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Le collectif Aygo dans sa maison bruxelloise à Saint-Josse-ten-Noode, 2025
© Colin Delfosse pour BeauxArts.com
Difficile de ne pas se sentir un peu banal, tout d’un coup. En passant la porte de la maison du collectif Aygo, un ancien hôtel particulier de plus de 400 m2 situé sur la commune bruxelloise de Saint-Josse-ten-Noode, la plongée dans leur univers à part est immédiate. Du sol au plafond, des appliques aux étagères, de la baignoire au réfrigérateur, tout est fait main. Adoptant des formes fantasques, oniriques, délirantes, qui font de chaque pièce une hallucination, un songe, un trip sous acide.
Ici, les lits ne sont pas rectangulaires, les murs ne sont pas droits, la table de la cuisine n’est pas ronde. Le robinet est un immense tuyau de douche suspendu en l’air. Les parois sont couvertes de couleurs. Les vases sont en bois brûlé. Le fauteuil, installé face au piano, est en fils d’acier.
Du sol au plafond, des appliques aux étagères, de la baignoire au réfrigérateur, tout est fait main, 2025
© Colin Delfosse pour BeauxArts.com
« Aucun de nous ne peut vivre dans un appartement lambda », résume Salomé Sperling (née en 1998), la Française du groupe, qui nous fait la visite, nous apprenant petit à petit que rien n’est plus précieux au monde que d’inventer sa vie, et d’adapter sa maison à ses envies.
On ressent immédiatement l’amitié et l’amour qui unissent ces oiseaux super sapés, comme si leur maison conservait aussi la vibration de leurs fêtes et de leurs rencontres.
À l’origine, Salomé, Line Murken (née en 1996), Jaime Le Bleu (né en 1997) et Sijmen Vellekoop (né en 1998) se sont rencontrés sur les bancs de la Design Academy d’Eindhoven, aux Pays-Bas. Tous, auparavant, sont passés par des voyages, des classes préparatoires aux écoles d’art, quelques expériences de l’artisanat comme de l’ébénisterie… « Surtout, on a tous vécu avec des parents qui avaient tout le temps beaucoup d’amis autour d’eux », résume Salomé. De fait, outre l’extravagance de leur lieu de vie et de travail, on ressent immédiatement l’amitié et l’amour qui unissent ces oiseaux super sapés, comme si leur maison conservait aussi la vibration de leurs fêtes et de leurs rencontres.
À l’école, donc, ils sont rapidement amenés à travailler ensemble, d’abord en duos, puis tous les quatre. « À la fin de notre troisième année, on a voulu partir d’Eindhoven pour trouver un endroit où l’on pourrait expérimenter notre idée de ce qu’est le design fonctionnel. » Le mot-clé étant « fonctionnel », puisque Salomé précise que le collectif se méfie alors beaucoup des galeries snobs et immaculées où il est strictement interdit de toucher, que le mobilier doit pouvoir vivre, respirer, accueillir les corps et les traces du temps.
Les amis se mettent alors en chasse d’un lieu. Miracle, sur un site d’immobilier ordinaire, ils dénichent une annonce pour une immense maison dont la façade est classée mais dont l’intérieur sera bientôt détruit pour être entièrement reconstruit. En attendant, elle est proposée à la location avec un bail précaire à bas coût, et apparaît donc toute destinée à accueillir les expérimentations auxquelles la promettent les jeunes designers, « sans menace de voir la caution retenue ».
Dans le grand bureau partagé, un mur a été fait de papier mâché, réalisé avec les centaines de livres trouvés dans la maison d’origine ; il est percé d’ouvertures où les quatre amis conservent quelques ouvrages d’art, 2025
© Colin Delfosse pour BeauxArts.com
« Car nos humeurs changent tout le temps, tout peut évoluer, les maisons ne devraient pas stagner. »
Ils se décident vite, conduisent jusqu’à Bruxelles le jour-même, visitent la maison dans le noir, sans électricité ; « mais avec tous ses attributs (ses grandes pièces, ses moulures, sa petite cour intérieure, son jardin, ndlr), c’était déjà un truc de malade vide », se souvient Salomé Sperling.
Deux semaines plus tard, ils emménagent. « La maison avait alors un cachet historique assez intense avec de la peinture rose saumon… » Ils commencent donc par « réparer ce qu’il y avait à réparer, mettre de l’électricité, nettoyer, retirer les couches des différents sols qui remontaient aux années 1950, 1960, 1970, 1980… On a tout repeint en blanc pour faire de la maison une toile vierge, et commencer sur un renouveau. »
Sijmen Vellekoop, Jaime Le Bleu, Line Murken et Salomé Sperling dans la Ball Room, 2025
© Colin Delfosse pour BeauxArts.com
Les premiers temps, ils vivent et dorment tous dans la même pièce pour compenser le manque de chauffage, travaillent sans arrêt, sans même un canapé pour se reposer. Jusqu’au « feu », nous dit Salomé, un incendie provoqué par une étincelle sur de la mousse expansive dans le grand salon, surnommé la « Ball Room ». Un choc immense, dont les jeunes designers ont souhaité garder la trace en laissant apparaître par endroit le noir puissant des murs carbonisés.
« Après ça, on a décidé d’avoir un atelier en dehors de la maison. » Le collectif travaille désormais dans un vaste atelier de Molenbeek, partagé entre une douzaine d’artistes, et qui lui permet de mieux cloisonner son travail. « Ça a changé notre manière de faire. On s’est mis à travailler sur un meuble à la fois, les objets ont gagné en qualité, on a réussi à s’acheter plus d’outils. » Leur vie professionnelle évolue, et passe de l’expérimentation permanente à la production d’objets : de plus en plus « remarqués », ils travaillent sur des commandes de clients privés, comme récemment pour le foodcourt Wolf à Anvers, coordonné par l’architecte d’intérieur Lionel Jadot.
Bien sûr, en parallèle, leur travail sur la maison se poursuit – d’ailleurs, il se poursuivra jusqu’au jour où ils la quitteront, nous confie Salomé Sperling, leurs recherches portant précisément sur l’influence que peut avoir le design sur la vie. « Car nos humeurs changent tout le temps, tout peut évoluer, les maisons ne devraient pas stagner. »
Salomé Sperling et Jaime Le Bleu dans leur chambre, 2025
© Colin Delfosse pour BeauxArts.com
Dans la chambre de Salomé et de Jaime Le Bleu, le lit est en métal, sa forme suit des courbes improbables, les obligeant à fabriquer eux-mêmes un matelas biscornu. Mais pratique, aiment-ils à souligner, car on peut poser un ordinateur portable sur l’un de ses débordements pour regarder tranquillement un film sous la couette (ou plutôt l’amoncellement improbable de couvertures et de draps de toutes les couleurs).
Sous les toits, la chambre de Line Murken est un cocon doux, rose, tout en excroissances de chair, et par là même très utérin, nous dit-elle (plus exactement, elle parlera en anglais de « pussy architecture », en contraste avec l’architecture « phallique » qui caractérise selon elle le monde contemporain).
La chambre de Line Murken, 2025
© Colin Delfosse pour BeauxArts.com
En rez-de-jardin, la table de la cuisine apparaît transpercée par un trépied de géant, et surplombée par une souche d’arbre qui forme comme un lustre. Dans le grand bureau partagé, un mur a été fait de papier mâché, réalisé avec les centaines de livres trouvés dans la maison d’origine ; il est percé d’ouvertures où les quatre amis conservent quelques ouvrages d’art.
Sijmen Vellekoop fait visiter la maison, 2025
© Colin Delfosse pour BeauxArts.com
On pourrait continuer, énumérer les abat-jour tressés, les fauteuils en mousse, le lavabo en fibre de verre, la baignoire en caoutchouc qui flotte au milieu de la salle de bain, très sculpturale. On pourrait aussi parler des looks terribles de ces designers qui jouent avec de vieilles fringues, mélangeant les genres et les matières, posant avec aisance devant notre photographe. Généreux, les quatre trublions se sont petit à petit attirés les grâces de la presse internationale (New York Times, Apartamento), venue à eux par le simple effet du bouche-à-oreille (ou, comme dirait Salomé, « de la tchatche, juste de la tchatche »).
En mars dernier, ils ont aussi reçu le commissaire d’exposition Joël Riff, qui a eu l’idée de les présenter en dialogue avec les dessins et peintures de Pélagie Gbaguidi dans l’espace de la fondation Hermès La Verrière (une exposition visible jusqu’au 29 mars prochain). « Pour une fois, ça fait du bien de voir nos pièces dans un endroit blanc », nous dit Salomé, qui rêve pour eux d’une « grande exposition dans un musée ». D’ici là, il faudra déménager en septembre prochain, retrouver un lieu, le repenser entièrement… Mais, surtout, ne pas se quitter.
Espace Aygo
Le lieu est privé et n'est ouvert qu'à certaines occasions, annoncées sur le compte Instagram de l'Espace Aygo.
28 Rue du Marteau • 1210 Saint-Josse-ten-Noode
www.instagram.com
Pélagie Gbaguidi. Antre
Du 15 janvier 2025 au 29 mars 2025
www.fondationdentreprisehermes.org
La Verrière - Fondation d'entreprise Hermès • 50, boulevard de Waterloo • 1000 Bruxelles
www.fondationdentreprisehermes.org
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