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La villa “La Perrinière”, à l’angle de la rue Albert Barthe et du Boulevard Frédéric Garnier, Royan
© Ville De Royan / A. Valli.
Au registre de la nostalgie fifties, La Grande- Motte peut s’inquiéter. Elle a un sacré concurrent : Royan. Moins médiatisée que la cité méditerranéenne, cette perle de la façade atlantique devient chaque année un peu plus furieusement tendance. Considérée comme la ville la plus « cinquante » de France, il est vrai qu’elle est dotée d’un patrimoine architectural exceptionnel. Tout ce qui fut abhorré par les décennies récentes y retrouve aujourd’hui une légitimité esthétique. Entre pavillons Sam’suffit et villas corbuséennes détournées, le style Royan est tout à la fois clinique et facétieux.
Les amateurs de béton blanc y trouvent autant de plaisir que les fanatiques du style Spirou cher au dessinateur Franquin. Quant aux fans du style Arts ménagers tout en éclats d’émail et lignes pures, ils sont au nirvana. Tout cela n’aurait jamais existé sans quelques drames à la taille des siècles. Détruite sous Richelieu, la ville de Royan le fut une seconde fois les 5 janvier et 14 et 15 avril 1944. Bombardée sans relâche, elle se réveilla en ruines. Trois mille cinq cents immeubles détruits, 5 800 endommagés, un centre-ville anéanti. Royan, qui avait eu le malheur d’abriter une poche de résistance allemande, se releva dans la stupeur. Que faire ? Dans une France libérée, des voix s’élevèrent aussitôt pour que la ville soit reconstruite à l’identique. Renouer avec un passé disparu, panser ses plaies par le pastiche, telle était la voie.
La Villa Rafale dite « Boomerang », cette surprenante villa se blottit à l’ombre des grands pins de l’allée Georges, Royan
© Ville De Royan / A. Valli.
Tout le vocabulaire d’un Le Corbusier tropicalisé va surgir des agences d’architecture.
De ce viatique, Charles Regazzoni, maire et entrepreneur surnommé « le Lyautey de l’Atlantique », n’en voulut pas. Il avait d’autres visions. Adepte de la fantaisie et du bien-être, il déclare la guerre aux vasques, aux balcons à cul-delampe, aux consoles et cariatides… « Puisque les femmes, délaissant les larges chapeaux fleuris, se coiffent désormais de « bibi », voire de béret, l’architecture doit elle aussi faire simple et lumineux : du béton armé, de la blancheur, de la rapidité d’exécution », annonce-t-il.
Et c’est parti. Sur cette ville anéantie, les architectes vont enfin pouvoir du passé faire table rase. Les hommes de l’art s’appellent Claude Ferret, Louis Simon, André Morisseau. D’autres vont les rejoindre, Guillaume Gillet, René Sarger, Marc Hébrard, Pierre Marmouget… Tous à la manœuvre, ils vont être particulièrement influencés par un article que publie la revue l’Architecture d’aujourd’hui en 1947. On y découvre le nouveau quartier de Pampulha, édifié à Belo Horizonte, au Brésil, par un architecte qui monte, Oscar Niemeyer, avant qu’il ne s’attaque à la modernisation de la capitale. La Brasilia des confins va trouver sur la côte atlantique un écho inattendu. Béton, métal, verre, pierre, bois, céramique, auvent, brise-soleil, tout le vocabulaire d’un Le Corbusier tropicalisé va surgir des agences d’architecture. Pilotis, claustras, toits-terrasses et autres réminiscences des casbahs d’Afrique du Nord vont aider à la réussite de ce coup de maître : la naissance de l’École de Royan.
Palais Des Congrès situé au 42 Avenue des Congrès, Royan
© Ville De Royan / Photo A.Valli
Aujourd’hui, en prendre conscience et en jouir est un jeu d’enfant. La ville est simple, aérée, répartie autour de quatre grands quartiers : le centre-ville, Foncillon, le Parc et Pontaillac. Plus simple encore, pour saisir ce qu’est le style Royan, il faut en comprendre les codes. Ils se composent de dix éléments. D’abord un cadre. Cet élément esthétique plutôt que structurel permet dans chaque maison de souligner un premier étage, une entrée, un porche. C’est carré d’épaules, clair et puissant. Ensuite, des ombres. Elles viennent animer les façades grâce à une multiplication des saillies, des retraits, des légers encorbellements.
Les voiles de béton qui délimitent les cadres, en débordant légèrement de l’alignement des murs, créent des profondeurs et dramatisent les façades par leurs effets d’ombres portées. La blancheur générale tourne à l’esthétique pop art. Si le cadre est marqué, les soubassements le sont aussi. Les maisons se hissent sur un premier petit niveau de pierres appareillées, de galets ou de briques dont les joints soulignent l’agencement. Viennent ensuite les éléments phare du corbusianisme : les pilotis. Poteaux carrés, en V, arrondis : les variations sont légion. Au-dessus des portes et des porches, parfois des baies vitrées, de larges auvents accentuent encore les lignes pures des extérieurs. Des ré écritures modernistes de la marquise d’autrefois…
Villa Spirou, en haut de la rue du Docteur Audoin, Royan
© Artgrafik Media Productions
Les poignées de portes aussi témoignent d’un parti pris esthétique, Royan se révélant le laboratoire d’un design précoce. L’ensemble de la ferronnerie est revu à la sauce Jean Prouvé. Les garde-corps des balcons, les claustras, les rambardes zèbrent les façades, accompagnent les escaliers qui font l’objet d’une recherche constante. Ils tournent, ils virent, ils sortent en saillie. Les couleurs primaires sont appelées en renfort. Elles ajoutent à cette apothéose de la modernité une touche d’extravagance et composent avec les pavés de verre, autre élément clé du style local, une symphonie de chatoiements joyeuse et débridée.
