Ohtake : appelé Naoshima Bath I Love You, il cache une verrière peinturlurée et un éléphant au plafond derrière une façade pétaradante de carrelage, colonnes crétoises et loupiotes… Jolie bizarrerie dans ce royaume du zen, où chaque moment, chaque élément, chaque bâtiment, est touché par la grâce de l’art. De nombreuses maisons traditionnelles abandonnées ont été réhabilitées par des artistes, désaffectées de leur fonction domestique. Dans le port de Honmura, le Art House Project déploie quatre de ces projets, dont celui de Hiroshi Senju : il a envahi de peintures murales la maison Ishibashi, la transformant en paysage de chutes d’eau, qui se reflètent sur le sol de laque noire. Jusqu’en son sommeil, l’art et ses fantômes hantent ici le visiteur : s’il dort à l’hôtel Benesse, signé encore une fois Tadao Ando, les sculptures de Dan Graham ou Niki de Saint Phalle veillent sur ses songes.
Niki de Saint Phalle, Le Banc, 1989
© Benesse Art Site Naoshima / © 2019 Niki Charitable Art Foundation – Adagp, Paris
Pour respecter au mieux le temps des œuvres qui, chacune, invite à un ralentissement radical du rythme de nos pas, il faudrait quasi une semaine pour arpenter Naoshima et ses îles sœurs dans leur intégralité : depuis que la Setouchi Triennale a été lancée en 2010, les oeuvres envahissent tout l’archipel. À Shodoshima, le Taïwanais Wang Wen-Chih a monté un stupéfiant dôme de bambou tressé, au pied des rizières en escalier.
À Teshima, on peut se glisser tel un fantôme dans la Forêt des murmures mise en scène par Christian Boltanski, amoureux du projet : des centaines de carillons accrochés aux arbres scintillent doucement au gré du vent. Chaque visiteur peut, à son départ, donner le nom d’un être aimé. « Cette œuvre est sans fin, peut-être deviendra-t-elle un lieu de pèlerinage où les gens viendront prier quand mon nom sera oublié », espère l’artiste. Une autre de ses pièces, les Archives du cœur, incite tout autant à la prière. Dans une maisonnette de bois, Christian Boltanski a rassemblé les enregistrements des battements cardiaques de dizaines de milliers de personnes à travers le monde. Dans le noir, une loupiote dépouillée oscille doucement, au rythme de ces palpitants. Quiconque le désire, là aussi, peut venir déposer ses propres pulsations : gage modeste d’éternité déposé sur une petite plage du bout du monde.
Y aller
De Paris, escale à Tokyo puis vols pour Takamatsu avec Ana ou Japan Airlines. Il faut ensuite emprunter un ferry jusqu’au port de Miyanoura. Autres ferries en provenance de Uno et Inujima.
À visiter / à voir
607 karato, Teshima, Tonosho-cho, Shozu-gun, Kagawa • 7614662 • Japan
3449-1 Naoshima, Kagawa • 7613110 • Japon
1390 Azakuraura, Naoshima, Kagawa • 7613110 • Japan
2252-2 Naoshima, Kagawa • 7613110 • Japan
Du 26 avril au 26 mai, du 19 juillet au 25 août, puis du 28 septembre au 4 novembre.
Douze îles, autant de possibilités… Depuis 2010, la triennale de Setouchi anime un peu plus l’archipel autour de Naoshima, en invitant artistes et artisans à produire des œuvres in situ. Découpé en trois saisons, l’événement fourmille d’initiatives. Plutôt que de tout miser sur le spectaculaire, il s’agit ici de mettre en place des projets structurants, souvent destinés à la pérennité. Lieux de pédagogie, centres communautaires, reconversions de maisons abandonnées, valorisation des savoir-faire et produits locaux : les plasticiens servent ici de fer de lance à la renaissance d’un territoire déshérité, qui voyait ses habitants le déserter.
La Forêt des murmures de Christian Boltanski
1771 karato, Teshima, Tonosho-cho, Shozu-gun, Kagawa • 7614662 • Japon
Où dormir
Bamboo Village 3299-2 Honmura • Naoshima
+81 87 892 3739 • http://bamboovillage37.com
Guest house installée dans une charmante maison traditionnelle, avec des hébergements équipés de kitchenette. À partir de 130 €.
Benesse House Gotanji • Naoshima
Un hôtel (de luxe), mais aussi un musée et un bijou d’architecture signé Tadao Ando. Avec vue sur la mer ou sur le parc, chaque chambre est une expérience. À partir de 250 €, réserver longtemps à l’avance.
Où manger
Terrace Restaurant (Umi no Hoshi) Étoile de la mer
Élégant restaurant sur le port, au pied de la Benesse House. De 75 à 105 €.
Raumen Tsumu
Au cœur du port, un chaleureux micro-restaurant, spécialisé dans les ramen (ces fameuses nouilles plates) épicées. Autour de 15 €.
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