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Sculpter le goût : rencontre avec la jeune artiste culinaire Naomi Feigelson

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Publié le , mis à jour le
Et si, au lieu de regarder une œuvre d’art, vous la goûtiez ? Actuellement en résidence à la Villa Belleville, Naomi Feigelson met en place des ateliers participatifs et imagine des performances culinaires liant l’art et le goût avec une inventivité infiniment plastique. Rencontre dans son atelier : une cuisine !
Naomi Feigelson imagine des performances culinaires liant l’art et le goût
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Naomi Feigelson imagine des performances culinaires liant l’art et le goût, 2024

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© Timothée Chambovet pour BeauxArts.com

Pour elle, comme pour la Villa Belleville, c’est une première. D’ordinaire, les artistes sont reçus en résidence dans des ateliers d’artiste traditionnels, clairs et hauts de plafond. Mais, au profil si particulier de Naomi Feigelson (née en 1998), la Villa a choisi de proposer sa cuisine, d’ordinaire prêtée aux associations du coin. La jeune femme y passera six mois, comme les autres artistes. À la différence près que l’usage de cette cuisine semi-professionnelle l’engage à animer des ateliers pour le public et les habitants du quartier – moments pour lesquels elle crée de singuliers fascicules, qui forment ensuite comme de petites œuvres à emporter.

« Mi-résidente, mi-coordinatrice », nous explique-t-elle réjouie, un lundi de décembre. « Ça tombe bien, j’avais justement envie de faire des ateliers, des initiations à l’expérimentation culinaire. » Ceux-ci lui permettent de faire tomber un mur, très solidement bâti dans le monde de la restauration : seuls les plus privilégiés ont accès à de la cuisine qui pense, recherche, réfléchit, innove. Gastronomique ou expérimentale, celle-ci peut pourtant se faire à partir de produits accessibles, et s’imaginer comme une expérience esthétique ouverte à tous ; c’est du moins ce qu’induit la pratique de Naomi Feigelson, 26 ans tout juste, et déjà riche de nombreuses réflexions sur la nourriture.

Au commencement, des voyages

Son histoire commence par des voyages avec son père universitaire, un peu partout dans le monde. Elle goûte alors tout. Et nous raconte aujourd’hui quelques souvenirs fondamentaux : un riz gluant frit, servi avec un tofu de pois chiches et une sauce à la cacahuète, avalé « après dix-sept heures de car » en Birmanie, une soupe sublime préparée par « une toute jeune fille dans un village de pêcheurs au Japon »…

Naomi Feigelson dans son atelier en résidence à la villa Belleville
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Naomi Feigelson dans son atelier en résidence à la villa Belleville, 2024

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© Timothée Chambovet pour BeauxArts.com

Sa mère, ancienne peintre, l’initie quant à elle à l’art, à la céramique. Très naturellement, Naomi Feigelson passe un bac spécialisé en arts appliqués, puis découvre le design textile à l’école Olivier de Serres. Avec, « toujours, la cuisine en filigrane dans tous mes projets », de la photographie à la sérigraphie en passant par des projets de set design (conception scénique).

La jeune artiste décrit un rapport très matériel à la cuisine. Elle cite une collection de fiches de recettes trouvées dans le magazine Elle ; « Je les voyais comme des cartes à jouer, des cartes de collection », précieuses, donc. Elle poursuit son apprentissage à Amsterdam, au sein de la Gerrit Rietveld Academie, où elle passe quatre ans.

Naomi Feigelson décrit un rapport très matériel à la cuisine
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Naomi Feigelson décrit un rapport très matériel à la cuisine, 2024

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© Timothée Chambovet pour BeauxArts.com

L’« intérêt pour la récup’ » de cette école entre beaux-arts et arts appliqués, et son côté « laboratoire » l’intéressent beaucoup. « Je voulais apprendre à construire des machines qui allaient produire des choses devant les gens. » C’est ainsi qu’elle aura l’idée de créer un « mini-golf à pommes d’amour », l’occasion de travailler aussi bien sur une recette que sur le métal et la soudure. Et, plus tard, un « sauna à pain », façonné aussi bien par ce qui la « fascine dans la cuisson vapeur » que par son amour de l’« esthétique scandinave ».