Pour s’en convaincre, il faut se mettre en marche. Une bonne paire de chaussures et des lunettes de soleil car la réverbération du soleil sur les devantures immaculées est impitoyable. Pour mesurer la puissance de l’interventionnisme d’après-guerre, mieux vaut longer la plage. La conche est bordée en centre-ville d’une banane de logements et de commerces de plus de 600 mètres de long, archétypale de ce type de reconstruction. L’esprit corbuséen s’exprime à plein dans les duplex, tandis que les loggias sont agrémentées de parois rouges fabriquées dans les ateliers de Jean Prouvé, un must !
Le Marché Central de Royan, dans le prolongement du boulevard Briand
© Ville De Royan / A. Valli.
En pénétrant en ville, on emprunte l’axe central, le boulevard Aristide Briand, qui est le seul à avoir conservé un style années 1930 et dont l’achèvement date pourtant de 1956. Au bout se dresse le marché couvert, nec plus ultra de la coupole de béton molle façon ovni, datée de 1956. La minceur du voile de béton, de 9 à 10 cm, autorise cette forme en parachute quand la clé de voûte en pavés de verre diffuse un éclairage zénithal. Surprenant encore de nos jours, ce bâtiment inédit fera des petits jusqu’au cirque d’État de Bucarest.
Un peu plus loin, voici le Centre et temple protestant. S’y déploie une architecture balnéaire avec piliers de métal et peinture bleue, subtile jusqu’en ses détails. Toutefois, dans le registre cultuel, c’est la cathédrale de Royan qui tient le haut de l’affiche. Gillet et Lafaille ont édifié un monument gothique en béton dont la verticalité répond à l’exigence du maire de l’époque, Max Brusset : « Je veux que Royan ne soit pas une ville couchée mais une ville debout. » Remarquable, cet ensemble est encore transfiguré chaque soir par des effets de lumière limite kitsch. Les élancements de la structure attaquent le ciel dans des nuées de néons mauve, anis et framboise.
Pierre Marmouget, Edouard Pinet, architectes, Villa « Grille Pain » à l’angle de la rue du Foncillon, Royan
© Artgrafik Media Productions
Dans le registre de l’habitat privé, on ne sait quelles villas conseiller tant il y en a de remarquables. Façade ajourée de hublots au 63, avenue des Tilleuls, maison à devanture en débord saupoudrée d’oculi de verre magnifiques au 5 de la même avenue valent le détour. Tout comme dans le quartier de Foncillon, au 52 de la rue du même nom, la villa dite « le Grille-pain ». La courbe cage d’escalier peinte en bleu ciel a tous les atours d’une échappée du Salon des arts ménagers. Au 27, un immeuble double rend hommage à Auguste Perret, tout à la fois classique dans sa disposition des masses et moderne quant à l’emploi des matériaux. Extraordinaire, la villa polychrome sise au 41 de la rue du Docteur Audouin. Jaune, rouge, verte et blanche, elle détonne. Citons enfin le pavillon expérimental construit par Jean Prouvé, 21, avenue de la Falaise, la surprenante villa Boomerang, 9, allée Georges, aux allures de bungalow chic ultra-léger, le palais des Congrès édifié sur le site de l’ancien casino, la villa Ombre blanche, 70, boulevard Garnier.
En vérité, la liste des morceaux de bravoure est longue et nombre de ces architectures semblent extraites d’une bande dessinée estampillée « ligne claire ». Royan, monument éclaté, embrase ses visiteurs de tous ces archétypes qui se dorent au soleil. Et comme, en sus, la cité s’ébat en bordure d’Océan, rien ne vous empêchera après ce bain de béton blanc d’aller plonger dans les vagues du côté d’Oléron ou de remonter l’estuaire de la Gironde vers la ville de Saintes, bien nommée pour célébrer le miracle de ces cités brisées mais reconstruites.
Où dormir ?
Le Trident Thyrsé
66 boulevard Frédéric Garnier • 05 46 05 12 83
L’établissement est dans son jus fifties.
Où manger ?
Le Petit Poucet
185 avenue de la Grande Côte • 05 46 23 20 48
Saint-Palais-sur-Mer
À 7, 7 km de Royan. Là encore une maison typique en forme de paquebot, avec vue panoramique sur l’Océan. Poissons, coquillages et crustacés…
De la baie de Somme à Porquerolles, retrouvez plus d’escapades culturelles dans notre numéro spécial, disponible ici.
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