Marion Dubreuil au palais de justice de Paris sur l’île de la Cité, 2024
© Edouard Monfrais Albertini pour BeauxArts.com
Dans la salle d’audience bondée du tribunal d’Avignon, sa présence se remarque à peine. Emmitouflée dans une écharpe, lunettes sur le nez, Marion Dubreuil s’est positionnée au pied de la cour.
En première ligne pour dessiner les protagonistes d’un procès hors norme et déjà historique, débuté en septembre pour se terminer en décembre. Celui de Dominique Pélicot, accusé d’avoir drogué son ex-épouse Gisèle Pélicot pour la violer et la faire violer par des hommes recrutés sur Internet. Parmi eux, 50 comparaissent aussi devant la cour criminelle du Vaucluse.
Sur son compte X (ex-Twitter), la journaliste de RMC retranscrit en direct les audiences dans les moindres détails. À la différence de ses consœurs – comme Juliette Campion pour France Info ou Kareen Janselme pour L’Humanité – qui live-tweetent elles aussi le procès, Marion Dubreuil enrichit son récit de ses propres dessins.
Des larmes discrètes de Gisèle Pélicot à la mine accablée de Dominique Pélicot : en quelques coups de crayon, elle nous plonge au cœur du petit théâtre de la justice, dans toute sa glaçante solennité et sa déchirante humanité. Grâce à sa couverture quasi journalière de l’affaire Mazan, en mots et en images, elle est passée d’une dizaine de milliers d’abonnés à plus de 56 000 aujourd’hui. Ses croquis d’audience illustrent même des articles de la presse nationale (Le Parisien) comme internationale (Der Spiegel). Leur formidable écho révèle l’importance d’une affaire qui n’a pas fini de bouleverser la France entière.
Les croquis d’audience de Marion Dubreuil illustrent des articles de la presse nationale comme internationale, 2024
© Edouard Monfrais Albertini pour BeauxArts.com
« Aujourd’hui, le dessin est consubstantiel à ma pratique de chronique judiciaire. Je n’envisage plus de faire l’un sans l’autre. »
Armée de son carnet de croquis et de sa palette d’aquarelle, la chroniqueuse judiciaire de 36 ans a quitté depuis un peu plus d’un an les bancs de la presse – la zone d’une salle d’audience réservée aux journalistes qui couvrent un procès. Assumant pleinement son activité de dessinatrice judiciaire, en plus de son travail de journaliste, elle peut ainsi assister aux audiences depuis n’importe quel endroit de la salle. Se faufilant tour à tour à quelques centimètres du box des accusés, ou au plus près de la barre où défilent la partie civile, des experts, psychiatres ou psychologues, mais aussi les accusés qui comparaissent libres. Ici réside le privilège d’une profession qui est la seule à pouvoir raconter un procès par l’image ; les photographies d’audience étant interdites depuis 1954.
« Aujourd’hui, le dessin est consubstantiel à ma pratique de chronique judiciaire. Je n’envisage plus de faire l’un sans l’autre », explique la journaliste hyperactive, happée par la matière judiciaire depuis son tout premier procès en 2011, alors qu’elle est étudiante à l’Institut pratique de journalisme (IPJ) à Paris. Celle qui, enfant, rêvait de devenir commissaire de police ou juge d’instruction sèche les cours pour suivre un procès pour viols sur des escorts-girls camerounaises. Au fil de ses expériences à la radio – à France Bleu Gironde, RFI, Europe 1, la jeune femme développe un intérêt grandissant pour les affaires de violences sexistes et sexuelles. Reporter pour l’émission « Point G comme Giulia » diffusée sur Le Mouv’ en 2013, elle prend « un cours en accéléré » au côté de Giulia Foïs, quatre ans avant l’éclosion du mouvement #MeToo.
Des larmes discrètes de Gisèle Pélicot à la mine accablée de Dominique Pélicot : en quelques coups de crayon, Marion Dubreuil nous plonge au cœur du petit théâtre de la justice, 2024
© Edouard Monfrais Albertini pour BeauxArts.com
Embauchée à RMC en 2015, Marion Dubreuil est d’abord envoyée partout en France et ailleurs en Europe pour couvrir les questions de terrorisme : l’attaque dans un Thalys, l’attentat de Nice… Puis la journaliste rejoint le service police-justice de la chaîne et commence à enchaîner les audiences. « En reprenant mes carnets de l’époque, que ce soit pour l’affaire Cahuzac ou pour le procès pour viol de l’ex-secrétaire d’État Georges Tron, je me suis rendu compte que je dessinais en marge de tous mes écrits », dévoile-t-elle. Mais ce n’est qu’en 2021 lors du procès pour le féminicide de Julie Douib à Bastia, que la journaliste s’empare d’un carnet exclusivement réservé à ses croquis. « À partir de ce moment-là, c’est devenu systématique ».
