Reportage

500 copistes venus reproduire tous ses chefs-d’œuvre : l’émouvant au revoir transgénérationnel au Centre Pompidou

Par

Publié le , mis à jour le
Durant trois jours du 21 au 23 février, les 1 300 œuvres de la collection permanente de Beaubourg ont été recopiées par 500 amateurs ou artistes confirmés, de tous âges, le temps d’une grande performance. Une communion joyeuse à travers l’histoire de l’art avant la liquidation totale des salles des collections du Centre Pompidou, le 10 mars pour cinq ans. Nous avons suivi ces copistes venus lui dire au revoir…
Amateurs et artistes confirmés ont été invités à reproduire les 1 300 œuvres de la collection permanente du Centre Pompidou lors de la performance collective le « Musée recopié », 2025
voir toutes les images

Amateurs et artistes confirmés ont été invités à reproduire les 1 300 œuvres de la collection permanente du Centre Pompidou lors de la performance collective le « Musée recopié », 2025

i

© Louise Quignon

À vos feuilles, à vos crayons… Vous êtes prêts ? Maintenant, copiez ! Ce vendredi 21 février, ils sont quelque 160 personnes, de 3 ans à 86 ans, à sentir l’excitation monter. Il est neuf heures pétantes, et dans quelques minutes, ces amateurs d’art anonymes, ou artistes plus ou moins confirmés, prendront place – certains ayant même prévu des tabourets pliants – dans les salles du Centre Pompidou, munis de crayons de couleurs (feutres interdits !) et d’une feuille blanche format raisin (un double A3) qu’on leur a fournis.

C’est parti pour le « Musée recopié » ! Durant trois jours, du 21 au 23 février, 500 heureux copistes se relayent pour reproduire les 1 300 œuvres de la collection permanente de Beaubourg, qui fermera ses portes le 10 mars, le temps d’un vaste chantier de cinq ans. Bien que les expositions temporaires, notamment celle consacrée à Suzanne Valadon, se poursuivent jusqu’à l’été, ce marathon de l’art a été organisé pour dire au revoir aux salles d’Henri Matisse, de Marc Chagall, de Frida Kahlo, de Jean Dubuffet et de tant d’autres chefs-d’œuvre !

Éloge de la copie

« La copie est un acte essentiel à tout artiste, et même à toute société. »

Simon Gauchet

« C’est la tentative collective qui fait œuvre, pas l’accumulation des copies individuelles, encore moins leur qualité technique », affirme Simon Gauchet. Avec sa compagnie l’École parallèle imaginaire, ce souriant metteur en scène est le chef d’orchestre de la performance collective du « Musée recopié ». L’artiste n’en est pas à son coup d’essai puisque d’autres « musée recopié » ont déjà eu lieu, à commencer par le musée des Beaux-Arts de Rennes, en 2016.

500 copistes se relayent pour reproduire toutes les œuvres de la collection permanente de Beaubourg, du 21 au 23 février 2025
voir toutes les images

500 copistes se relayent pour reproduire toutes les œuvres de la collection permanente de Beaubourg, du 21 au 23 février 2025

i

© Louise Quignon

De la sculpture à la maquette d’architecture, en passant par la peinture et la vidéo, aucune œuvre ne doit être négligée par ce grand plagiat du Centre Pompidou.

Mais c’est la première fois que le metteur en scène s’attaque non pas à un musée des beaux-arts, mais à une collection d’art moderne et contemporain : « La copie est centrale dans la formation des artistes jusqu’au XIXe siècle. En revanche, l’art contemporain est vu comme une succession de ruptures or je pense que c’est une erreur. Contrairement à ce qu’on nous enseigne à l’école (sois original, ne copie pas sur ton voisin !), la copie est un acte essentiel à tout artiste, et même à toute société. »

Tout a été soigneusement quadrillé en six zones pour ne rien omettre des deux niveaux (respectivement les quatrième et cinquième) : aucune œuvre, de la sculpture à la maquette d’architecture, en passant par la peinture et la vidéo, ne doit être négligée par ce grand plagiat du Centre Pompidou. Annick, 67 ans, juge que son Man Ray, plein de rouages, lui a donné pas mal de fils à retordre : « Il n’avait pas de gommette (signe que l’œuvre a déjà été copiée), alors je me suis lancée. » En se prêtant au jeu, cette habituée du Centre Pompidou a « découvert un tas de choses qu’on ne voit pas en 3 minutes ». « Je n’avais jamais remarqué ces éclats de verre, et puis ces engrenages… Ils ne sont d’ailleurs pas tous efficaces, regardez celui-là, il tourne dans le vide ! » Deux heures – et pas mal d’huile de coude – plus tard, elle prend la pose en photo avec un autre participant à chemise à fleurs qui passait par là.

« Un exercice de réappropriation collective et joyeuse de l’histoire de l’art »

Nadine a reproduit l’œuvre de Kurt Seligmann, « Komposition (Aquarium) » (1930) au Centre Pompidou, 2025
voir toutes les images

Nadine a reproduit l’œuvre de Kurt Seligmann, « Komposition (Aquarium) » (1930) au Centre Pompidou, 2025

i

© Malika Bauwens

La retraitée s’amuse : « Une fois la copie achevée, explique Simon Gauchet, le copiste et un autre visiteur doivent incarner l’œuvre et être pris en photo, ce qu’on a appelé ‘le musée incarné’. » Pour Simon Gauchet, il est important d’inventer des rituels qui créent du commun et des liens entre des personnes qui ne se seraient pas rencontrées autrement. Comme toute bonne performance qui se respecte, le « Musée recopié » a ses protocoles, concoctés pour inciter les copistes à expérimenter ensemble l’histoire de l’art : citons, les « carambolages » pour dessiner à plusieurs sur une même feuille, les « recto verso » où l’on peut copier les œuvres en 3D sous l’angle que l’on veut, les « relais » où l’on passe sa copie à son voisin, ou encore le sensoriel « à tâtons » où l’on agit dans le noir… Pas simple !