Sculpture, sérigraphie et performance

Aujourd’hui, la sculpture est toujours présente dans son approche de l’expérimentation culinaire : elle nous parlera de « brochettes en céramique », de coquilles d’huîtres sculptées en sucre, de coquilles Saint-Jacques en silicone, de cailloux utilisés comme supports… La sérigraphie et le graphisme, aussi. La jeune artiste prend un plaisir fou à concevoir de petites éditions pour accompagner ses ateliers et ses performances, sous la forme simple de livrets agrafés.

La sculpture est toujours présente dans l’approche de l’expérimentation culinaire de Naomi Feigelson
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La sculpture est toujours présente dans l’approche de l’expérimentation culinaire de Naomi Feigelson, 2024

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© Timothée Chambovet pour BeauxArts.com

Il y a, dans son approche, un goût pour les matériaux très pauvres. Elle nous montre, par exemple, sa collection de serviettes usagées, sur lesquels des convives ont laissé des traces de gras et de rouge à lèvres (collection qui pose au passage la question délicate de l’archive post-performance). Ce goût transparaît aussi dans ses inventions mitonnées, elle qui n’hésite pas à toquer à la porte des cuisines pour leur demander toutes sortes de restes : « Ce qui m’intéresse, c’est de poursuivre un émerveillement à partir de très petites choses, comme des miettes par exemple. »

Prochainement, Naomi Feigelson invitera ses convives à goûter, à l’aide de coquilles d’ormeaux, d’insolites glaces et suivre une chorégraphie
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Prochainement, Naomi Feigelson invitera ses convives à goûter, à l’aide de coquilles d’ormeaux, d’insolites glaces et suivre une chorégraphie, 2024

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© Timothée Chambovet pour BeauxArts.com

Le 12 octobre dernier, elle imaginait par exemple un atelier pour la Villa Belleville intitulé « Pain perdu, miettes retrouvées », rappelant dans le livret associé leur profil aromatique, selon qu’elles soient torréfiées, molles ou amères, énumérant des « recettes de miettes célèbres » (comme le crumble !) et inventant les siennes (« Prunes au vinaimiettes »).

Elle n’aime guère le terme de performances culinaires, préférant parler de moments d’interaction, lors desquels elle joue le rôle de « modératrice ». Les vendredi 13 et dimanche 15 décembre prochains, elle invitera ses convives à goûter, à l’aide de coquilles d’ormeaux d’insolites glaces (notamment à base de têtes et d’arrêtes de poissons !), et suivre une chorégraphie : « Les coquilles vont se déplacer avec les gens, jusqu’à ce qu’ils les déposent sur un banc de sable. »

Une attention au mouvement

 

C’est cette implication qui intéresse l’artiste, cet engagement de chacun dans l’œuvre fait partie de la recette.

Danseuse également – elle pratique le dancehall depuis des années –, Naomi réfléchit avec attention aux gestes qu’elle produira pendant une performance. Des gestes envisagés comme les signes d’un rite. La présence de vidéos l’aide aussi à guider le public, à lui transmettre des indications ; « j’invite à une gestuelle mais je ne force personne à faire quoique ce soit ! » Pleinement engagé, le corps du spectateur regarde, touche, goûte, sent ; c’est cette implication qui intéresse l’artiste, cet engagement de chacun dans l’œuvre fait partie de la recette.

Il y a, dans l’approche de Naomi Feigelson, un goût pour les matériaux très pauvres
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Il y a, dans l’approche de Naomi Feigelson, un goût pour les matériaux très pauvres, 2024

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© Timothée Chambovet pour BeauxArts.com

Dans le monde, nombre de restaurants ultra-chics proposent des approches très radicales et performatives de la cuisine : l’artiste évoque par exemple Alchemist, au Danemark, dont les repas sont servis en cinquante étapes, théâtralisées comme autant de spectacles… Mais le dîner coûtera à chaque convive plusieurs centaines d’euros, et les convives n’y seront jamais que des clients parmi d’autres !

Travailler dans un contexte artistique plutôt que dans la restauration est donc un choix délibéré pour la jeune artiste et cuisinière. Elle souhaite s’adresser à « plus de gens différents », à travers une expérience inédite du goût, déployée plastiquement, racontée en mots, poursuivie en gestes. Et les engager dans une co-création improvisée. L’exploration est politique, aussi. Car il s’agit de faire beaucoup avec peu. En somme, une poésie du vivant et du quotidien.

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Performances de Naomi Feigelson à venir

Vendredi 13 décembre 2024 à 16h, dimanche 15 à 12h puis 16h

Dans le cadre de l’exposition « Des yeux pleins les poches »  à la Villa Belleville

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Villa Belleville

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