Dans les salles d’audience, Marion Dubreuil côtoie petit à petit les dessinateurs judiciaires dont elle admire le travail : Valentin Pasquier et « sa maîtrise hallucinante de la perspective », Ana Pich et « ses impressionnants dessins en noir et blanc » ou encore Loïc Sécheresse et « l’incomparable sensibilité de son trait. » Lors de cette phase d’apprentissage en autodidacte, elle rencontre Zziigg, illustrateur depuis plus de 15 ans, qui l’aide à trouver son sillon : « Il m’a dit de ne pas chercher de leur côté, et d’aller vers ce qui me correspondait. » Bluffé par le démarrage de son croquis, le dessinateur expérimenté de 59 ans, qui suit lui aussi le procès de Mazan, souhaitait « la mettre à l’aise pour qu’elle assume son style qui repose essentiellement sur la narration. »
« Aujourd’hui, le dessin est consubstantiel à ma pratique de chronique judiciaire. Je n’envisage plus de faire l’un sans l’autre », explique Marion Dubreuil, 2024
© Edouard Monfrais Albertini pour BeauxArts.com
« Riss au procès Papon, c’est mon alpha et mon oméga. L’expo au mémorial de la Shoah l’année dernière (qui a retracé sa couverture du procès de Maurice Papon en 1998, ndlr) était sublime »
Réussir à produire un dessin qui raconte une histoire, c’est justement ce qui anime la reporter-aquarelliste. « Riss au procès Papon, c’est mon alpha et mon oméga. L’expo au mémorial de la Shoah l’année dernière (qui a retracé sa couverture du procès de Maurice Papon en 1998, ndlr) était sublime », s’extasie-t-elle. De son coup de crayon vif et léger, cette passionnée de bande dessinée s’évertue à capter les expressions des visages pour dépeindre, sans fioritures, les émotions des protagonistes. Son unique cap : rapporter une scène le plus justement possible, sans chercher la perfection du trait. Et le décor alors, si particulier dans un tribunal ? Pour elle, ce n’est qu’un élément de contexte – qui lui résiste aussi souvent, admettant bien volontiers quelques lacunes techniques.
« Depuis que je dessine, je pense que je suis moins dure dans ma pratique journalistique, en particulier dans le regard que je porte sur les accusés. En m’attachant aux visages, que j’observe de très près, ça m’oblige à être plus attentive à leur humanité », analyse la chroniqueuse judiciaire habituée à se fondre dans le décor des prétoires. « Au tout début du procès de Mazan, les accusés se cachaient dès qu’ils me voyaient en train de les dessiner. Les premiers jours, c’est souvent comme ça. Après, je me fais totalement oublier… », détaille celle qui veille toujours à s’habiller sobrement, sans couleur, pour éviter d’attirer l’attention dans la salle d’audience. « Je suis une observatrice, pas une actrice du procès », soutient la trentenaire.
Réussir à produire un dessin qui raconte une histoire, c’est justement ce qui anime la reporter-aquarelliste Marion Dubreuil, 2024
© Edouard Monfrais Albertini pour BeauxArts.com
À la suspension d’audience de la mi-journée, Marion Dubreuil a à peine le temps de reprendre son souffle qu’elle pense déjà aux prochains procès qu’elle va couvrir. Mais aussi à ceux auxquels elle doit renoncer… « Sinon je peux vite me laisser embarquer », avoue cette accro des tribunaux qui vit à cent à l’heure. Un engagement total qui s’est parfois révélé coûteux et décevant, au regard du temps d’antenne disponible pour couvrir des affaires parfois titanesques – comme celle des viols de Mazan : « J’y passe tellement de temps qu’il a fallu faire autre chose de toute cette matière. Un papier d’une minute à la radio, ce n’est plus suffisant. Le dessin me permet de canaliser cette frustration. » Peut-être aussi d’encaisser le choc d’un procès aussi sordide et saisissant que celui qui se déroule actuellement au tribunal d’Avignon…
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