Clic, clac. Un à un, les 500 participants iront déposer leur copie, une fois finies, au « Musée imaginaire » ouvert jusqu’au 24 février. Cette salle est dévolue à un accrochage participatif : chacun épingle au mur son « musée rêvé » avec les œuvres qui ont été copiées au fil des trois jours. Les copistes auront ensuite le loisir de revenir récupérer leur forfait début mars. Sinon, pour des raisons de droits d’auteurs, la pièce sera détruite… « Copier Beaubourg est un exercice de réappropriation collective et joyeuse de l’histoire de l’art », souligne Simon Gauchet.

Vue de l’accrochage participatif le « Musée imaginaire » réalisé par les participants de la performance le « Musée recopié » au Centre Pompidou, 2025
voir toutes les images

Vue de l’accrochage participatif le « Musée imaginaire » réalisé par les participants de la performance le « Musée recopié » au Centre Pompidou, 2025

i

© Louise Quignon

Pour la petite histoire, il y a plus de dix ans, l’idée du « musée recopié » lui est justement venue au Centre Pompidou. « Je me suis demandé ce que serait un musée entier en train de renaître sous nos yeux avec des copistes. » L’art étant un virus très contagieux, dès le début de l’expérience à Beaubourg, les visiteurs qui n’étaient pas inscrits pour participer furent frustrés : tous voulaient dessiner aussi ; et les personnels du musée de sortir très généreusement de leurs stocks des petits carnets vierges… Dans tous les coins, grands-parents, mômes, ados, étudiants ; ça s’est mis à crayonner de partout.

Un souvenir du musée pour surmonter sa fermeture

« En restant plusieurs heures devant une œuvre, on en devient expert. On en a une connaissance intime, organique. »

Simon Gauchet

Pompidou est bruyant, vivant, heureux. Marie, 23 ans, a récemment terminé ses études en commerce avec une spécialisation en marketing et en luxe. Aujourd’hui, elle renoue avec le dessin, qu’elle adorait enfant. « Quand je suis venue à Paris pour poursuivre des études, le Centre Pompidou était un repaire. » Otto, 7 ans, a choisi un artiste qui porte le même prénom que lui. Sa maîtrise du dessin impressionne, à commencer par sa mère, penchée sur sa copie de Portrait de la journaliste Sylvia von Harden par Otto Dix (1926) : « Au départ, rit l’enfant pas fatigué après trois heures de dessin, on avait fait six doigts ! »

Le jeune garçon recopie le portrait d’Auguste Pellerin réalisé par Henri Matisse (1917) lors du « Musée recopié » au Centre Pompidou, 2025
voir toutes les images

Le jeune garçon recopie le portrait d’Auguste Pellerin réalisé par Henri Matisse (1917) lors du « Musée recopié » au Centre Pompidou, 2025

i

© Louise Quignon

Ceux de Nadine, 66 ans, sont si tachés des couleurs qu’ils suffisent à résumer son entrain : « Je suis venue dès neuf heures, je suis à peine sortie prendre l’air et avaler un morceau. J’adore dessiner, et ce qui se passe ici est tellement génial ! » Abonnée au musée national d’Art moderne (comme la majorité des copistes qu’on croisera), elle est émue de le voir fermer bientôt. S’appliquant à fignoler un Georges Rouault, Daniel, « frisant les 80 ans », ne se projette pas tellement après les travaux : « On pourra continuer à voir les collections du Centre Pompidou dans des expos au Grand Palais, de toute façon ! » Le jeune Otto fronce les sourcils et compte : « Quand le musée rouvrira j’aurai… waouh, 12 ans… ! »

Le peintre australien Tom Alberts recopie la « Nature morte aux pommes et aux oranges » de Paul Cézanne (1899) au Centre Pompidou, 2025
voir toutes les images

Le peintre australien Tom Alberts recopie la « Nature morte aux pommes et aux oranges » de Paul Cézanne (1899) au Centre Pompidou, 2025

i

© Malika Bauwens

Les copistes ont commencé la journée sur leur siège pliant, beaucoup la finissent allongés sur le parquet, à dessiner à plusieurs mains sur la même feuille, comme Basile, 5 ans, qui a pris le train tôt le matin avec sa maman depuis l’Ardèche. Tom Alberts, peintre australien établi à Paris depuis de nombreuses années, a choisi de se tenir debout pour copier son Paul Cezanne : « Assis, ce n’est pas pareil. La lumière sur les pommes n’a rien à voir. » On lui emprunte son tabouret : l’œil de l’artiste a vu juste. « En restant plusieurs heures devant une œuvre, on en devient expert, constate Simon Gauchet. On en a une connaissance intime, organique. »

Le premier jour, 417 œuvres ont été recopiées. Avançant zone après zone, comme dans un jeu vidéo, tout Beaubourg y passe. Le 10 mars, les portes de sa collection permanente se refermeront. Le musée sera progressivement vidé, pour se refaire une jeunesse. Heureux copistes qui auront emporté chez eux un morceau de la vieille dame.

Arrow

Le Musée recopié

Performance de Simon Gauchet ayant eu lieu du vendredi 21 au dimanche 23 février au Centre Pompidou.

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi