Art contemporain

À l’Institut suédois, Sara-Vide Ericson, nouvelle sensation de la peinture

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Publié le , mis à jour le
Elle monte à cheval chaque jour et parcourt d’immenses étendues, peint des forêts, des rivières et des maisons hantées : Sara-Vide Ericson, jeune peintre suédoise déjà célèbre en Scandinavie, débarque en France avec tout son panache, sa liberté de sorcière et ses toiles envoûtantes, exposées en majesté à l’Institut suédois. Rencontre chez elle dans le Hälsingland, une région forestière du centre de la Suède.
Sara-Vide Ericson à côté de “The Resistance”, lors de l’exposition “Desire of the Tail”, 2023
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Sara-Vide Ericson à côté de “The Resistance”, lors de l’exposition “Desire of the Tail”, 2023

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Photo Laetitia d’Aboville - Voyez-vous

Sara-Vide Ericson (née en 1983) est d’une nature généreuse. Pour nous faire découvrir sa peinture, elle nous a reçus chez elle, dans son atelier, une ancienne école primaire des années 1930 isolée en pleine campagne. Elle nous a menés en forêt, nous a montré certains des points de vue adoptés dans ses paysages, et nous a présenté son mari, ancien artiste, sa fille (dont le prénom signifie « louve »), ses chats, ses chiens.

Elle nous a aussi invités à converser autour d’un feu de joie dans son jardin, nous a servi la viande d’un élan tué par son voisin (l’animal est présent en nombre dans le Hälsingland, et prisé des chasseurs). Bref : cette immersion hors norme et particulièrement émouvante dans son quotidien nous a permis d’approcher de près la personnalité à l’œuvre dans les peintures spectaculaires exposées quelques semaines plus tard à Paris, entre les murs de l’Institut suédois.

Sara-Vide Ericson, The Living Rock (That Ends Time)
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Sara-Vide Ericson, The Living Rock (That Ends Time), 2023

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huile et pastel sur toile • 160 × 220 cm • Photo Nora Bencivenni / Courtesy Galleri Magnus Karlsson, Stockholm

Pour faire son portrait, posons déjà que l’artiste est grande, impressionnante, cheveux longs et rougeoyants, les jambes solides d’une sportive qui passe une bonne partie de ses journées à cheval. D’ailleurs, l’une des premières anecdotes qu’elle nous raconte est l’adoption de cette vieille jument, au pelage si beau qu’il lui a rappelé les peintures pariétales de la grotte du Pech Merle. « J’avais besoin d’elle, j’avais besoin de la peindre. » Mais le cheval a vite révélé ses faiblesses et son grand âge. « Je ne pouvais pas la monter, je devais la tuer. Je l’ai fait, une fois la peinture achevée. J’ai gardé sa peau. » Elle nous la montre, d’ailleurs, étalant sur le sol de son atelier ce paysage de poils et de taches qui a inspiré sa peinture Supernatural Helper (2022), portrait de la jument dans une forêt fleurie. Elle la montre aussi aux visiteurs parisiens, soigneusement pliée dans une salle, souvenir discret d’une bête qui a été pour elle une rencontre phénoménale.

Une implication absolue

Investie totalement dans sa pratique artistique, Sara-Vide Ericson explique volontiers faire corps avec les paysages qui l’entourent, les forêts et les rivières, au point de considérer certains comme « une partie de [son] atelier ». Elle souligne aussi l’implication demandée par ses plus grandes toiles, « les kilos de peinture à transporter sur l’échelle ». Parfois, lorsqu’elle parle, sa voix tremble un peu ; véritablement habitée ; l’artiste dit : « je m’utilise comme un outil. Les peintures font partie de mon corps. » D’ailleurs, elle se peint souvent, ne s’épargne jamais, montrant ses bourrelets de chair, ses mines amères, ses cheveux en bataille dans le vent. Souvent, elle a l’air d’une sorcière, tout juste sortie d’un sabbat…

Vue de l’exposition “Desire of the Tail”. Dans l’angle “Balancing the Crack” de Sara-Vide Ericson, 2023
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Vue de l’exposition “Desire of the Tail”. Dans l’angle “Balancing the Crack” de Sara-Vide Ericson, 2023

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Photo Laetitia d’Aboville - Voyez-vous

« Porter les vêtements de quelqu’un, c’est un moyen d’être proche de lui tout en en étant protégé. »

Parmi ses motifs favoris, les vêtements sont omniprésents. C’est une robe ancienne, spectaculaire, trouvée dans un château inhabité proche de chez elle et accrochée à un mur en une silhouette fantomatique (Enigma, 2023) ; un masque vénitien qui couvre son visage (Between Walls, 2023) ; un sac couvert de sequins, associé à des os et une corne sur son torse nu (The Organ, 2023) ; un châle qui s’harmonise avec le paysage de falaise alentours (The Living Rock (That Ends Time), 2023) ; un haut rouge et une étrange culotte blanche peints sur plus de deux mètres de hauteur (The Resistance, 2023) [ill. en Une].

Petite-fille de couturière

Enfant de la campagne suédoise, l’artiste au style vestimentaire étudié raconte avoir grandi en regardant s’activer les mains de sa grand-mère couturière. Sa mère, très dépensière, a aussi marqué sa mémoire en empruntant un jour la carte bleue familiale pour filer à Paris dépenser des sommes folles chez les grands couturiers. « Elle a rempli trois camions entiers et a entreposé les vêtements dans une ferme. » L’épisode a ruiné la famille, qui a dû rapidement revendre vestes et robes aux femmes du village, tout à coup habillées comme des élégantes Parisiennes. Outre le piquant de l’anecdote, l’artiste raconte l’étrangeté de sa relation à sa mère. « On ne se faisait jamais de câlins, mais je lui empruntais ses vêtements. Porter les vêtements de quelqu’un, c’est un moyen d’être proche de lui tout en en étant protégé. »

Sara-Vide Ericson, The Organ (détail)
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Sara-Vide Ericson, The Organ (détail), 2023

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Huile et pastel sur toile • 170 × 120 cm • Photo Bo Christian Larsson

Elle n’utilise pas que de la peinture, mais aussi, on le découvre en s’approchant, du sang, des poils de chevaux.

Il y a quelque chose, dans son art, de l’ordre du talisman, de l’acte magique. Elle n’utilise pas que de la peinture, mais aussi, on le découvre en s’approchant, du sang et des poils de chevaux. Cet aspect très charnel apparaît aussi dans son usage de poches à douille de pâtissiers, qui lui permettent d’appliquer la peinture en boudins épais, pour mieux donner à ses toiles une texture sculpturale, crémeuse, dans laquelle on plongerait volontiers les doigts. Elle a ce talent des grands peintres, qui usent de trucs et astuces pour créer l’illusion : de très près, on ne voit que la matière, les pigments mélangés, qui s’arrangent à mesure que l’on s’écarte en une illusion parfaite du réel — de la pure virtuosité.

Sara-Vide Ericson, The Organ
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Sara-Vide Ericson, The Organ, 2023

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Huile et pastel sur toile • 170 × 120 cm • Photo Nora Bencivenni / Courtesy Galleri Magnus Karlsson, Stockholm

« Quand vous donnez beaucoup, vous devez aussi beaucoup emmagasiner. » Sara-Vide, très investie on l’a dit, est donc aussi une éponge, assoiffée d’art, de lectures, de films. Sur un mur de son atelier, un papier griffonné : « What Vuillard would do ? » ; sur un autre, une toute petite peinture inspirée d’une photographie de Félix Thiollier (1842–1914). Elle évoque encore l’inspiration des westerns, très palpable dans son amour pour les grands espaces et les chevaux, sa fascination pour le film L’Arche russe (2002) d’Alexandre Sokourov, vertigineux plan-séquence de 96 minutes, mais aussi pour la musique française, sa lecture du philosophe Maurice Merleau-Ponty (1908–1961). Après la visite de son atelier, Sara-Vide s’arrêtera d’un coup, comme épuisée, ayant le sentiment d’avoir tout dit, livré ses entrailles à nos carnets de journalistes. On sortira ensuite prendre l’air, se replonger dans cette nature qui avait dû lui manquer le temps de nos échanges. On devinera alors l’alternance fertile de ses journées, entre l’ivresse de la térébenthine et la solitude heureuse des balades en forêt.

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Desire of the Tail. Sara-Vide Ericson

Du 17 octobre 2023 au 18 février 2024

paris.si.se

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