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Éric Turquin, ancien commissaire-priseur devenu expert indépendant spécialisé dans les tableaux anciens
© Martin Bureau / AFP
Tiré à quatre épingles, il lève son marteau d’un geste théâtral. Suspendue à ses lèvres, la foule l’écoute prononcer solennellement une somme astronomique, prix final de l’objet atteint après d’âpres combats. Le commissaire-priseur reste dans les esprits cet étrange chef d’orchestre d’un monde à part, où les prix s’envolent en défiant parfois la raison. Mais la prestance, la connaissance du marché et le sens du spectacle ne sont pas ses seules qualités…
Loin de se limiter à la direction des ventes aux enchères publiques de biens meubles, le métier comporte une face cachée peu connue du grand public – et cependant popularisée depuis 2010 par l’émission télévisée « Un trésor dans votre maison » diffusée sur M6 puis 6ter : la prospection. Chaque jour, les commissaires-priseurs sillonnent leur région pour s’atteler à des inventaires de châteaux, de pavillons ou d’appartements, mandatés par des propriétaires (ou par l’État dans le cadre de liquidations judiciaires ou de décès sans aucun héritier) pour lister, décrire et estimer des biens. Ce faisant, ils espèrent dénicher la perle rare… car à la vente, ils décrochent une commission de 16 % du prix final, ce qui porte leurs revenus annuels moyens à environ 70 000 euros – et évidemment bien plus en cas de grand trésor !
Ils découvrent des trésors près de chez vous : tel est le titre accrocheur du livre de Diane Zorzi (éditions Le Livre d’art, 2021) publié à l’occasion des 20 ans d’Interenchères, premier site de vente aux enchères en France. Ce dernier rassemble chaque année près de 2,5 millions d’objets mis en ligne par 330 commissaires-priseurs, puis écoulés lors de ventes en salles auxquelles les internautes peuvent participer en direct. Dans ce gigantesque catalogue, certaines pièces de grande valeur ont été dénichées par des commissaires-priseurs inspirés, dans des circonstances parfois romanesques.
Vue générale de la salle de l’Hôtel des ventes de Drouot, Paris
Vente du 8 décembre 2004
© Pascal Pavani / AFP
La première vente aux enchères publique remonte à 146 avant notre ère, quand les Romains ont dispersé les trésors pillés dans les cités grecques.
Mais comment procèdent donc ces chasseurs de trésors? Même s’ils doivent parfois solliciter l’avis d’experts extérieurs, les commissaires-priseurs sont souvent amenés à réaliser eux-mêmes des expertises. Munis, si nécessaires, de gants et d’une loupe tels de véritables détectives ! Nombre d’entre eux sont donc titulaires d’un diplôme en histoire de l’art. Ainsi Éric Turquin, désormais expert indépendant spécialisé dans les tableaux anciens [ill. en une], a-t-il d’abord fait l’École du Louvre avant d’être reçu à l’examen de commissaire-priseur en 1977. Son collègue Stéphane Pinta, lui, a débuté dans le domaine minutieux de la restauration d’art. Le gage d’un œil perçant attentif aux détails !
Leur métier est ancien. La première vente aux enchères publique remonte à 146 avant notre ère, quand les Romains ont dispersé les trésors pillés dans les cités grecques. Institutionnalisée sous Henri II et développée aux XVIIe et XVIIIe siècles, la profession change radicalement en 2000 avec la libéralisation du marché. Le commissaire-priseur, jusque-là un pur officier public ministériel, devient aussi libre entrepreneur… et donc, par la force des choses, un as de la communication – ce qui autrefois lui était interdit !
Eric Turquin pendant la vente de l’œuvre “Judith et Holopherne” de Caravage
© Daniel Leal / AFP
Pierre Cornette de Saint-Cyr, Mathilde Vauprès, Simon de Pury, Astrid Guillon et Jean-Claude Anaf figurent parmi les commissaires-priseurs français les plus célèbres. Mais, ces dernières années, Éric Turquin est le plus médiatisé après avoir participé à la redécouverte fracassante d’un Caravage perdu depuis 400 ans. Surnommé « le Sherlock Holmes de la peinture », l’expert, dont le cabinet répond à pas moins de 10 000 demandes par an, confronte l’objet à son œil exercé, fait des recherches approfondies à son sujet et le confie à diverses personnes (experts spécialisés, laboratoires d’analyse, restaurateurs…), accompagnant ainsi son propriétaire jusqu’à la vente.
En avril 2014, une famille de la région toulousaine découvre, suite à une fuite d’eau dans son grenier, un tableau imposant dissimulé dans une sous-pente scellée.
Sans surprise, le Caravage toulousain figure en couverture du livre de Diane Zorzi. Car c’est bien la découverte la plus sensationnelle relatée dans l’ouvrage. En avril 2014, une famille de la région toulousaine découvre, suite à une fuite d’eau dans son grenier, un tableau imposant dissimulé dans une sous-pente scellée. Sollicité, le commissaire-priseur local Marc Labarbe (qui participe désormais à l’émission télévisée « Affaire conclue », diffusée sur France 2 depuis 2017) s’arrête net devant cette scène sanglante et théâtrale. Convaincu qu’il s’agit au moins d’un talentueux héritier du Caravage, il contacte le cabinet Turquin. Mêmes pigments que ceux utilisés par le maître du clair-obscur, repentirs importants attestant de changements d’idée du peintre, soin apporté aux détails… En 2016, après plusieurs mois de recherches et d’analyses scientifiques, le tableau est authentifié comme une Judith décapitant Holopherne du Caravage lui-même, perdue depuis 400 ans !
Caravage, Judith décapitant Holopherne
144 × 173,5 cm • © Cabinet Turquin
Mais une fois révélée, la toile, pourtant classée trésor national par le ministère de la Culture, divise. Certains spécialistes la trouvent trop exacerbée pour être de Caravage (Mina Gregori, experte mondiale, n’y reconnaît pas la patte du maître), tandis que d’autres, dont Keith Christiansen, conservateur du Metropolitan Museum of Art de New York, y voient un chef-d’œuvre des dernières années de l’artiste. En janvier 2019, l’État français renonce à acquérir le tableau. Trop cher ? En avril 2019, Turquin frappe fort en exposant le tableau à Paris chez le galeriste Kamel Mennour, dans une salle obscure aux côtés d’une installation contemporaine de Buren. Sa publicité ainsi assurée, le tableau est finalement vendu de gré à gré à un mystérieux acheteur et contre une somme secrète, deux jours avant la date de la vente aux enchères prévue…
Philomène Wolf
© DR/ Courrier picard
Le nom de Turquin apparaît également dans la seconde découverte la plus croustillante du livre : celle du Christ moqué de Cimabue (1240–1302). En 2019, Philomène Wolf, associée du commissaire-priseur Dominique Le Coënt-de Beaulieu, est appelée pour débarrasser une maison proche de Compiègne, que sa propriétaire nonagénaire s’apprête à quitter. Dans la cuisine, elle découvre un petit panneau de bois peint sur fond d’or accroché à proximité d’une plaque de cuisson. Une foule de personnages se presse autour de la figure du Christ… Une simple icône, pensait sa propriétaire qui envisageait de l’envoyer à la déchetterie !
Cenni di Pepo dit Cimabue, Le Christ moqué, v. 1280
Elément d’un panneau de dévotion
Peinture à l’œuf et or sur panneau de peuplier • 25,8 cm × 20,3 cm • © Acteon
Mais Philomène, intriguée, identifie la peinture avec le concours du cabinet Turquin : il s’agit d’une œuvre du peintre primitif italien Cenni di Pepo, dit Cimabue, maître de Giotto… et, plus précisément, l’élément clé d’un diptyque de dévotion démantelé au XIXe siècle, dont seuls deux des huit panneaux étaient localisés – l’un aux murs de la Frick Collection de New York, l’autre à la National Gallery ! La preuve ? Présente au dos du panneau, une galerie creusée par des parasites xylophages s’imbrique comme une pièce de puzzle avec celui de la National Gallery ! L’œuvre est finalement adjugée 24,18 millions d’euros (frais de vente compris) aux propriétaires de la prestigieuse collection Alana (au cœur d’une exposition au musée Jacquemart-André en 2019) par Actéon en 2019… devenant ainsi le tableau primitif le plus cher jamais vendu aux enchères.
Découverte du “Philosophe lisant” de Jean-Honoré Fragonard
© Stéphane de Sakutin / AFP
Parmi les autres trésors dénichés figurent un Fragonard retrouvé dans une demeure bourgeoise par Antoine Petit qui remarque au dos la signature du maître (adjugé 7,6 millions d’euros frais de vente compris), un splendide Ribera caché dans l’atelier d’un restaurateur d’art décédé, ou encore un paysage ensoleillé du pointilliste Maximilien Luce, qui décorait innocemment une maison de retraite, amené là par l’ancien médecin du peintre. Sans oublier une nature morte sur cuivre du XVIIe siècle utilisée pendant des années comme plaque de cheminée, ou encore un superbe coffre japonais ayant appartenu à Mazarin et que son propriétaire, ignorant sa valeur après de multiples changements de main, avait transformé en bar à alcools forts !
Coffre en cèdre du Japon à décor de laque or sur son noir Dit du Genji, des Huit vues d’Ômi et du Dit des Frères Soga, 1640
incrustations de nacre, d’or et d’argent • 63,5 × 144,5 × 73 cm • © Rouillac
L’expertise n’étant pas une science exacte et reposant sur la confiance, des risques d’erreur ou de malversation demeurent.
Forcément, le livre s’étend moins sur les doutes, l’incrédulité et la suspicion que provoquent certaines de ces redécouvertes miraculeuses. À l’image de celle du Caravage toulousain, ou encore du Salvator Mundi, vendu 450 millions de dollars à un prince saoudien en 2017 mais dont on doute désormais qu’il soit de la main de Léonard de Vinci. Car l’expertise n’étant pas une science exacte et reposant sur la confiance, des risques d’erreur ou de malversation demeurent. En 1997, le commissaire-priseur Guy Loudmer (1933–2019), associé aux ventes mythiques de la collection Aimé Maeght, de la bibliothèque de Tristan Tzara et de la collection Bourdon, croupissait dans une cellule pour abus de confiance aggravé, recel et complicité.
L’affaire des cols rouges de Drouot a également alimenté une certaine défiance du public : en mars 2016 s’ouvrait le procès de quarante manutentionnaires de Drouot (dits « cols rouges »), jugés pour vol en bande organisée avec la complicité de cinq commissaires-priseurs, dont deux ont été condamnés. Le scandale des fausses chaises XVIIIe atterries à Versailles via l’expert Bill Pallot ne rassure pas non plus sur les risques d’expertise frauduleuse. Heureusement, ces cas restent rares et les outils scientifiques, de plus en plus perfectionnés, laissent de moins en moins de place à l’incertitude… même s’ils ne sont pas toujours suffisants pour trancher. De quoi laisser une aura de mystère flotter durablement autour de certaines pièces, dont on ne connaîtra peut-être jamais la véritable histoire…
Ils découvrent des trésors près de chez vous
Diane Zorzi
Éd. Le livre d’art • 2021 • 35 euros • 199 pages
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